dimanche 5 mars 2023

Aujourd'hui à 17 heures : Opéra Война и мир (Guerre et Paix) de Prokofiev en livestream depuis le Théâtre national de Munich

© W.Hösl - La banderole souhaite " Bonne année ! "

Opéra en 13 tableaux (1946)

Une coproduction avec le Gran Teatre del Liceu, Barcelone

En livestream aujourd'hui à 17 heures https://operlive.de/ sur la https://www.staatsoper.de/tv/

Compositeur Sergueï S. Prokofiev.
Livret de Sergei S. Prokofiev et Mira A. Prokofieva d'après le roman éponyme de Lev N. Tolstoï.
En langue russe. Avec surtitres en allemand et en anglais. Nouvelle production.

Textes de présentation du BSO

Une œuvre énorme, qui dépasse tout entendement : la mise en musique monumentale de Sergei S. Prokofiev du roman monumental de Lev N. Tolstoï Guerre et Paix. Le compositeur et sa femme Mira ont condensé l'intrigue, qui se déroule à l'époque de la campagne de Russie de Napoléon, en une succession de scènes percutantes, dans lesquelles l'histoire d'amour entre Natacha Rostova et Andreï Bolkonski et le récit de la lutte de l'armée russe contre l'invasion française alternent de manière contrastée tout en étant étroitement imbriqués. Comment les préjugés de la vieille noblesse ossifiée s'opposent au bonheur de deux jeunes gens, comment une séduction réussit et un enlèvement échoue, comment certains renoncent à leur amour et d'autres tombent en héros - et comment, dans tout ce faste, les hommes cherchent un interlocuteur : c'est ce que raconte la musique dans son abondance de thèmes somptueux et de moments d'une touchante douceur. L'œuvre musicale dramatique majeure de Prokofiev associe dans ses 13 tableaux le drame social et la chronique historique en un panorama démesuré. C'est la première fois que cet opéra est présenté à Munich.

Le metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov raconte la plupart du temps des intrigues d'opéra en les replaçant dans notre présent, souvent dans des environnements et des situations apparemment quotidiennes ou intimes - et toujours dans des décors qu'il dessine lui-même ou qu'il conçoit jusque dans les moindres détails, comme tous les autres aspects de la création artistique (costumes, maquillage, lumière, vidéo). Dans ses mises en scène, le tumulte des actions principales et des actions menées par l'État apparaît comme sous un microscope. Les conflits sont réglés au plus près, à hauteur de regard. Le spectateur ne peut jamais se réfugier dans la perspective d'un plan d'ensemble distant. Au contraire, il se sent proche des personnages dans leurs imperfections, leurs erreurs, leurs tentatives tantôt réussies, tantôt vaines d'être heureux.



Première le 05 mars 2023
Ensuite les 9, 12, 15, 18.03.23 et les 2 et 7.07.23

Direction musicale Vladimir Jurowski
Mise en scène et décors Dmitri Tcherniakov
Costumes Éléna Zaytseva
Lumières Gleb Filshtinsky
Entraîneur de combat Ran Arthur Braun
Chœurs David Cavelius
Collaboration conceptuelle Analena Weres
Dramaturgie Malte Krasting

