jeudi 18 août 2022

"VolksWagner. Vulgarisation — appropriation — kitsch" — Une exposition du Musée Richard Wagner de Bayreuth —


Qu'est-ce que le film Django Unchained, la musique heavy metal et le fromage fondu français ont en commun avec Richard Wagner ? C'est la question qu'aborde le musée Richard Wagner dans l'exposition temporaire VolksWagner. Vulgarisation - Appropriation - Kitsch (du 23 juillet au 3 octobre 2022) qui a pour ambition de montrer le champ de tensions ambivalent dans lequel Richard Wagner et son héritage évoluent entre la grande culture et la culture populaire dans le passé et le présent.

Wagner dans la "haute culture" et la culture populaire

Richard Wagner était un artiste d'exception, un révolutionnaire et un visionnaire. Le créateur de "Tristan" et du "Ring" ne compte pas seulement parmi les compositeurs les plus importants du 19e siècle. C'est également lui qui a redéfini l'opéra en tant qu'"œuvre d'art totale" et qui a ainsi écrit l'histoire de la musique. Il est également le seul compositeur à avoir réussi à faire construire un opéra dans lequel seules ses propres œuvres sont jouées aujourd'hui. Les mélomanes du monde entier se bousculent chaque année pour acheter des billets pour le célèbre festival de Bayreuth. Alors que Wagner est pour beaucoup l'incarnation de la "haute culture", le champ dans lequel il apparaît dans la culture dite "populaire" est quasiment infini.

Ou pour le formuler autrement : Wagner est partout — dans la publicité, dans les bandes dessinées, dans les jeux informatiques, dans les films et même dans l'espace : depuis le 19e siècle déjà, des astéroïdes portent le nom de personnages tirés des œuvres de Wagner et voyagent dans le temps et l'espace sous le nom de "Walkyrie" ou de "Senta". Dans les années 1970, l'entreprise"Cosima-Reederei" a fait prendre la mer à ses bateaux "Rheingold", "Lohengrin" et "Hans Sachs" et jusqu'en 2000, la fromagerie de Bayreuth proposait à la vente le fromage aromatique à pâte molle "Cosima".

Grâce surtout au développement fulgurant des médias au 20e siècle, on peut trouver encore bien d'autres exemples de l'entrée de Wagner dans la culture populaire et la consommation culturelle de masse : Il suffit de penser à la publicité télévisée des années 1990 pour la bière blonde "Radeberger", solennellement vantée par "l'entrée des invités au château de la Wartburg" de "Tannhäuser", avec en arrière-plan le Semperoper de Dresde, qui s'est ainsi transformé en brasserie pour certains spectateurs et est devenu en même temps leur premier contact, à leur insu, avec la musique de Wagner.

On trouve souvent Wagner de nos jours là où on l'attend le moins : le groupe de heavy metal "Manowar" voit même en Richard Wagner l'inventeur de son genre et enregistre ses chansons dans les studios new-yorkais "Haus Wahnfried" et "Valhalla". Un tout autre Wagner résonne en revanche encore aujourd'hui lors des cérémonies de mariage à l'église, lorsque les mariés se laissent conduire à l'autel au son du troisième acte de "Lohengrin", comme ce fut autrefois le cas pour le mariage de la princesse Victoria de Prusse. L'image de Wagner est utilisée dans la publicité pour la bière, le heavy metal et les célébrations matrimoniales — l'éventail ne pourrait pas être plus large.

Depuis le début de l'histoire du cinéma, non seulement la musique de Wagner, mais aussi les motifs de ses œuvres sont repris sur le grand écran. Avec sa technique dite des "leitmotivs", Wagner est considéré par certains comme le père de la musique de film, les motifs de ses drames se retrouvent dans des superproductions comme "Apocalypse Now", "Blues Brothers", "Matrix" ou encore "Django Unchained", où le "Siegfried" de Wagner est même adapté et thématisé dans son intégralité. Pourtant, la "Chevauchée des Walkyries" est devenue dans le monde entier un synonyme musical d'agressivité guerrière au plus tard depuis le 30 mai 1941, lorsqu'elle a accompagné les combats aériens au-dessus de la Crète dans le cadre d'un journal télévisé allemand.

Entre les extrêmes : Le phénomène "Wagner"

Sous Adolf Hitler, l'héritage de Wagner devient partie intégrante de la liturgie nationale-socialiste grâce aux contacts étroits et amicaux que le Führer entretient avec Winifred Wagner et sa famille. Wagner devient ainsi le symbole de la conception "aryenne" de la culture et fournit la musique d'accompagnement pour les défilés de masse lors des congrès du parti et des bulletins hebdomadaires. Mais Wagner a survécu même à cela. Le "cas Wagner", comme l'a appelé Friedrich Nietzsche, continue cependant d'exister et n'a rien perdu de son caractère explosif.

La réception de Richard Wagner dans la culture de masse et dans la culture populaire se situe entre ces deux extrêmes, souvent de manière grossière : d'un côté, elle est divertissante et n'engage pas socialement, de l'autre, elle est chargée politiquement, idéologiquement, elle est une citation et une icône des formes de domination sociale et de la culture de masse.

La popularisation ne se fait pas uniquement de manière positive : Une multitude de caricatures et de parodies de Wagner contribuent également à la création et à la diffusion du phénomène de masse "Wagner". Ainsi, c'est le motif du célèbre fromage fondu français "La Vache qui rit" qui, en tant que parodie de la Walkyrie "La Wachkyrie", se moquait autrefois de l'instrumentalisation de Wagner dans la propagande de guerre allemande.

Dans l'exposition "VolksWagner. Popularisation - Appropriation - Kitsch", le musée Richard Wagner de Bayreuth présente l'histoire et l'actualité de cette popularisation souvent contrariante, qui a commencé du vivant de Wagner et trouve son origine dans sa personnalité polarisante et controversée, dans les effets ambivalents de ses œuvres et dans la capacité d'adhésion idéologique de son esthétique métapolitique d'"œuvre d'art totale".

