mardi 21 mai 2024

Le Sabot de Vénus, un poème d'André Theuriet


LE SABOT DE VÉNUS (1)

Ô Cypripède, fleur bizarre, 
La plus cachée et la plus rare
Qui croisse en nos bois, les savans 
T'ont donné Vénus pour marraine, 
Une humble Vénus, souveraine 
Dont les hêtres sont les servans.

Ton nom latin et symbolique, 
Demi-païen, demi-rustique, 
Évoque la fraîcheur d'un val 
Où les bergères et les fées, 
D'un rayon de lune coiffées, 
Viendraient la nuit mener leur bal. 

Comme autrefois la Fleur qui chante, 
Fantasque et merveilleuse plante, 
Que de gens t'ont cherchée en vain !
Tes amoureux, que rien n'arrête, 
Ont pour découvrir ta retraite 
En vain fouillé combe et ravin. 

Un jour cependant, à l'orée 
D'une forêt inexplorée, 
Pleine d'antiques tumulus, 
Sur un tertre de terre noire 
Je t'ai vu surgir dans ta gloire, 
Étrange Sabot de Vénus. 

Là, depuis des siècles sans nombre, 
Tu t'épanouissais à l'ombre 
Des murgers moussus et croulans 
Au temps des légions romaines, 
Là, tu grandissais sous les chênes 
Hantés de souvenirs troublans. 

Chaussée romaine à Klais en Bavière

Car c'est au fond de ces futaies, 
Que nos aïeux porteurs de braies 
Attaquèrent César vainqueur, 
Et que, dans le choc des mêlées, 
Leur sang rouge en larges coulées 
Éclaboussa l'arbre et la fleur. 

Toi, bravement, pour ta défense, 
Pointant ta feuille en fer de lance, 
Tu haussais le frêle étendard 
De ton éclatant cimier jaune, 
Et tu semblais une amazone 
Farouche, qui brandit son dard. 

Et te voici, comme au vieil âge, 
Toujours belle, toujours sauvage ; 
Mais la forêt dort à l'entour, 
Et tu répands, magicienne, 
Avec plus de grâce sereine 
Ta capiteuse odeur d'amour! 

Maintenant que je t'ai conquise, 
À l'aspect de ta forme exquise, 
Ma passion s'avive encor. 
Pourtant, plus craintif et plus tendre, 
C'est à peine si j'ose étendre 
Ma main vers tes corolles d'or. 

Devant toi, je reste en extase. 
Le ruisseau chante, l'oiseau jase, 
Un soupir monte. Je crois voir 
La plante changer de figure 
Et, nu sous la feuillée obscure, 
Un corps féminin se mouvoir. 

La blanche vision s'élève, 
Floue, imprécise comme un rêve,
— Mais quel rêve et combien heureux! –—
Boucles flottantes, clair sourire, 
Blonde vapeur où l'on respire 
Le parfum épars des cheveux. 

Sur les crosses de la fougère 
La forme dansante et légère 
M'enivre d'un regard câlin 
Ainsi, jadis, dit la légende, 
Dans les bois de Brocéliande 
Viviane enchanta Merlin.

(1) Ophrys Cypripedium, l'une de nos plus belles et de nos plus rares orchidées indigènes.
Poème publié dans la Revue des deux Mondes de janvier 1907