Distribution

Prince Andrej Bolkonski Andrei Zhilikhovsky
Natacha Rostova Olga Koulchynska
Sonia Alexandra Yangel
Hôte du bal de la Saint-Sylvestre Kevin Conners
Larbin du bal du Nouvel An Alexandre Fedin
Maria Dmitrievna Akhrossimova Violeta Urmana
Peronskaïa Olga Guryakova
Comte Ilia Andreïevitch Rostov Micha Chelomianski
Comte Pierre Bezoukhov Arsen Soghomonyan
Comtesse Hélène Bezoukhov Victoria Karkacheva
Anatol Kouraguine Bekhzod Davronov
Lieutenant Dolokhov Alexei Botnarciuc
Un vieux laquais des Bolkonski Christian Rieger
Femme de chambre des Bolkonski Emily Sierra
Valet de chambre des Bolkonski Martin Snell
Princesse Marja Bolkonskaja Christina Bock
Prince Nikolaï Andreïevitch Bolkonski Sergei Leiferkus
Balaga Alexandre Roslavets
Matriocha Oksana Volkova
Douniacha Elmira Karakhanova
Gavrila Roman Khabaranok
Métivier Stanislav Kuflyuk
Abbé français Maxim Paster
Dénissov Dmitry Cheblykov
Tikhon Chtcherbaty Nikita Volkov
Fiodor Alexandre Fedorov
Matveev Sergei Leiferkus
Vassilissa Xenia Vyaznikova
Trichka Soliste(s) du Tölzer Knabenchor
Mikhaïl I. Koutouzov Dmitry Ulyanov
Kaisarov Alexandre Fedin
1er officier d'état-major Liam Bonthrone
2e officier d'état-major Csaba Sándor
Napoléon Tómas Tómasson
Adjudant du général Compans Alexandre Fedorov
Adjudant de Murat Alexandra Yangel
Maréchal Bertier Stanislav Kuflyuk
Général Belliard Bálint Szabó
Aide de camp du prince Eugène Granit Musliu
Voix dans les coulisses Aleksey Kursanov
Adjudant de la suite de Napoléon Thomas Mole
De Beausset Kevin Conners
Capitaine Ramballe Alexandre Vassiliev
Lieutenant Bonnet Aleksey Kursanov
Capitaine Jacqueau Csaba Sándor
Gérard Liam Bonthrone
Un jeune ouvrier d'usine Granit Musliu
Une commerçante Olga Guryakova
Mavra Kouzminitchna Xenia Vyaznikova
Ivanov Alexandre Fedorov
Maréchal Davout Bálint Szabó
Un officier français Andrew Hamilton
Platon Karataïev Mikhail Gubsky
Deux fous de Dieu Kevin Conners, Christian Rieger
Deux actrices françaises Jasmin Delfs, Jessica Niles
Orchestre de l'État de Bavière
Choeur de l'Etat de Bavière et chœur supplémentaire de l'Opéra d'État de Bavière

La reine de Naples et le peintre Gustave Schneeli

La reine de Naples sur son lit de mort, 
un dessin de Gustav Schneeli
(via Gallica, le site de la BnF)

Selon l'historien d'art et écrivain français d'origine suisse Fred Bérence (1889-1977)*, le peintre suisse Gustave Schneeli était un familier de la reine de Naples, Il évoque leur relation dans un article publié le 26 septembre 1946 dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, un hebdomadaire d'information, de critique et de bibliographie publié à Paris par Larousse. L'article est initulé Une héroïne de Proust - Souvenirs inédits sur la reine Marie de Naples. C'est parce que les proches de la reine savaient qu'elle ne savait pas que Proust en avait fait un personnage de la Recherche du temps perdu qu'ils demandèrent à Schneeli d'en informer la reine. Fred Bérence évoque la relation de la reine et du peintre dans son article : 

" [...] Quand le volume [de la Recherche] parut, la reine vivait à Munich. Il y eut un certain émoi parmi ses fidèles lorsqu’ils apprirent qu’un écrivain français, alors presque inconnu, faisait une description de Sa Majesté et l’on demanda au peintre suisse, Gustave Schneeli, familier de la reine, s’il ne voulait pas se charger de l’éclairer avant qu’un méchant hasard mît le volume sous ses yeux. La chose demandait beaucoup de doigté et de tact. Il s’agissait, en effet, de lire à la reine le chapitre qui la concernait en escamotant les allusions à sa pauvreté et aux mœurs du baron de Charlus. Un jour que la reine était venue rendre visite au peintre, Schneeli lui parla incidemment du volume et proposa de lire le chapitre dangereux. Celui-ci terminé, elle resta un instant silencieuse, puis déclara : « C’est curieux, je ne connais pas ce monsieur mais lui a l’air de me connaître fort bien puisqu’il me fait agir comme j’aurais agi, me semble-t-il ! »

On ignore sans doute aussi que, pendant la guerre de 1914-1918, la reine, déléguée, avec Schneeli, de la Croix-Rouge internationale, s’intéressa activement aux prisonniers français et italiens auxquels elle apportait elle-même vivres et cigarettes.

