mardi 22 mars 2022

L'infedeltà delusa de Haydn au théâtre Cuvilliés de Munich : féminisme, travestissement et déconstruction du système patriarcal, tout un programme !

Joel Williams, Armando Elizondo, Jessica Niles, Jasmin Delfs, figurante
Crédit photo Wilfried Hösl

Women power au théâtre Cuvilliés, la femme est partout aux commandes, sur scène comme au pupitre, avec la cheffe lituanienne Giedrė Šlekytė qui dirige pour la première fois une nouvelle production à  Munich et celle de la française Marie-Eve Signeyrole, bien connue dans son pays d'origine et qui signe sa première production au Bayerische Staatsoper. 

Titulaire d'un master de cinéma, réalisatrice et auteure-metteure en scène et souvent très politique, Marie-Eve Signeyrole donne une relecture de l'opéra de Haydn en utilisant tous les atouts de sa formation. La burletta per musica de Haydn était à l'origine un opéra burlesque très lisible, rapidement mené avec des paysans toscans du 18ème siècle, des situations comiques et une structure légère. Signeyrole voit la chose autrement : elle ne considère pas l'infidélité déçue du titre comme le thème principal de l'opéra mais fait son fer de lance de la lutte contre la domination masculine du système patriarcal, un système à la structure hiérarchique dans lequel les femmes ne jouissent d'aucune indépendance financière et sont soumises à l'autorité du père et du mari. Les mariages sont arrangés, la violence domestique fait la loi, toute déviance est interdite, ainsi du tabou de l'homosexualité féminine. Considérant la portée des jeux de masques de Vespina  au deuxième acte, la metteure en scène a décidé d'approfondir cet aspect de l'œuvre et de pousser à l'extrême le motif de l'inversion des rôles entre les sexes. Elle fait de Nanni une femme et la relation amoureuse de Nanni et Sandrina devient une relation lesbienne. Et le rôle de Nanni, habituellement interprété par une basse, est confié à la très prometteuse mezzo-soprano cubano-américaine Emily Sierra. 

L'action est déplacée au 20ème siècle et se déroule dans le cadre d'un internat pour jeunes filles, un milieu coercitif très surveillé fermé au monde réel qui vise à former des épouses parfaites et soumises. Mais les pensionnaires de cet établissement se permettent d'enfreindre le règlement très strict d en se travestissant pour se livrer à des jeux bouffons avec changements de rôles sexuels, en écrivant des journaux intimes ou en se livrant aux délices de l'amour lesbien. Une des pensionnaires est en possession d'une caméra et filme en plans rapprochés les activités illicites de ses compagnes ou des passages de leurs journaux intimes en cours de rédaction, des vidéos retransmises en direct sur un grand écran qui surplombe la scène. Elle filme aussi en métaphore les évolutions d'une souris blanche, enfermée comme les pensionnaires dans une cage et qui finit par en sortir lorsqu'on lui en donne l'ouverture. À ces vidéos viennent s'adjoindre des scènes tournées dans une caserne, autre lieu soumis à une stricte discipline. Pour figurer le décor de ce pensionnat, Fabien Teigné s'est inspiré de la maison Brunet, aussi appelée la maison aux 365 fenêtres, un immeuble du quartier de La Croix-Rousse à Lyon construit en 1810. Pour construire cette maison, Brunet avait voulu représenter en cet édifice marqué du signe du temps les divisions de l'année. Dans la mise en scène, la reproduction des fenêtres toutes identiques est aussi à comprendre comme le signe du régime autoritaire qui veut tout ordonner selon un même moule, ainsi des lits alignés et des tables et des lampes de chevet tous identiques, un ordre que les jeunes filles s'appliquent à désarticuler dès que la mère supérieure a le dos tourné. Le deuxième acte poussera ce désordre au paroxysme, avec des travestissements encore plus délirants et une scène de plus en plus encombrée et chaotique. Au final, on le sait, l'amour triomphe et les couples d'origine, que le père de Sandrina avait voulu désunir, peuvent finalement se marier, avec, sans doute pour la première fois dans l'histoire des mises en scène de cet opéra de Haydn, la représentation d'un mariage lesbien. Le propos est constamment militant. Les personnages féminins se glissent dans la peau et le vêtement des hommes pour mieux démonter leurs stratégies et dévoiler leurs turpitudes, dont l'appât du gain facile n'est pas le moindre. Malmenées et surveillées, souvent battues par leurs pères, les jeunes femmes finissent par prendre le dessus grâce à leurs ruses et à leur intelligence.