Photos © Luc-Henri Roger

André Theuriet

Né à : Marly-le-Roi , le 8/10/1833
Mort à : Bourg-la-Reine , le 23/04/1907

Claude-Adhémar-André Theuriet est un poète, romancier et auteur dramatique français.
Après avoir fait ses études à Bar-le-Duc: Bachelier en droit le 28 novembre 1855 il est employé à la Direction des Domaines à Auberive de 1856 à 1859,; à Tours de 1859 à 1863, puis à Amiens, avant de devenir chef de bureau à l'enregistrement en 1863, au ministère des finances. Il commence à publier des poèmes et des nouvelles à la Revue des Deux Mondes.
A la guerre de 1870, il est au 19e bataillon de la 2e compagnie de la Garde nationale de la Seine. En 1871, il participe à la Bataille de Buzenval.En 1872, son drame, Jean-Marie, est représenté au Théâtre de l'Odéon.
Il est élu membre de l'Académie française le 10 décembre 1896, au fauteuil d'Alexandre Dumas fils, et il y est reçu par l'écrivain Paul Bourget. Le conseil municipal de Bourg-la-Reine fait réaliser à Pierre-Adrien Dalpayrat deux belles assiettes en porcelaine qui lui sont offertes.
André Theuriet est un écrivain qui chante les terroirs, les forêts, les petites villes bourgeoises.
Il publie de nombreux romans sur Bar-le-Duc, le pays d'Auberive, la Touraine et le Poitou, la Savoie — il séjourna plusieurs étés à Talloires, sur les bords du Lac d'Annecy — et l'Argonne. L'intrigue de ses romans est souvent conventionnelle et les personnages incarnent tous les grands sentiments de l'époque, parfois d'une façon stéréotypée. Mais son œuvre laisse un témoignage précis et fidèle de la vie quotidienne dans les villes et villages de province où les passions semblent magnifiées par les paysages où elles naissent et le lyrisme de l'auteur.

Source : Wikipédia

dimanche 19 mai 2024

L'allégorie de la Mélancolie de Chiattone et la Vierge du Calvaire de Lebzelter

L'impératrice Elisabeth d'Autriche avait rencontré le sculpteur Antonio Chiattone en 1892. Elle lui avait commandé une figure allégorique de la mélancolie pour sa chambre à coucher de la villa Hermes à Vienne (Lainzer Tiergarten) puis le monument funéraire pour le prince héritier Rodolphe d'Autriche inauguré en 1894 à Corfou. Après la mort tragique de l'impératrice, il réalisa encore le monument à l'impératrice dévoilé en 1902 sur la place des roses à Montreux-Territet.

Lors d'une visite récente au Musée Unterlinden de Colmar en Alsace, où j'eus l'occasion d'admirer une sculpture de la Vierge attribuée à Martin Lebzelter, je fus frappé par la ressemblance des attitudes des deux statues. La douleur d'une femme qui a perdu son fils mort dans des circonstances tragiques trouve dans les deux statues une expression similaire. 

Chiattone, La douleur ou la mélancolie
Plâtre peint en imitation bronze
166 cm
1894


Maria vom Kalvarienberg
Martin Lebzelter (attribué), vers 1510 

samedi 18 mai 2024

La grassette, une jolie criminelle

Fleur de grassette
LA GRASSETTE.

La grassette étale en rosette élégante ses larges feuilles, molles et vernissées. Du milieu de cette rosette s'élèvent deux tiges droites et fines, couronnées de fleurs violettes.

Elle est très jolie, la grassette, et je la comparerai volontiers à ces criminels hypocrites qui, sous des dehors charmants, cachent des instincts abominables.

Laissons la fleur de la grassette et observons ses feuilles.

Quelles que soient la sécheresse du sol et l'ardeur du soleil, le bord de ses feuilles est toujours humide et brillant, couvert d'une liqueur onctueuse, que sécrète la plante elle-même.

Si vous regardez attentivement ces feuilles, vous apercevrez, çà et là, des dépouilles informes, des débris épars, des pattes, des ailes, des carapaces d'insecte...

Que veut dire ce carnage ? que s'est-il passé ? un meurtre, un assassinat ! eh bien, oui ; un véritable assassinat, une série de meurtres, aggravés de guet-apens.

La coupable, la grande coupable, c'est la jolie grassette aux tiges élancées, qui mériterait la mort qu'elle a donnée, si les fleurs passaient en cour d'assises.

En face des pièces à conviction, reconstituons le drame : le pauvre insecte, qui se hasarde étourdiment sur les feuilles visqueuses et brillantes de la grassette, est aussitôt pris, et rien ne saurait le délivrer : il fait corps avec la feuille qui va devenir son tombeau.