Wagner reste un sujet politique toujours controversé et donc durablement actuel. Les multiples interprétations de ses œuvres et les tentatives contradictoires d'interprétation de sa vision du monde peuvent être comprises comme le reflet des interprétations sociales en constante évolution.

Car en fin de compte, ce sont les hommes, les spectateurs et les auditeurs, qui se créent "leur" Wagner. Et c'est peut-être justement cette réception ambivalente, à laquelle tout le monde peut participer, qui est plus proche de l'idée de Wagner d'"œuvre d'art totale" que l'événement artistique — malgré tout élitiste — qu'est le festival de Bayreuth.

Dans l'ancien musée Richard Wagner, il y a eu pendant de nombreuses années ce que l'on appelle le "cabinet kitsch", qui montrait sans doute le Wagner le plus accessible et le plus inoffensif ; un endroit où  il était enfin permis de rire de Wagner. L'exposition temporaire de cette année, avec ses pièces d'exposition sur l'appropriation popularisante, ramène également le kitsch — et donc peut-être aussi le rire sur une société qui produit tout cela. Mais en même temps, elle attire le regard sur les questions de la revendication, de la définition, de la production et de la diffusion de la culture, qui sont aussi actuelles aujourd'hui qu'il y a 150 ans.

 L'exposition temporaire en un coup d'œil

VolksWagner. Popularisation - Appropriation - Kitsch.
Exposition spéciale au musée Richard Wagner de Bayreuth
Jusqu'au 3 octobre 2022
mar-dim, 10:00-17:00 h
Juillet et août, lun-dim, 10:00-18:00
Entrée incluse dans le prix d'entrée du musée

Source du texte : traduction du texte allemand du Musée Richard Wagner de Bayreuth

Photos de l'exposition























Bayreuth -—Exposition SPIEL(T)RÄUME — Les créations de Julius Theodor Semmelmann à la maison Steingraeber

L'exposition SPIEL(T)RÄUME (espaces de jeu, espaces de rêves) de la maison Steingraeber à Bayreuth présente les créations du  créateur de décors et de costumes J.T. Semmelmann  et notamment ses créations pour l'opéra Rheingold — Immer noch Loge du compositeur Gordon Kampe, qui fut créé à Bayreuth l'été dernier dans le cadre du projet Diskurs Bayreuth

 Traduction du communiqué de presse de la maison Steingraeber

    Du chaos naît l'espace ? Et des rêves naissent des mondes scéniques ? Oui, c'est vrai. Mais entre les deux, il y a des chemins de travail semés d'embûches, inspirés, tendus, compliqués, désespérés, enivrants, qui mènent plus loin... La créativité et l'artisanat doivent s'unir pour atteindre un objectif convaincant si l'on veut que la vision d'un décor de théâtre devienne réalité.
    L'exposition SPIEL(T)RÄUME guide le public à travers les stations de travail qui mènent aux Bühnen(t)räumen (Jeu de mots : espaces scéniques/ espaves oniriques)de Julius Theodor Semmelmann. Quelle est la marge de manœuvre d'un scénographe dans la recherche de ses idées ? Quelle est sa responsabilité dans la réalisation d'un concept scénique ?
    Seul le décor permet à un opéra ou à une pièce de théâtre d'atteindre des niveaux où la musique ou les mots peuvent être vécus visuellement. Le scénographe de Bayreuth crée des espaces théâtraux aux images puissantes qui, en se référant à des époques et des styles spécifiques, préparent de préférence un terrain sensuel et quasi psychologique aux drames de l'histoire de la musique. Que Salomé évolue dans un palais de béton ou Otello dans une maison clôturée de barbelés, Semmelmann suit toujours les impulsions de la musique et son sens de l'expérience spatiale. Il a créé des espaces de jeu pour de nombreuses productions, notamment pour le festival de Bayreuth, Vienne, Graz, Sarrebruck, Cologne et bien d'autres.
    Dans SPIEL(T)RÄUME, des dessins originaux, des maquettes, mais aussi des éléments de décor, des accessoires et des costumes du scénographe sont présentés de manière unique en utilisant plusieurs pianos à queue Steingraeber Transducer. Les différentes pièces exposées, associées à la musique correspondante produite en direct, sont pour la première fois mises en valeur en dehors de la scène. Ainsi, en dehors d'un bâtiment de théâtre, de nouvelles perspectives s'ouvrent sur le métier de scénographe et de costumier, qui resteraient sinon cachées. SPIEL(T)RÄUME permet aux curieux de jeter un regard surprenant sur un domaine théâtral passionnant et les invite à un voyage captivant, de la première esquisse à la soirée de théâtre achevée.

L'exposition de Julius Theodor Semmelmann est à voir jusqu'au 07.01.2023 à la Steingraeber Galerie. Frierichstraße 2 à Bayreuth . L'entrée est gratuite.

Quelques photos de l'exposition

Immer noch Loge










...autres photos








Photo de l'expo par Luc-Henri Roger









mercredi 17 août 2022

Bayreuth 2022 — Un Crépuscule des dieux humain, trop humain

Les masques de l'excellent choeur du Festspielhaus

Siegfried et Brünnhilde mènent une vie paisible et familiale de petits bourgeois dans un appartement au décor insignifiant. Ils ont une petite fille blonde comme sa maman, qui joue avec de petits chevaux, lis et dessine comme toutes les petites filles, sauf qu'elle dessine des masques rouges. Le couple fait collection de petits chevaux miniatures placés sur des étagères. Grane est encore discrètement présent, il a vieilli lui aussi. Les Nornes apparaissent la nuit dans et autour du lit de la petite fille, comme dans un mauvais rêve enfantin : elles ont l’apparence d’extra-terrestres aux longs cheveux blonds, leurs corps sont recouverts de paillettes métalliques argentées et leurs mains sont pourvues de longs doigts et de longs ongles crochus.