Elle aimait les simples qui lui rendaient son affection. La révolution de 1918, qui termina la guerre en Allemagne, commença par des troubles dans la capitale bavaroise. Un beau matin, le vieux valet de chambre napolitain de la reine téléphona au peintre pour lui demander si elle ne se trouvait pas chez lui, car aux premières manifestations populaires Sa Majesté avait disparu de son hôtel, sans avertir son entourage. Pendant toute cette journée historique, les rares amis de la reine passèrent leur temps à se téléphoner les uns aux autres pour tâcher de savoir ce qu’elle était devenue. En vain. La ville était dans la rue et la rue envahissait le palais royal. Un gouvernement provisoire, composé en grande partie d’intellectuels, proclamait la république : un ami de Schneeli, le poète Rainer-Maria Rilke, devenait commissaire du peuple.

Vers le soir, Schneeli, debout sur son balcon, aperçut une vieille dame qui traversait la chaussée au bras d’un soldat portant un brassard rouge. La vieille dame ressemblait à la reine et se dirigeait vers la maison qu’il habitait. Quelques minutes plus tard on sonnait à la porte. Schneeli se hâta d’aller ouvrir, se trouva en face de la reine et de son compagnon. « Mon cher ami, dit aussitôt la reine, je vous présente ce charmant garçon qui m’a aidée à franchir les barrages militaires et a bien voulu m’accompagner jusque chez vous. Il trouve que je ressemble à sa grand-mère. Toutes les vieilles femmes se ressemblent ! » Lorsqu’elle eut pris place dans un fauteuil de l’atelier, elle invita d’un geste le soldat à l’imiter puis, s’adressant à son hôte, elle le pria d’offrir au jeune homme un verre « de ce bon vieux vin, caché au fond d’un placard, pour échapper aux perquisitions ». Pendant que Schneeli obéissait avec déférence au désir de la reine, le soldat examinait l’atelier avec curiosité et sympathie. Schneeli, qui apportait une bouteille de Pommard, emplit les verres. La reine trempa les lèvres dans le sien. Le soldat but, fort gentiment, à la santé de la dame, du peintre et de la révolution. La reine souriant toujours, un peu lasse.

Les bruits de la ville envahirent la pièce, on entendait les chants de la foule auxquels se mêlaient le son des cloches et les détonations sourdes d’un lointain canon. Comme le soleil couchant inondait l’atelier de lumière, la reine s’écria : — Quelle belle journée ! — En effet, répondit Schneeli prudemment, on ne se croirait jamais en novembre ! — Mais non, non, cher ami, répondit la reine avec vivacité, je ne parle pas du temps, je parle des événements. Si vous saviez comme cela me rajeunit. J’ai de nouveau vingt ans ! Elle raconta qu’en entendant les cris de « Vive la République ! », elle n’avait pu s’empêcher de descendre dans la rue, de se mêler à la foule qui envahissait le palais royal. Elle décrivit avec une légère ironie, « ces bons Munichois » traversant respectueusement les salles sans toucher à aucun objet. D’ailleurs, tout aussitôt, un service d’ordre s’était formé et assurait la sécurité des gens et des choses. Lorsqu’elle était sortie du palais de ses cousins, elle avait voulu regagner sa demeure mais un barrage de troupes l'en avait empêchée. Se sentant fatiguée, elle avait cherché des yeux un visage sympathique, avait aperçu le jeune soldat brun, dont les yeux brillaient avec tant de foi, l’avait prié de l’accompagner chez des amis. Elle conclut : « Et maintenant, mon cher Schneeli, vous allez téléphoner chez moi pour rassurer mes pauvres Napolitains qui doivent être affolés, les bonnes âmes ! Puis vous aurez la gentillesse de me conduire jusqu’à ma porte. » La reine était presque octogénaire. Elle mourut sept ans plus tard, en 1925, et le peintre fit d’elle un dessin d’une émouvante beauté qui montre, sur son lit de mort, le vrai visage de cette héroïne de Proust. J’avais souvent prié Schneeli d’écrire ses souvenirs. Il est mort sans l’avoir fait. Je transcris, aussi fidèlement que possible, ce qu’il m’a raconté.  [...]

* Auteur notamment de Michel-Ange et de Laurent le Magnifique, tous deux primés par l'Académie française (prix Charles Blanc).


samedi 4 mars 2023

Bayerische Staatsoper et Bayerisches Staatsballett — Présentation de la saison opéra et ballet 2023-2024 à Munich

 © Bayerische Staatsoper

Le programme de la saison 2023-2024 s'inspire d'une pensée de Fernando Pessoa : "Nous sommes un gouffre - un puits qui fixe le ciel". La saison 2023-24 s'intéresse aux deux pôles entre lesquels oscille la vie, le paradis et l'enfer.