Alors, tout doucement, la feuille se recourbe sur sa proie, qui se trouve en même temps engluée et emprisonnée. Gomment voulez-vous qu'elle échappe? La feuille se recourbe encore, comme si une main invisible la roulait lentement sous des doigts irrésistibles. On ne voit plus rien ; la feuille redevient impassible, et la victime a disparu dans cette sorte de cornet.

Mais, au bout de quelques heures, un nouveau prodige s'opère. Peu à peu, la feuille se déroule, s'étale, toujours visqueuse et brillante ; vous regardez. Plus d'insecte ! quelques débris informes rejetés par la grassette, et dont la feuille n'a pas voulu. Le reste a été dévoré par la plante, qui, pourtant, a des racines pour se nourrir.

La grassette. a dîné, mais elle n'est point rassasiée : elle tend ses feuilles gluantes à de nouveaux insectes, qui viendront y mourir et disparaître.

La grassette ne chasse pas pour l'amour de l'art ; elle vit de son gibier ; elle tue et mange sa victime.

Source du texte : Fulbert-Dumonteil (1831-1912), Les fleurs à Paris, Firmin-Didot (Paris), 1890












Photos © Luc-Henri Roger
Mittenwald (Bavière), Laintal (entre 920 et 1000 mètres), 18.05.2024




vendredi 17 mai 2024

Brigitte Fassbaender met en scène Les Joyeuses Commères de Windsor d'Otto Nicolaï au Theater-am-Gärtnerplatz

© Marie-Laure Briane

Le Théâtre de la Gärtnerplatz propose cette saison une nouvelle production de  Die lustigen Weiben von Windsor (Les joyeuses commères de Windsor) du compositeur Otto Nicolai sur un livret de Salomon Hermann Mosenthal, d'après la comédie The Merry Wives of Windsor de Shakespeare. L'oeuvre, qui connut sa première à Berlin en mars 1849, n'est entrée au répertoire du théâtre populaire munichois qu'en 1963, où elle connut alors pas moins de 122 représentations. La nouvelle mise en scène de la Kammersängerin  Brigitte Fassbaender est la cinquième production munichoise de cet opéra, présentée selon un livret abrégé surtout pour les parties parlées et en partie réécrit et actualisé par la metteure en scène et le dramaturge Christoph Wagner-Trenkwitz.

Otto Nicolai, né à Koenigsberg (aujourd'hui Kaliningrad) en 1809, fut lauréat du Conservatoire de Berlin. C’est là et à Breslau qu’il remporta ses premiers succès, qui n’avaient rien de transcendant d’ailleurs, comme chanteur, pianiste, organiste et compositeur de Lieder. Jeune homme à la taille moyenne et aux manières affables, il n’avait pas 25 ans lorsqu’il entreprit un long voyage en Italie, où  il composa entre autres des fantaisies sur Norma, alors le succès du jour. Pendant son absence, Nicolaï envoya à la Nouvelle Gazette musicale de Leipzig d’intéressants articles intitulés " Etudes sur l'Italie ". L’illustre Accademia /Harmonica de Bologne se l'adjoignit comme membre honoraire, et bientôt tous les théâtres importants de l’Italie montèrent ses ouvrages, parmi lesquels il n’en est qu’un seul, Il Templario,  qui se soit maintenu quelque temps sur l'eau. En 1842 il fut appelé à Vienne, où il exerça pendant six ans les fonctions de Kapellmeister au Théâtre de la cour. Pendant son engagement à Vienne, il créa les "concerts philharmoniques " et fonda ainsi l'Orchestre philharmonique de Vienne, le Wiener Philarmoniker. Puis il céda sa place à Conradin Kreutzer, pour aller remplir le même emploi à Berlin, sa ville natale. Il avait apporté de Vienne le manuscrit des Joyeuses commères de Windsor, qui furent représentées pour la première fois à Berlin en 1849. Presque au lendemain de la première représentation, la mort enleva ce jeune compositeur, sans lui laisser le temps de réaliser les justes espérances que son dernier opéra avait fait concevoir. À l'instar de Chopin, Otto Nicolai est mort à 38 ans. La partition des Joyeuses commères passe pour être le meilleur ouvrage de Nicolaï et peu après sa mort, son opéra fit le tour de l'Europe, rencontrant partout un grand succès.