Ce bonheur domestique ne suffit pas à Siegfried et le voilà qui se met en route en quête de nouvelles aventures, accompagné du bon vieux Grane qui lui sert de porteur. Il n’a pas oublié d’emporter la casquette jaune et noire, que l’on connaît des épisodes précédents et qui fait office de Tarnhelm. Brünnhilde a bien essayé de le retenir, mais en vain.

Gunther(Michael Kupfer-Radecky) tout faraud relate à Siegfried
les exploits des Gibichungen

L’action se transpose chez les Gibichungen, des nouveaux riches très fortunés, prétentieux et suffisants qui mènent une existence tapageuse d’un mauvais goût coûteux. Il vivent sur un grand pied dans un intérieur design, au chic dépouillé. Une grande photographie les représente posant fièrement sur le cadavre d’un zèbre qu’ils viennent de tuer lors d’un safari. On y voit Gutrune lécher avec sensualité le canon de l’arme qu’elle tient à la main, Hagen lever le pouce en signe de fierté et un Gunther a l’air hilare.

Gutrune, admirablement composée par Elisabeth Teige, se montre parfaitement vulgaire ; elle a la sensualité avide, dévoile les melons d’une opulente poitrine dans une robe vert pomme et chicane ses serviteurs. Gunther, qui semble perpétuellement alcoolisé et sous l’influence de cocktails de drogues, a la démarche chaloupante. Il arbore un t-shirt à l’inscription argentée — « Who the fuck is Grane? », — une incohérence puisqu’il ne l’a pas encore rencontré. Hagen, rempli de morgue et de puissance rageuse, se reconnaît à la couleur jaune de son polo, il a vieilli lui aussi.

Valentin Schwarz modifie une nouvelle fois le scénario : Siegfried aguiché par Gutrune cède à ses avances sans être sous l’influence d’un philtre dépersonnalisant. Il ne porte pas les lèvres à la grande coupe qu’on lui tend remplie d’un cocktail verdâtre, mais en déverse le contenu sur Grane, le représentant de Brünnhilde dans cette scène. Cela confirme que Siegfried a délibérément quitté Brünnhilde et choisi de la sacrifier à la perfidie des Gibichunge. Grane est ensuite torturé, mais en coulisse, la scène nous est épargnée. Siegfried et Gunther boiront un verre de son sang en signe d’alliance. On pressent que Hagen achèvera Grane comme il l’avait fait pour Fafner, puisqu’on le voit s‘en approcher avec un grand couteau de boucher. Le mythe est définitivement déconstruit et Siegfried, en lieu et place d’être le nigaud de service, est entré dans la cohorte des salauds de ce monde. Humain, hélas trop humain.

Retour chez Brünnhilde avec un changement de décors par un jeu d’ascenseurs. Brünnhilde en robe d’intérieur fuchsia s’occupe de sa petite qui dessine. Waltraute arrive chez Brünnhilde avec les vêtements en lambeaux, l’air hagard d’une folle éperdue, cernée et avec des coulées de rimmel sur la joue. Elle raconte à Brünnhilde que Wotan fut blessé au combat et souhaite que l’anneau soit restitué au fleuve, et propose d’emmener la petite, ce qui peut laisser supposer que l’enfant du couple a la fonction de l’anneau et remplace ainsi le petit garçon du prologue. Mais Brünnhilde s’y oppose avec véhémence et congédie sa sœur manu militari. Gunther arrive à son tour, coiffé de la casquette du Tarnhelm, il se fait passer pour Siegfried en le mimant, Siegfried chantant derrière la fenêtre. Une lutte s’engage mais Brünnhilde est vaincue et on l’oblige à se bander les yeux. Siegfried sort de sa cachette. Brünnhilde aveuglée par le bandeau cherche à rejoindre son époux.

Gunther (Michael Kupfer-Radecky) devant le choeur des vassaux

Le deuxième acte se déroule dans l'espace vide d’une salle d’entraînement où pend un sac de frappe sur lequel Hagen s’exerce à la boxe. Arrive Albérich qui rappelle à son fils qu’il lui faut s’emparer de l’anneau. Hagen lance alors l’appel à ses vassaux qui arrivent dans une brume épaisse, une scène impressionnante, des plus réussies sur le plan esthétique. Le chœur des vassaux brandit les masques gothiques des dieux germaniques et scandinaves, des masques rouges comme ceux que dessinaient des enfants et la gamine à divers endroits de ce Ring, des masques qui nous font penser aux anciennes mises en scène de l’Anneau telles que le 19ème siècle les a connues. On voit encore Gunther récupérer un sac en plastique qu’il va désormais trimbaler jusqu’à la toute fin de l'opéra, et dont le contenu ne sera dévoilé qu’à la dernière minute. Brünnhilde, qui a dû assister impuissante au mariage de son propre époux l’affrontera encore et finira par malmener celle que l’on a pu croire leur enfant, mais qui, si elle est le nouvel anneau, peut bien être secouée un peu, puisque l’or du Rhin est la cause de la chute du monde des dieux.