Sept premières d'opéra, toutes tournant autour de la devise de la saison :

● Le nozze di Figaro de Wolfgang Amadeus Mozart dans une production d'Evgeny Titov dirigé par Stefano Montanari.
● Die Fledermaus de Johann Strauss, mis en scène par Barrie Kosky et dirigé par Vladimir Jurowski.
● La Dame de pique de Piotr I. Tchaïkovski, mis en scène par Benedict Andrews. Le chef d'orchestre Aziz Shokhakimov fera ses débuts au Bayerische Staatsoper.
● Le passager de Mieczysław Weinberg sera monté pour la première fois à Munich, dans une mise en scène de Tobias Kratzer et sous la baguette de Vladimir Jurowski.
● En mai, la Tosca de Giacomo Puccini dans une nouvelle interprétation de Kornél Mundruczó. Andrea Battistoni dirigera le Bayerisches Staatsorchester.
● Le festival de l'Opéra de Munich s'ouvre avec Le Grand Macabre de György Ligeti. Le metteur en scène Krzysztof Warlikowski et le chef Kent Nagano retrouvent le Bayerische Staatsoper pour cette production.
● Pour clore la saison, Pelléas et Mélisande de Claude Debussy dans une production de Jetske Mijnssen au Prinzregententheater. Mirga Gražinytė-Tyla en est la directrice musicale.

Trois premières du ballet :

● À l'automne, Le Parc d'Angelin Preljocaj qui place la troupe dans un jardin d'apparence seulement rococo mais très influencé par l'époque actuelle. La chorégraphie combine des mouvements classiques et contemporains sur la musique de Wolfgang Amadeus Mozart. L'histoire tourne autour du désir, de l'amour et de la nostalgie.
● La deuxième première au printemps est un programme triple comprenant White Darkness de Nacho Duato, Autodance de Sharon Eyals et une première mondiale d'Andrew Skeels. Les trois œuvres évoluent autour du thème de l'évasion.
● La première de l'été présente la série de jeunes chorégraphes Spheres, organisée cette année par Angelin Preljocaj et se déroulant dans le cadre rococo du Cuvilliés-Theater.

(Texte inspiré du communiqué de presse des BSO et BSB)

vendredi 3 mars 2023

Buste en bois de Sissi vers l'âge de 12 ans — Anton Fernkorn — Holzbüste von Sissi im Alter von etwa 12 Jahren

Elisabeth duchesse en Bavière vers l'âge de 12 ans
Anton Dominick Ritter von Fernkorn (1813 à Erfurt-1878 à Vienne)
 

A portrait of Luigi Lucheni in Kansas City journal September 25, 1898

 

Kansas City journal. September 25, 1898, Page 6

From the New York World : Above is the first picture sent to this country of Louis Lucheni, who assassinated the Empress of Austria. [...]



jeudi 2 mars 2023

Werther de Massenet au Theater-am-Gärtnerplatz de Munich

" Dans Werther, Massenet adopte complètement la méthode de Wagner, c'est-à-dire la mélodie infinie que l'orchestre confirme et que la parole accompagne. [...] Wagner, lui, a érigé en principe ce mode d'accompagnement et il s'y est strictement tenu. Or, pour le style parlé, tel qu'il prédomine dans Werther, cette méthode nous paraît préférable au pathos héroïque des grands opéras. "

" Dans l'oeuvre de Massenet, le travail fondamental de l'orchestre n'est peut-être pas aussi artistique que chez Wagner, mais, par contre- il est plus souple, plus naturel et plus intelligible. Il n'impose point à l'oreille ce dur labeur de débrouiller continuellement les fils d'un épais tissu de mélodies dont les zigzags inextricables se croisent et s'enchevêtrent sans cesse. Massenet traite ces sortes de passages avec infiniment d'habileté. "

Anna-Katharina Tonauer (Charlotte)
© Jean-Marc Turmes

C'est ainsi que s'exprimait Eduard Hanslick, sans doute le critique autrichien le plus influent du 19ème siècle, dans l'article qu'il publia dans la Nouvelle presse libre suite à la création mondiale de Werther qui eut lieu à Vienne le 16 février 1892.