La composition des Lustigen Weiben est encore marquée par la manière italienne, avec des mélodies pleines de fraîcheur, une remarquable habileté de facture et un excellent sens de la scène. Cependant, on ressent aussi l'inspiration d'un Weber ou d'un Mendelsssohn dans la richesse, la coloration et la maîtrise du travail serré de l'orchestrationCela donne une partition qui offre un heureux mélange de l'influence italienne avec le style plus sévère de l’école allemande. Rubén Dubrovsky, directeur musical du Teater-am-Gärtnerplatz, conduit habilement et de manière fort enjouée l'orchestre qui prend une part importante au développement des situations, notamment dans la féerie du  troisième acte, au cours duquel le compositeur laisse à l'orchestre le soin de traduire l'élément fantastique de l'opéra.  Ce sont surtout les morceaux d’ensemble qui méritent le plus d’attention : le duo entre les deux commères, celui entre Fenton et Monsieur Reich, au premier acte, les finales du premier et du deuxième acte, le quatuor du jardin du deuxième acte sont parsemés de charmants détails. Les situations sont habilement dessinées et empreintes de vérité et de caractère. L'ouverture est un enchantement dont les motifs sont répétés tout au long de l'opéra, notamment pendant le fameux chœur à la lune du troisième acte ("O süßer Mond...").

Stefan Cerny en Falstaff © Marie-Laure Briane

Si l'oeuvre de Nicolai est plaisante, amusante et charmante, elle n'atteint cependant pas le génie de l'humour shakespearien ni celui du Falstaff de Verdi. Brigitte Fassbaender l'a bien compris et a organisé sa mise en scène comme un aimable divertissement proche de l'opérette. Les décors simples et efficaces de Dietrich von Grember sont peut-être inspirés de la découpe des fraises espagnoles ou des collerettes à la mode du temps de Shakespeare. Un même motif à pointes triangulaires se répète et se transforme tout au long de l'action. De grands portraits de Shakespeare, du compositeur et de son librettiste se déplacent comme des planètes, et lorsque se lève la lune au troisième acte, c'est en fait le sommet du crâne puis toute la tête de Shakespeare qui apparaissent montant au travers d'une large collerette. Une discrète touche contemporaine est donnée par la présence de trois petits plants de cannabis ou encore lorsque le personnage muet de la tante Muhme roule une carpette pour en faire une sorte de joint géant, allusion sans doute à la nouvelle législation allemande qui autorise depuis peu la possession et l'usage limités de cette drogue. Tout autant d'actualité est au finale la surprenante formation du couple masculin qui nait de la rencontre inattendue de Spärlich et du Dr Cajus, qui espéraient tous deux être réunis à Anna, mais paraissent tout à fait s'accommoder de se découvrir une nouvelle nature. Les costumes très réussis de von Grember évoquent plusieurs époques : celle du temps de Shakespeare pour la génération des commères, de leurs maris ou de Falstaff, l'époque contemporaine pour le couple d'Anna et de Fenton. Pour la diablerie du troisième acte, ce sont autant de lutins, d'elfes et d'êtres magiques tout de blanc et de paillettes argentées vêtus qui viennent s'entasser sur scène.