Hagen (Albert Dohmen) et Brünnhilde (Iréne Theorin)

Le troisième acte voit la réapparition des filles du Rhin, qui ont bien vieilli et s’avancent claudicantes et toutes desséchées à la recherche d’un point d’eau. Ironie du sort, c’est au moment où la canicule assèche plusieurs fleuves d’Europe (le Pô ou le Rhin dont les niveaux sont dramatiquement bas) que la mise en scène de Valentin Schwarz installe la fin du Crépuscule des dieux dans une piscine vide très profonde, dont on a défoncé le fond pour y trouver un point d’eau. Siegfried et la petite fille essayent d'y pêcher d’hypothétiques poissons. Un beau décor surréaliste dans lequel Siegfried qui a pris de mauvaises habitudes chez les Gibichungen décapsule des bouteilles de bière qu’il consomme à la chaîne. L’ivresse le rend loquace et le mène à se dévoiler. Hagen commet alors lâchement son dernier crime, il assassine un pauvre zèbre manipulé par le destin. Hagen s’en va alors avec la petite fille en la prenant par la main. Elle se laisse entraîner docilement. Cela confirme l’hypothèse que la petite fille figure bel et bien l’or du Rhin. Le corps de Siegfried ne sera pas emporté pendant la marche funèbre, mais simplement laissé à l'endroit où il a été tué. Arrivent Gutrune qui du bord de la piscine se lance dans de violentes lamentations, puis Brünnhilde et les filles du Rhin. Brünnhilde, toujours en robe de chambre fuchsia, n’empruntera pas l’échelle qui descend dans le fond de la piscine, mais rejoindra le point d’eau par la coulisse. Elle aura peut-être l’intention d’incinérer le corps du héros mais devra y renoncer car le jerrican qui se trouve opportunément à côté du point d’eau semble trop lourd à déplacer, même pour une Walkyrie à la retraite qui a su autrefois transporter des cadavres entiers. Gunther descendu quant à lui par l’échelle avec son sac en plastique finit par l’abandonner avant de s’en aller. Brünnhilde y découvre une tête momifiée dont beaucoup se sont demandé auquel des personnages du Ring elle pouvait bien appartenir (Siegmund, Wotan ou Grane) le plus probable étant que c’est la tête de Grane tranchée par Hagen, la seule à laquelle Gunther ait pu avoir accès. La petite s’est évanouie ou est morte au bord de la piscine, Brünnhilde meurt aux côtés de Siegfried. Au loin les montagnes s’embrasent doucement des feux crépusculaires et peut-être le défilement de néons en fond de scène symbolise-t-il l’incendie du Walhalla. Sur le rideau qui s’abaisse, on revoit les fœtus du début du Rheingold qui s’enlacent apaisés et réconciliés. Curieux message de paix et d'amour que celui des ces foetus alors que toute la mise en scène qui n'a pas voulu nous montrer le crépuscule des dieux, nous a en fait montré celui d'une humanité qui n'a plus d'humain que le nom, une humanité haineuse, sans amour et perfide, et la fin d'un monde qui se dessèche.
Gutrune (Elisabeth Teige) et Gunther (Michael Kupfer-Radecky)

Faut-il rappeler que Cornelius Meister est venu en dernière minute sauver ce Ring en raison de la maladie soudaine de Pietari Inkinen et qu'il n'avait aucune connaissance des particularités de la fosse couverte. Il lui a fallu assurer et peut-être a-t-il suivi l'adage qui prétend que prudence est mère de sûreté. Aux salutations de cette fin du deuxième Ring de cet été, l'orchestre fut enfin acclamé.

Stephen Gould ne s'est à nouveau pas montré dans sa meilleure forme, mais a bien assuré la partie de Siegfried, et l'hommage rendu fut plutôt tempéré. La prestation d'Iréne Theorin fut tellement au-dessous du niveau qu'on a pu lui connaître, qu'elle a suscité l'ire d'une partie du public qui l'a assaillie de ses huées, ce qui nous paraît douloureusement incompréhensible de la part de personnes qui se prétendent élégantes, bien élevées, portent beau et déambulent la tête haute. Les descendants des Gibichungen sans doute ou de citoyens romains fréquentant les arènes. Mais il y avait le Hagen d'Albert Dohmen, une voix immense qui ne laisse pas soupçonner l'âge du chanteur qui avoue 66 années, avec de la profondeur et d'extraordinaires couleurs dans l'expression très sombre des affects de la haine, de la rancoeur et de la rage, un rendu du texte parfaitement prononcé et totalement compréhenible, un des meilleurs bayrytons-basses wagnériens du moment, il y avait la magnifique Gutrune d'Elisabeth Teige qui nous avait déjà impressionné en Freia dans le Rheingold, et dont le jeu théâtral est remarquable, bouleversante de délicatesse et de sensibilité en Freia, parfaitement odieuse, vulgaire, d'un égocentrisme époustouflant et putassier en Gutrune, il y avait le Gunther chaloupé dans le jeu théâtral mais vocalement puissant du baryton wagnérien Michael Kupfer-Radecky, aussi bon acteur qu'excellent chanteur, la Waltraute douloureuse et prenante de Christa Mayer, l'incomparable première Norne d'Okka von der Damerau, une des meilleures chanteuses wagnériennes de ces dernières années, l'Albérich d' Olafur Sigurdarson qui a marqué tout ce Ring de sa puissante empreinte, les Nornes et les filles du Rhin toutes excellentes. Tous ceux-ci ont reçu des acclamations aussi nourries que méritées.

Le baisser du rideau avait été saluée par des bordées de huées adressées à la mise en scène, une bronca qui a couvert les applaudissements. Des partis opposés se sont formés, c'est de bonne politique et il sera intéressant de suivre les développements de la réception de cette mise en scène qui sera retravaillée au Werkstatt Bayreuth pour les prochains étés.