La nouvelle production de l'opéra Werther de Jules Massenet au Staatstheater am Gärtnerplatz est assurée par Herbert Föttinger,  un Autrichien qui dirige le Theater in der Josefstadt de Vienne et  qui a déjà mis en scène avec succès Don Giovanni et Rigoletto au Gärtnerplatztheater de Munich, où l'oeuvre, placée sous la direction musicale du chef d'orchestre Anthony Bramall, est interprétée par deux distributions alternées issues de la troupe du théâtre. 

Le contenu en est bien connu. La vie de Charlotte suit un chemin tout tracé. Sa mère lui a fait jurer juste avant de mourir qu'elle épouserait le très ambitieux Albert. Depuis son décès, Charlotte s'occupe avec sa soeur Sophie de sa nombreuse famille. C'est alors qu'apparaît soudain l'impulsif Werther, et avec lui la possibilité d'un tout nouveau projet de vie. Déchirée entre son amour pour Werther et les attentes qu'on place en elle, Charlotte prend une décision lourde de conséquences : elle renonce à son amour et respectera son serment. La passion exacerbée de Werther, à la limite de la violence, n'est sans doute pas étrangère à ce choix que fait Charlotte d'une vie rangée.

Le célèbre roman épistolaire Les souffrances du jeune Werther, dans lequel Goethe s'était inspiré de ses propres expériences, avait déclenché une vague de suicides dans toute l'Europe après sa parution en 1774. L'émotion caractéristique du texte est exacerbée par la musique de Jules Massenet pour y atteindre une intensité encore plus grande.

Herbert Föttinger met en scène l'opéra comme un jeu de société psychologique sur l'éveil de la joie de vivre et la difficulté de quitter son milieu habituel. Il déplace le moment de l'action vers les années 1900, au temps de la création viennoise puis parisienne de l'opéra, ce que soulignent les costumes d'Alfred Mayerhofer et des détails comme la présence d'un téléphone mural de l'époque vers lequel se précipite Charlotte pour appeler du secours lorsqu'elle découvre le corps mourant de Werther qui vient de se suicider. Au troisième tableau, Charlotte a délaissé ses robes pour porter culotte, un détail symbolique d'une certaine libération de la femme dans un monde encore pétri de conventions rigides.

Les décors sobres et classiques de Walter Vogelweider évoquent les grandes pièces lumineuses à hautes fenêtres d'une maison de la haute bourgeoisie. Le premier acte se déroule dans le grand salon du bailli décoré d'une série de tableaux aux paysages romantiques et d'un grand portrait en buste de sa défunte femme. Trois portes en enfilade rapprochée donnent une perspective de fond de scène qui s'ouvre sur l'extérieur. Le milieu rassurant de la demeure se verra bouleversé par l'arrivée du turbulent Werther dont le comportement n'a rien de conventionnel. Ainsi, laissé seul dans le salon,  se permet-il de décrocher l'un des tableaux pour le mieux examiner et sera bientôt surpris en flagrant délit. Dans ce monde comme il faut respirant le bonheur de l'aisance et des conventions bourgeoises, observer avec intérêt les tableaux du maître de maison est une marque courtoise d'intérêt, les décrocher est une inconvenance. Un peu plus tard on le voit jouer comme un gamin avec les enfants lançant un petit ours en peluche tout en courant dans le salon. La symbolique des tableaux réapparaîtra au début du troisième acte : le tableau de la mère a été décroché et déposé de côté sur le sol contre le bas du mur, la mère est ainsi reléguée, Charlotte n'a pas respecté son serment.

La mise en scène place la fête du village voisin où Werther accompagne Charlotte dans une salle d'auberge protégée du soleil par de grandes persiennes dont les lamelles sont ici et là désorganisées. Au troisième tableau, retour dans le grand salon dans lequel Charlotte apparaît portant une pile de livres  dans lesquels il semble qu'elle ait dissimulé les lettres que lui a adressées Werther. La littérature est omniprésente, les livres, la tenue de journaux intimes, les échanges de lettres alimentent la sensibilité romantique. Et pour y insister, pendant les introductions de chaque tableau, une toile noire baissée sur l'avant-scène reçoit en projection défilante des extraits du roman épistolaire de Goethe. Le quatrième tableau réutilise les persiennes, séparant cette fois la scène en deux parties : à l'avant, des lettres sont accrochées sur des cordes ; derrière les persiennes, au travers des lamelles ouvertes, on aperçoit le corps affalé de Werther dans une posture qui rappelle la fameuse position du Marat assassiné de Jacques-Louis David. Des lumières d'ambiance habilement créées par Peter Hörtner accompagnent en le soulignant le déroulement de la tragédie.