Comme souvent au Gärtnerplatztheater l'opéra reçoit pour certains rôles une double distribution. Lors de la soirée du 15 mai,  Stefan Cerny, qui interprète aussi le Dr. Cajus dans l'autre distribution, faisait sa prise de rôle réussie en Falstaff. Le physique altier de la basse autrichienne ne convient pas vraiment au rôle, malgré la baudruche qui lui tenait lieu de ventripotence. Mais le talent théâtral de Cerny est parvenu à rendre le pathétique drolatique de son personnage. Le Baryton croate Matija Meić campe de manière très crédible et à la fois fort drôle la jalousie morbide de M. Fluth, une jalousie qui le contraint à des scènes d'un repentir désolé. Le personnage plus rigide de M. Reich est fort bien rendu par Holger Ohlmann. Caspar Krieger revêt le costume de chasse grotesque du Junker Spärlich alors que  Lukas Enoch Lemcke prend l'accent franchouillard du Dr Cajus.  Alexandros Tsilogiannis, quelque peu limité dans les aigus, réussit un Fenton convaincant. Anna-Katharina Tonauer donne une Mme Reich de belle tenue. Johanna Beier fait des débuts très applaudis dans la maison en rendant de ses accents juvéniles aussi décidés que charmants la fraîcheur enamourée d'Anna Reich avec son soprano au cristal clair. La palme de la soirée revient à la jeune soprano chypriote Constantina Nicolaou qui, véritable âme de l'intrigue, fait briller le personnage de Mme Fluth avec une vivacité pétillante d'intelligence et une grande générosité dans l'interprétation qui lui valent des applaudissements nourris amplement mérités.  La comédienne munichoise Angelika Sedlmeier donne une interprétation toute en puissante et mâtinée de comique du rôle de caractère quasi muet de Muhme. Mais, au-delà des talents individuels, c'est l'esprit d'équipe et la connivence de toutes les forces vives de la troupe, des choeurs et de l'orchestre qui triomphent et qui constituent la marque de fabrique du théâtre de la Gärtnerplatz.

Distribution du 15 mai 2024

Opéra comique et fantastique
Musique d'Otto Nicolai
Livret de Salomon Hermann Mosenthal
D'après la comédie éponyme de William Shakespeare

Direction musicale Rubén Dubrovsky
Mise en scène Brigitte Fassbaender
Décors et costumes Dietrich von Grebmer
Chorégraphie Alex Frei
Lumière Kai Luczak
Dramaturgie Christoph Wagner-Trenkwitz

Falstaff Stefan Cerny
Monsieur Fluth Matija Meić
Monsieur Reich Holger Ohlmann
Fenton Alexandros Tsilogiannis
Junker Spärlich Caspar Krieger
Dr. Cajus Lukas Enoch Lemcke
Mme Fluth Constantina Nicolaou
Mme Reich Anna-Katharina Tonauer 
Anna Reich Johanna Beier
Garçon Florian Hackspiel
Tante (Muhme) Angelika Sedlmeier

Prochaines représentations les 18 et 31 mai, les 2, 5, 7, 10, 15 et 20 juin

mardi 14 mai 2024

" Tassilo, Korbinian et l'ours — La Bavière au début du Moyen Âge" — Une expo au Musée diocésain de Freising

L'exposition annuelle du Land de Bavière est cette année organisée au Musée diocésain de Freising. Elle nous entraîne à la découverte de la Bavière du début du moyen âge, à l'époque où de saints hommes venus d'Irlande ou de France parcourent le pays pour l'évangéliser. L'exposition nous ramène au temps de l'implantation de la foi chrétienne en Bavière, des débuts de l'église bavaroise au temps de la gloire de la dynastie des Agilolfing. Elle présente des œuvres d'art d'une valeur inestimable qui comptent parmi les plus importants témoignages de l'histoire de la Bavière. 

Trois personnages sont au cœur de la présentation : Tassilo, un puissant souverain portant épée et sceptre, Corbinien, un Franc originaire de l'actuelle France, un saint voyageur que l'on représente le plus souvent accompagné d'un ours apprivoisé, et l'ours que l'on croisera au détour des salles.

L'expo est organisée en partenariat avec l'archevêché de Munich et de Freising qui fête cette année le 1300ème anniversaire de la fondation de l'évêché de Freising avec l'arrivée de Corbinien en 724. Il y a 300 ans, en 1724, on avait en Bavière célébré le millénaire de l'évêché. On était alors en pleine époque baroque et les célèbres frères Asam avaient été chargés de réaménager la cathédrale de Freising. Aussi des représentations baroques sur l'histoire ancienne de la Bavière illustrent elles également les différents chapitres de l'exposition bavaroise.