Siegfried abandonne le domicile conjugal

Distribution

Direction musicale Cornelius Meister
Mise en scène Valentin Schwarz
Décors Andrea Cozzi
Costumes Andy Besuch
Dramaturgie Konrad Kuhn
Lumière Reinhard Traub
Vidéo Luis August Krawen
Direction du chœur Eberhard Friedrich
Siegfried Stephen Gould
Gunther Michael Kupfer-Radecky
Alberich Olafur Sigurdarson
Hagen Albert Dohmen
Brünnhilde Iréne Theorin
Gutrune Elisabeth Teige
Waltraute Christa Mayer
1ère norne Okka von der Damerau
2ème norne Stéphanie Müther
3ème norne Kelly God
Woglinde Lea-ann Dunbar
Wellgunde Stéphanie Houtzeel
Floßhilde Katie Stevenso

Crédit des photos © Enrico Nawrath / Bayreuther Festspiele

mardi 16 août 2022

Bayreuth 2022 — Siegfried — Valentin Schwarz poursuit la déconstruction du mythe

Mime et ses marionnettes. On reconnaît à gauche le petit garçon enlevé
par Albérich dans l' Or du Rhin

Pour paraphraser Baudelaire, dans ce nouveau Siegfried, les vivants piliers de  la mise en scène de Valentin Schwarz laissent parfois sortir de confuses paroles. Les spectateurs y passent certes à travers des forêts de symboles qui les observent avec des regards familiers. Et sans doute ces personnages, ces objets détournés, ces couleurs et ces sons se répondent-ils comme de longs échos qui de loin se confondent, mais si l'unité en est sans doute profonde, elle est davantage vaste comme la nuit que comme la clarté. Le public souvent perplexe se voit confronté à une immense algèbre dont la clé est perdue (Verhaeren) et se met à la chercher dans les méandres synapsiques de son cerveau.  Quelques-uns partent discrètement à l'entracte, la grande majorité reste, subjuguée par la prestation grandiose de la plupart des chanteurs que certains écoutent religieusement en fermant les yeux, d'autres encore, frappés par la grâce. sont séduits par la force symbolique d'une mise en scène qu'ils reçoivent avec enthousiasme. Quant à nous allons tenter de démêler l'écheveau avec nos moyens certainement limités. 

Mise en abyme. Mime dans son théâtre de marionnettes.

Le premier acte se déroule dans la pauvre demeure de Mime dont la structure à un étage rappelle la cabane de Hunding de l'actuelle Walkyrie bayreuthoise avec quelques détails qui en sont repris comme  le lit et le ciel de lit de la chambre au premier étage. Une bien pauvre demeure pourvue d'un four à micro-ondes et d'un aquarium misérable et qui semble centrée sur les jeux de l'enfance. À gauche, on voit deux tables rondes renversées couvertes d'une couverture, pour simuler un antre ou une maison miniature, À la droite de la scène, un théâtre de marionnettes permanent est installé dans la découpe d'une paroi. Et toute une série de marionnettes en bois sont installées sur des chaises dans l'attente du spectacle, dont une qui pourrait représenter Brünnhilde. On voit des petits chevaux de peluche parmi les jouets qui encombrent la pièce. C'est l'anniversaire de Siegfried comme l'indique la banderole proclamant Happy birthday. Mime s'est déguisé en magicien pour amuser son fils adoptif. On le verra faire le récit des origines de Siegfried installé dans le petit théâtre. Le jeune homme arrive (sans ours), il a grandi et n'a visiblement plus l'âge des marionnettes. Il est au moins pubère puisque Mime lui fournit un dépliant de type leporello dans lequel posent des femmes aussi nues qu'aguichantes, — on est loin du pur fol... Il déborde d'une énergie non maîtrisée et se met à décapiter la plupart des marionnettes (sauf celle aux longs cheveux blonds), ce qui peut peut-être être mis en rapport avec le jeu des trois questions auxquelles se livrent le Wanderer et Mime, avec  l'enjeu de leurs propres têtes s'ils s'avèrent incapables d'y répondre, ce qui sera le cas de Mime pour la troisième question que lui pose Wotan, et à laquelle il n'a pas de réponse. Même s'il est sans doute un habile soudeur, comme en témoignent les volées d'étincelles qu'il produit à un moment, Nothung, la fameuse épée, ne sera pas forgée par Siegfried, mais lui arrive via un paquet cadeau qu'a apporté Wotan. Il l'ouvre et découvre une béquille, qu'il croit destinée à Mime, dont la béquille a été brisée par Wotan. Mime et Siegfried se livrent à une lutte pour la possession de la béquille qui s'avère être une béquille-épée, comme on avait autrefois des cannes-épées. Siegfried en retire une épée qui ressemble davantage à un fleuret, mais, qu'importe, voilà Siegfried équipé pour aller combattre le dragon et récupérer l'anneau dont Mime compte bien s'emparer. Mime exprime une joie délirante.

Siegfried et Fafner

Le deuxième acte s'ouvre sur le décor du Walhalla rappelant celui du premier acte mais vu sous un angle différent. Le grand duo entre Albérich et le Wanderer, qui a normalement lieu en extérieur près de Neidhöhl, la caverne de Fafner, se déroule devant un grand foyer vitré où les deux hommes sont installés dans de luxueux fauteuils. À droite du vaste séjour on voit un lit d'hôpital tourné vers le fond de scène. Le foyer préfigure peut-être l'incendie final du Walhalla. Loge n'est jamais loin... Une infirmière et un infirmier s'affairent autour du lit où gît un grand blessé, homme ou femme, on ne sait, un patient ou une patiente difficile qui rabroue le personnel soignant. La personne alitée n'est autre que Fafner qui, déjà mourant, fera son récit dans les bras de Siegfried, qui n'aura aucun mal à effectuer le combat projeté puisque Fafner semble en fin de vie et serait sans doute mort de mort naturelle. Le coup d'épée de Siegfried ne fera que le blesser et c'est en fait Hagen qui l'achève en l'étouffant au moyen d'un coussin.  Mime sera à son tour tué par Siegfried.

L'oiseau de la forêt, Siegfried, Mime et Hagen qui a entretemps grandi

L'infirmier n'est autre que Hagen, dont le polo jaune rappelle celui du gamin-or-du-Rhin dérobé par Albérich au premier acte, une couleur d'attribution que confirmera le costume de Hagen le  Götterdämmerung. Personnage ínquiétant et sournois, il ne lâchera plus désormais Siegfried d'une semelle, tenant un petit objet brillant à la main. C'est logique dans la mise en scène, l'or du Rhin n'est autre que Hagen. 