Lucian Krasznec (Werther) et Sophie Rennert (Charlotte)
© Jean-Marc Turmes

Anthony Bramall et l'orchestre rendent avec énergie les émotions poignantes de ce drame intime et la chaleur des tons colorés de la musique de Massenet et de sa partition empreinte de sombre amertume. Une lecture musicale toute en puissance qui ne laisse pas grande place aux moments de douceur mélancolique, dont on peut regretter que le chef ne se soit pas attardé à les laisser pleinement s'exprimer. Les chanteurs et le choeur d'enfants enchantent les oreilles françaises par la grande qualité de la prononciation, une heureuse surprise car c'est loin d'être toujours le cas sur les scènes allemandes. Le Werther du ténor roumain Lucian Krasznec est confondant d'intensité dramatique, avec une composition du personnage en crescendo, d'abord empreinte de douceur et de délicatesse dans l'expression des émotions, avec ensuite des montées dans des aigus fulminants pour marquer les emportements et les déchirements de la passion amoureuse. La diction française est remarquable et la projection de la voix tellement assurée que son texte est toujours compréhensible, même dans les notes les plus hautes.  Anna-Katharina Tonauer joue Charlotte avec une présence scénique remarquable dans l'interprétation d'une femme déchirée entre le monde du devoir et des apparences et la violence d'une passion intérieure qui la mine et dont elle perd la maîtrise. Un beau mezzo avec des descentes réussies dans les graves et des modulations réussies de la palette émotionnelle, avec le bémol d'une voix moins bien projetée dans l'aigu, ce qui nuit alors à la compréhension du texte. Andreja Zidaric donne une Sophie lumineuse et souriante de son soprano clair et joyeux, qui convient bien à ce personnage plus solaire et insouciant, qui ne semble pas trop affecté par l'indifférence de Werther à ses avances amoureuses. Le baryton Ludwig Mittelhammer assure un Albert à la carrure solide d'une voix dont la fermeté correspond aux convictions de cet homme de principes, qui ne perd sa contenance que lorsqu'il ordonne à sa femme de remettre ses pistolets à son amant de coeur.

L'opéra culmine dans le troisième acte avec une tension dramatique à son comble portée par un Lucian Krasznec qui réussit une prise de rôle triomphale, dûment ovationnée par un public aux anges. Un orchestre conduit de main de maître avec des musiciens aussi attentifs qu'enthousiastes, une mise en scène classique au service du livret, brillante et fouillée jusque dans ses moindres détails. Une des meilleures productions de la saison munichoise.

Opéra sur une musique de Jules Massenet
Drame lyrique en trois actes et quatre tableaux
Livret d'Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann
D'après "Les souffrances du jeune Werther" de Johann Wolfgang von Goethe
En français avec surtitres en allemand

Représentation du 1er mars

Direction musicale : Anthony Bramall
Mise en scène : Herbert Föttinger
Décors : Walter Vogelweider
Costumes : Alfred Mayerhofer
Dramaturgie : Fedora Wesseler
Distribution :
Werther : Lucian Krasznec
Albert, le fiancé puis le mari de Charlotte : Ludwig Mittelhammer
Bailli : Holger Ohlmann
Schmidt, ami du bailli : Caspar Krieger
Johann, ami du bailli :Levente Páll
Charlotte : Anna-Katharina Tonauer
Sophie, petite sœur de Charlotte : Andreja Zidaric
Chœur d'enfants du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Prochaines représentations les 5, 26 et 29 mars 2023

Buste de l'impératrice Elisabeth par Viktor Tilgner

L'oeuvre la plus connue du sculpteur Viktor Oskar Tilgner (1844-1896) est certainement l'extraordinaire statue de Mozart au Burggarten de Vienne. On lui doit aussi de beaux bustes de la famille impériale, dont ce buste de l'impératrice Elisabeth. 

 

L'énigme du Saint Prépuce : la réponse mystique de Soeur Marie d'Ágreda

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