À l'occasion de l'exposition, certaines pièces d'apparat du domaine de la cathédrale seront ouvertes au public pour la première fois. Les points forts en sont le couloir des princes et la bibliothèque de la cathédrale, qui sont sinon fermés au public.

Saint Corbinien de Freising (675-730)

L'histoire de l'évêché de Freising a commencé en 724 avec l'arrivée de saint Corbinien. Il avait été appelé par les ducs agilolfingiens de Bavière.

Corbinien s'appela d'abord Waldkiso comme son père. Il est probablement né à Châtres, à environ 40 kilomètres de Paris. Il prit ensuite le nom de sa mère, Corbinia, lorsqu'elle fut devenue veuve. Fervent chrétien devenu écclésiastique, il se rendit quelques années plus tard à Rome où il avait eu l'intention de se faire ermite dans l'une ou l'autre des catacombes, près du tombeau des martyrs. Si le pape Grégoire II le reçut comme un personnage important, il refusa qu'il se fît moine ermite, mais lui conféra l'épiscopat et le chargea d'entreprendre la conversion de la Bavière dont quelques habitants seulement étaient alors chrétiens. Le duc régnant en Bavière l'accueillit et le soutint. Corbinien eut préféré être un évêque voyageur et ne vint pas à Freising tout à fait de son plein gré : c'est Grimoald, le fils du duc d'Agilolfing, qui le força à résider sur le Domberg, la colline qui domine Freising.

Corbinien vécut alors à Freising qui était aussi la ville de la résidence ducale. Il obtint de Grimoald qu'il se séparât de sa femme Pilitrude, car leur situation matrimoniale n'était pas conforme aux canons de l'Eglise. Corbinien dut alors quitter Freising de peur d'être assassiné par les fidèles de l'ancienne duchesse. Il revint à Freising lorsque Pilitrude fut emmenée comme otage par les Francs. Il y mourut au moment où Charles Martel achevait la conquête de la Bavière.

La légende veut que Corbinien apprivoisa un ours qui l'avait attaqué lors de son deuxième voyage à travers les Alpes vers Rome, en 710. Celui-ci a ensuite porté les bagages du saint jusqu'à Rome. Aujourd'hui encore, l'ours est toujours présent sur les représentations de saint Corbinien. On raconte aussi que ses méthodes de conversion pouvaient être brutales : ainsi un tableau le montre-t-il en train de fouetter une sorcière, symbole de sa lutte contre le paganisme.

La Bavière de 724

La Bavière du 8ème siècle occupait un territoire bien plus vaste que le Land de Bavière actuel : le duché de Bavière s'étendait jusqu'au Tyrol du Sud, à la Carinthie et à la Slovénie, à la Haute-Autriche, au Haut-Palatinat et à la Souabe via le Lech. Ses principaux axes de communication étaient les anciennes voies romaines, l'Inn et surtout le Danube avec le siège ducal de Ratisbonne. Les paysans Bavarois vivaient surtout de l'agriculture, les familles nobles et leur suite soutenaient le clan des souverains. Les ducs agilolfings faisaient partie de la plus haute noblesse européenne et étaient apparentés aux rois depuis le 6ème siècle. Le roi lombard Agilulf en Italie accéda au trône de Bavière en épousant Théodolinde (570-627), princesse de Bavière.

La religion dans la Bavière du 8ème siècle

À l'époque romaine, le christianisme s'était établi dans ce qui allait devenir la région bavaroise. Les grandes invasions allaient ébranler cette tradition à partir du 4e siècle. Les Germains qui se sont installés dans le pays entre les Alpes et le Danube étaient en partie païens, en partie chrétiens ariens ou déjà catholiques. Même les objets funéraires ne permettent pas de savoir avec certitude à quelle religion appartenaient les défunts. C'est sous l'incitation des ducs agilolfingiens que des missionnaires se mirent à parcourir  le pays et prêcher la foi catholique.