L'infirmière, malmenée par Fafner alité, n'est autre que le petit oiseau de la forêt, une bien jolie jeune femme que Siegfried, débordant d'énergie et de sève,  n'hésitera pas à tutoyer de fort près.

L'Erda d'Okka von der Dammerau.
Un des grands bonheurs musicaux de la soirée.

Le troisième acte se déroule aussi au Walhaha dont les plafonds se sont abaissés, et dont le parquet paraît en bien mauvais état. Le corps de balai a disparu. Le Wanderer convoque une dernière fois Erda qui apparaît vieillie, le visage ravagé, avec des cheveux aplatis et portant des nippes sales. Elle contemple la maquette lumineuse pyramidale du Walhalla sans pouvoir apporter de réponses aux questions de Wotan. Une femme dépenaillée (est-ce Waltraute ?) portant sac à couchage en guise de manteau et des couvertures isothermiques isolantes de survie est couchée dans un coin. Face au désarroi et à la détresse de Wotan, Erda lui tend un revolver, lui offrant la possibilité d'une solution définitive, qu'il refuse.

Siegfried, Grane et Brünnhilde

La scène du héros sans peur traversant le brasier qui entoure Brünnhilde est fort bien traitée par Valentin Schwarz à la gauche de la scène : toutes les hésitations de Brünnhilde qui après une vingtaine d'années de sommeil est réveillée par Siegfried sont bien compréhensibles. Brünnhilde est protégée par Grane, l'étalon masculin bien athlétique à la crinière abondante qui l'accompagnait déjà dans la Walkyrie, et qui est devenu ici un homme mûr aux cheveux gris, cet "étalon" donc refuse céder celle qu'il accompagne depuis toujours et la retient de force s'opposant aux tentatives de Siegfried de s'en emparer. Ce n'est que lorsqu'il comprend que le destin de sa maîtresse est écrit et qu'elle y consent qu'il accepte de la livrer aux exigences de Siegfried. Brünnhilde apparaît alors dans des lumières et une robe dorées, la chevelure déployée, comme une vierge majestueuse et froide sculpturale et froide, que la passion naissante devrait bientôt libérer. Exclu des jeux de la passion naissante, Hagen n'a plus qu'aller ronger son frein ailleurs. .

Le chef Cornelius Meister semble plus en phase avec l'orchestre et ils livrent une soirée d'une meilleure tenue musicale que lors du prologue et de la première journée, sans déployer pour autant les ors escomptés. Après les excellentes prestations des chanteurs de la Walkyrie, les espérances étaient grandes et le Siegfried d'Andreas Schager très attendu. Tomasz Konieczny a confirmé qu'il est un grand Wotan, avec une magnifique expressivité des affects douloureux d'un homme désenchanté, désespéré dont l'univers s'est écroulé. Il en va de même de l'Albérich d'Olafur Sigurdarson à la voix fort puissante et bien projetée et du Fafner de Wilhelm Schwinghammer qui parvient à humaniser le vieux dragon que la mort cerne de tous côtés. Okka von der Damerau est une force de la scène, constante dans l'excellence, expressive et émouvante dans les clartés si particulières de son contralto. Le premier acte voit le triomphe d'Arnold Bezuyen qui déploie un grand talent scénique, un jeu exemplaire dans l'expression des innombrables facettes de son personnage, avec un ténor incisif, extrêmement précis et bien projeté, un peu lisse dans la méchanceté et l'ignomie. Andreas Schager, qui avait remporté un immense succès et des applaudissements frénétiques lors de la première, — les comptes-rendus de presse en témoignent, —n'était visiblement pas remis de la maladie, on s'est rapidement rendu compte. Il s'en est d'ailleurs montré désolé aux applaudissements. Il était prévu qu'il remplace Stephen Gould en Siegfried lors de la première de Götterdämmerung mais, souffrant, avait dû y renoncer. Gageons que ce n'est que partie remise La Brünnhilde de Daniela Köhler, chaste et pure, nous a paru manquer d'envergure. La voix est certes d'une clarté lumineuse et bien projetée, mais reste tout au long lisse et uniforme. L'oiseau de la forêt d'Alexandra Steiner est gentiment charmant. À noter que sur le plan de l'élocution, de l'articulation et de la prononciaition, le poème de Wagner est compréhensible de bout en bout.

Distribution

Direction musicale Cornelius Meister
Mise en scène Valentin Schwarz
Décors Andrea Cozzi
Costumes Andy Besuch
Dramaturgie Konrad Kuhn
Lumière Reinhard Traub
Siegfried Andreas Schager
Mime Arnold Bezuyen
Le Wanderer Tomasz Konieczny
Albérich Olafur Sigurdarson
Fafner Wilhelm Schwinghammer
Erda Okka von der Damerau
Brünnhilde Daniela Köhler
Oiseau de la forêt Alexandra Steiner

Crédit des photos © Enrico Nawrath / Bayreuther Festspiele

dimanche 14 août 2022

Ballade que Fit Villon a la Requête de sa Mère pour Prier Notre-Dame


Dame du ciel, régente terrienne,
Recevez-moi, votre humble chrétienne,
Que comprise soie entre vos élus,
Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus.
Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse
Sont bien plus grands que ne suis pécheresse,
Sans lesquels biens âme ne peut mérir
N'avoir les cieux. Je n'en suis jangleresse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.
Emperière des infernaux palus,
A votre Fils dites que je suis sienne ;
De lui soient mes péchés abolus ;
Pardonne moi comme à l'Egyptienne,
Ou comme il fit au clerc Theophilus,
Lequel par vous fut quitte et absolus,
Combien qu'il eût au diable fait promesse
Préservez-moi de faire jamais ce,
Vierge portant, sans rompure encourir,
Le sacrement qu'on célèbre à la messe :
En cette foi je veuil vivre et mourir.


Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui riens ne sais ; oncques lettres ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint, où sont harpes et luths,
Et un enfer où damnés sont boullus :
L'un me fait peur, l'autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute Déesse,
A qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ne paresse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.


Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Iésus régnant qui n'a ni fin ni cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très chère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.


Photos © Luc-Henri Roger
Bamberg, 14.08.2022

samedi 13 août 2022

Bayreuth 2022 — L'univers constellé du Tristan de Roland Schwab

Catherine Foster et Stephen Gould

Le coronavirus a changé beaucoup de donnes en matière de programmation de spectacles. C'est ainsi que le nouveau Tristan de Bayreuth a été mis sur pied en un temps record et que cette année est exceptionnelle sur la colline verte parce que le Festival présente pas moins que cinq nouveaux opéras (les quatre soirées de L'anneau du Niebelung et Tristan). Roland Schwab a accepté le défi de monter Tristan en moins de six mois, et malgré ce temps étranglé, réussit un coup de maître !

L'approche du metteur en scène

Tristan et Iseult est l'oeuvre ultime centrée sur l'amour. Aucun opéra, aucun spectacle, aucun film n'a jamais été aussi conséquent, voire radical, à cet égard. Appelée "intrigue" par Wagner, cette pièce est moins une action qu'une réflexion sur la passion et la vengeance, le jour et la nuit, la négation du monde et la transcendance. L'affirmation de base, presque folle, est que tout désir, tout amour ne trouve son accomplissement que dans la mort.

Après des périodes de méfiance à l'égard de ces grands sentiments et de nombreuses approches scéniques visant à les déconstruire, nous souhaitons — dans le contexte de notre monde actuel qui se voit menacé par des horreurs apocalyptiques — redonner délibérément de l'espace au désir, que nous considérons comme un besoin humain existentiel fondamental. La beauté est indispensable ! Tout comme la conviction que l'amour transcende effectivement notre monde.

Jamais la négation de la vie n'avait été mise en musique de manière aussi envoûtante que dans Tristan und Isolde de Wagner. Comment faire correspondre une mise en scène à cette musique singulière, qui abolit les frontières comme aucune autre musique ? Des frontières entre un moi et un toi, des frontières entre la vie et la mort ? Comment faire en sorte que la mise en scène correspond à une musique qui nous transporte, sous hypnose chromatique, dans l'illimité de l'univers, y compris dans l'univers sans limites de notre propre âme ? Jusqu'à ce que tout langage, tout être et toute aspiration ne soient plus que des sons ? La réponse doit être aussi radicale que l'est cette œuvre : le concept primaire, c'est la musique, le son lui-même. Il n'y a pas de thème plus important pour nous. Il n'y a rien d'autre à mettre en scène ! Ce que nous voulons créer pour Bayreuth, c'est un adagio de la nuit, plein de nostalgie. Plein de séduction, de magie d'outre-tombe. Un excès nocturne d'évasion qui est totalement à l'opposé de tous les fantômes diurnes actuels : »Gib Vergessen, dass ich lebe ... löse von der Welt mich los.«.(1) ("... fais-moi oublier que je vis... détache-moi du monde" !) [Traduction libre de la présentation du metteur en scène Roland Schwab sur le site du Festival].

(1) Citation du célèbre duet d'amour "O sink hernieder"

Compte-rendu de la représentation du 12 août

Roland Schwab nous offre un Tristan ubiquiste et intemporel. Il y a peu de références aux temps et lieu mythiques de l'action, sinon peut-être dans les costumes du roi Marke et de Melot, même s'ils pourraient tout aussi bien être issus d'une quelconque odyssée de l'espace. Pas de référence au moyen âge celtique, ni vaisseau, ni  château en Cornouailles, ni château de Karéol. Roland Schwab et son équipe, — Piero Vinciguerra pour les décor associés à Luis August Krawen pour les vidéos et à Nicol Hungsberg pour les lumières, — ont conçu un décor unique en évolution, que les vidéos et les lumières transforment et animent. La fascinante structure scénique ovale et organique comporte deux niveaux : l'ovale inférieur au niveau du plancher de scène comporte en son centre ce qui se présente d'abord comme un lac qui reflète le ciel changeant qu'on voit défiler dans l'espace ouvert au centre de l'ovale supérieur, qui comporte une galerie, où se déroulera une partie de l'action des rôles secondaires, — ainsi de l'accueil du roi Marke à l'arrivée en Cornouailles, des scènes avec Kurwenal ou Brangäne, le pâtre ou encore des combats qui précédent le final (assassinat de Melot). Tristan et Isolde ne se déplacent quant à eux que sur le plateau de scène. Le jeu scénique des deux amants est plutôt statique et lent, mais le défilé constant des ciels diurnes puis nocturnes, des nuages et de la voûte céleste étoilée, la constante réflexion du ciel changeant dans le lac inférieur, puis sa transformation en une surface dure qui reflète le ciel nocturne, puis en un mandala lumineux tournoyant de plus en plus vite finissent par donner le tournis. Le lac gelé, si c'est ainsi qu'on peut interpréter son apparente solidification, accueillera aussi le corps agonisant de Tristan entouré de bougies et sera le lieu de la mort des amants comme il fut de leur vivant celui du début de leur amour non consommé. Quant à la galerie de l'ovale supérieur, elle se couvrira au fil des actes d'une verdure qui finira par croître en cascades.