En 716, le duc Théodo obtint du pape l'autorisation de fonder des évêchés à Salzbourg, Ratisbonne, Freising et Passau et ces fondations constituèrent une étape importante vers l'autonomie bavaroise. Théodo appela des ecclésiastiques du royaume franc en Bavière : Erhard et Emmeram travaillèrent à Ratisbonne, Corbinien à Freising et Rupert à Salzbourg. Les missionnaires risquèrent beaucoup pour leurs idéaux chrétiens, Emmeram mourut en martyr de manière cruelle. Ces saints fondateurs sont toujours vénérés aujourd'hui dans les évêchés bavarois, grâce au soutien des ducs: Sous le règne de Théodo, les restes d'Emmeram furent solennellement transférés à Ratisbonne, et plus tard, sous le règne du duc Tassilo, ceux de Corbinian furent transférés à Freising.

En 739, Winfried-Bonifatius (Saint Boniface) paracheva la division de la Bavière en quatre évêchés, qui perdura pendant plus d'un millénaire. Les bases avaient certes déjà été posées par le duc Theodo en 716, mais Boniface, un génie de l'autopromotion surnommé "le plus célèbre des missionnaires" ou "l'apôtre des Allemands" réussit à associer durablement ce succès - et bien d'autres - à son nom. 

Le duc Odilo, l'"avant-dernier" des Agilolfings et père de Tassilio III, fut le véritable créateur de la Bavière du début du Moyen Âge. C'est à lui que l'on doit le paysage monastique de la Bavière et c'est avec Boniface qu'il a mis en place l'organisation des évêchés. 

Tassilo III

La domination agilolfingienne connut son apogée sous le duc Tassilo III. Durant son règne de 748 à 788, il fonda d'importants monastères comme Kremsmünster et Frauenchiemsee. Il présida des assemblées de l'Église bavaroise et promulgua des lois, ce que seuls les rois faisaient habituellement. Son autonomie par rapport au royaume des Francs s'exprima également sur le plan artistique. La pièce la plus remarquable de l'exposition, visible seulement jusqu'au 16 juin, est le calice de Tassilon-Liutpirc de Kremsmünster. C'est une œuvre d'art de réputation mondiale, le plus beau et le plus grand artefact de son genre et de son époque. Ce calice somptueux était probablement destiné à la nouvelle cathédrale de Salzbourg, consacrée en 774, qui aurait pu devenir l'église du couronnement et du tombeau des Agilolfing.  D'autres fascinants travaux d'orfèvrerie, d'enluminure ou de sculpture sont représentés dans la salle des trésors de l'exposition nationale.


Une lutte pour le pouvoir sur la Bavière opposa Charlemagne à Tassilo qui fut obligé de renoncer publiquement à tout pouvoir en 794 au synode de Francfort. La Bavière furent alors officiellement rattachée au royaume des Francs et désormais placée directement sous l'autorité de Charlemagne.  La fonction de duc de Bavière fut supprimée, remplacée par la charge de plusieurs comtes.

Jan Polack (1435-1519)  
Le miracle de l'ours (1489) — Musée diocésain de Freising

Reportage photographique

Saint Corbinien


L'ours Bruno, le premier ours à revenir en Bavière
après 170 ans(2006) et qu'il fallut bientôt abattre



Le martyre de Saint Emmeran



Amulettes 

Reliquaire de saints bavarois


Reliquaire recelant une côte de saint Corbinien 



Le calice de Tassilo







Photos du reportage : Marco Pohle

Renseignements pratiques

L'exposition est accessible jusqu'au 3 novembre 2024, tous les jours de 9 à 18 heures. Plus d'infos sur le site du musée diocésain de Freising ou sur celui des Bayerische Landesaustellungen. Ces deux sites constituent les sources principales du présent article.

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