Roland Schwab parvient à nous faire défiler dans les couloirs du temps dans une transcendance qu'exprime le jeu des ovales et des vidéos qui se dévident sur les deux niveaux, comme si, avec les deux personnages principaux, nous étions aspirés dans un vortex de lumières ou dans un tourbillon aquatique. Le metteur en scène nous entraîne dans son univers romantique et spirituel et nous fait voir que l'amour transcende la mort même si, comme c'est le paradoxe de l'oeuvre de Wagner, il ne se réalise dans dans l'au-delà. La mise en scène veut y croire et y insiste, mais Schwab introduit aussi un couple d'humains qui pratique l'amour au quotidien de la vie partagée : pendant l'ouverture, le rideau entrouvert laisse voir en son centre deux humains qui se côtoient tendrement, tête contre tête, épaule contre épaule ; au final, alors que meurent Tristan et Isolde et qu'Isolde entame le Liebestod ("Mild und leise wie er lächelt"), ce même couple vieilli, en fin de vie,  et avançant à pas prudents et mesurés depuis le fond de scène, contourne l'ovale du lac chacun de son côté pour se rejoindre et se côtoyer avec amour en avant-scène au baisser du rideau. L'amour pour Roland Schwab est romantique, unique, familial et fidèle, et a valeur d'éternité.

Les lumières du ciel et de la nature disparaissent cependant un long moment pour faire face à l'obscurité alors que le roi Marke, attiré dans le traquenard qu'a tendu la jalousie de Melot, est meurtri par la blessure de la trahison supposée de Tristan. Tristan, christique, agenouillé et les bras en croix est alors menacé par des néons de Damoclès qui dans leur descente des cintres semblent vouloir venir le transpercer. Et ce sont aussi des lumières artificielles manipulées par l'infâme Melot qui viennent aveugler Isolde et Tristan, les lumières de brûlants projecteurs avec lesquels il poursuit les amants.

La mise en scène vaut par son unité conceptuelle, sa beauté architecturale et celle des vidéos très réussies même si elles deviennent parfois trop obsédantes et finissent par donner le vertige. Elle a reçu les commentaires très favorables de la critique et l'accueil plus qu'enthousiaste du public. À voir ou à revoir les années prochaines, puisque cet été, cette nouvelle production a été limitée à deux représentations. 

Stephen Gould (Tristan)

Par un effet domino, le chef Markus Poschner a repris la baguette que lui a tendue Cornelius Meister qui a lui-même remplacé au pied levé Pietari Inkinen pour diriger le nouveau Ring bayreuthois. Même si ce fut une décision rapide, Markus Poschner, directeur musical du Bruckner Orchester Linz et de l'Orchestra della Svizzera Italiana, disposait pour ce faire d'un bel avantage : il avait déjà travaillé avec l'orchestre du Festspielahus pour avoir dirigé la Walkyrie au Festival d'Abu Dhabi en 2019 et justement avec Catherine Foster en Brünnhilde et Glenn Gould en Siegmund, deux chanteurs qu'il retouve dans les rôles-titres du Tristan de cet été. Cette communauté de pratique est un atout majeur qui se laisse percevoir et qui sauve l'enjeu.

Si la fosse est tout à la fête du somptueux poème symphonique qu'est Tristan, et que l'orchestre et son chef peuvent déployer toute l'exaltation spirituelle et mystique d'une des plus belles musiques jamais écrites, la prestigieuse distribution ne parvient pas à rendre intelligible le texte poétique de Wagner, car les rôles principaux ne sont pas capables de les articuler proprement. Trop souvent, on ne comprend pas ce que chantent Stephen Gould, Catherine Foster ou même Ekaterina Gubanova. On se rabat sur la parfaite prononciation de Markus Eiche, prodigieux Kurwenal, et sur celle tout aussi bien projetée de l'excellent roi Marke de Georg Zeppenfeld ou sur le Melot d'Olafur Sigurdarson. Mais cela ne gâte en fait en rien le plaisir du public de Bayreuth qui est censé de savoir le texte. Et quand bien même, Catherine Foster, habituée adulée de la Colline verte où elle était en fait prévue en Brünnhilde, chante admirablement sa première Isolde bayreuthoise, avec son soprano dramatique puissant aux brillantes clartés, incisif, tendre et douloureux dans le piano, et douée ce cette extraordinaire endurance qui seule permet de soutenir l'un ou l'autre rôle pour lesquelles elle avait été pressentie. Stephen Gould, un des plus célèbres Tristan de notre temps, semble à la peine lors de cette représentation. Il aurait dû chanter le Siegfried du premier Götterdämmerung mais avait dû être remplacé. Il passe mal l'orchestre à divers moments du troisième acte. La Brangäne d'Ekaterina Gubanova éblouit tant par l'expressivité et la puissance du chant que par l'engagement scénique. Markus Eiche module avec une précision tragique et pressante les conseils et les avertissements de Kurwenal de son baryton sonore, souple et agile et Olafur Sigurdarson, qui chante également Albérich cet été à Bayreuth, rend en force les noirceurs haineuses de Melot. Georg Zeppenfeld rend admirablement la douleur tragique et compassionnelle du roi Marke et rend honneur à sa prestigieuse réputation dans l'interprétation de ce rôle.

Ekaterina Gubanova (Brangäne tenant les philtres)

Distribution du 12 août 2022

Direction musicale Markus Poschner
Mise en scène Roland Schwab
Décors Piero Vinciguerra
Costumes Gabriele Rupprecht
Dramaturgie Christian Schröder
Lumières Nicol Hungsberg
Direction du chœur Eberhard Friedrich
Vidéo Luis August Krawen
Tristan Stephen Gould
Marke Georg Zeppenfeld
Isolde Catherine Foster
Kurwenal Markus Eiche
Melot Olafur Sigurdarson
Brangäne Ekaterina Gubanova
Un berger Jorge Rodríguez-Norton
Un timonier Raimund Nolte
Un jeune marin Siyabonga Maqungo

Crédit photographique © Enrico Nawrath / Bayreuther Festspiele

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