En raison de la profusion des moyens utilisés et l'abondance de détails qui rendent le deuxième acte de plus en plus difficilement compréhensible, la mise en scène est en porte-à-faux avec la partition de cet opéra à la composition légère et transparente: cinq interprètes, une ouverture en quintette, cinq airs, un duo et une finale pour chacun des deux actes. La direction musicale enthousiaste de Giedrė Šlekytė nous entraîne dans un tourbillon sonore qui réjouit les sens, avec un orchestre aux cordes splendides et aux attaques précises. Les chanteurs de l'Opera Studio réussissent un travail d'équipe remarquable et excellent tous dans le jeu théâtral sans s'emmêler les pinceaux dans les complexités de la mise en scène ni dans l'encombrement de la scène. La soprano Jessica Niles séduit en Sandrina, avec un soprano précis aux résonances claires et d'un beau métal argenté,  elle maîtrise particulièrement bien son grand exercice de colorature du deuxième acte. Emily Sierra relève avec bravoure le défi de créer le rôle de Nanni au féminin, avec beaucoup de tendresse dans l'expression des affects amoureux.  Jasmin Delfs fait preuve d'un grand art de la scène en Vespina. Le ténor Armando Elizondo campe Filippo, le père  de Sandrina, avec une autorité pleine de suffisance et une froideur méprisante qui convient bien au personnage. Sa présence scénique est impressionnante. En contraste, le ténor Joel Williams déploie un ténor beaucoup plus chaleureux. Son travesti en drag queen novice du deuxième acte est des plus réussis. On sort de la représentation  enchantés de la musique et de la découverte des nombreux jeunes talents de l'Opéra Studio.

Prochaines représentations au théâtre Cuvilliés de Munich les 23, 24, 27 et 29 mars 2022. Places restantes (cliquer sur le lien).


dimanche 20 mars 2022

'L'amour humilié. Le haut pays du cygne', un roman 'bavarois' de Michel Davet

Un roman sentimental oublié publié en 1957, qu'on trouve en ebook ou chez les bouquinistes. Le roman se déroule vers 1900 à Hohenschwangau, le haut pays du cygne.

L'autrice

Hélène Marty (1905-1990), dite « Michel Davet ». a choisi comme nom d'écrivain Michel Davet, nom de jeune fille de sa grand-mère. Elle a aussi écrit sous le nom de plume de « Laura Mirandol ». Elle a publié des nouvelles dans Marie Claire et des romans entre 1930 et 1983. 


Présentation 

Fréda Triberg, fille cadette d’un petit médecin de campagne bavarois est amoureuse d’un violoniste, Siegfried, auquel elle accorde des rendez-vous dans la forêt voisine. Mais Fréda ne tarde pas à connaître son premier désespoir d’amour : une autre femme partage déjà la vie de l’homme qu’elle aime. Par fierté, elle accepte alors d’épouser le hobereau de la petite ville, le baron Mainau de Radolfzell. Étrange mariage vite décidé, vite conclu, dans lequel le jeune mari ne semble par réellement épris. Au retour du voyage de noces, Fréda a la surprise de trouver au château la cousine de Mainau, la belle Gisela, qui s’y conduit en maîtresse de maison. D’autres indices lui révèlent peu à peu que Mainau ne l’a pas épousée sans de curieuses arrière-pensées. Fréda ne peut supporter de voir son amour humilié pour la seconde fois. Mais lorsqu’elle veut fuir elle s’aperçoit que, dans sa vie, tous les ponts sont coupés : Siegfried est très malade, il va mourir ; Mainau subitement disparaît. Seule demeure au château, avec Fréda, la vieille tante de Mainau. Cette petite carabosse sera la bonne fée de la jeune femme. Elle lui indiquera le chemin au bout duquel Fréda trouvera un amour clair et sûr, qui porte enfin le visage du bonheur. Cette histoire d’amour pour laquelle Michel Davet a choisi le décor romantique de la Bavière du début du siècle est racontée sans fard et sans fadeur, avec la délicatesse, la maîtrise et la poésie qui firent le succès de Barbara et de Adieu Valentine, Ma belle-mère l’ogresse, le Prince qui m’aimait...

Extrait

CHAPITRE PREMIER

Ce village s’appelle Hohenschwangau, « Le Haut Pays du Cygne », le burg de Parsifal, le Walhall. En fait, il ne s’agit que d’un village de trois rues. Dans l’une de ces rues, une façade couleur de tilleul avec coeur et guirlande peints en couleurs tendres au-dessus des volets, et quatre jeunes filles aux cheveux ruisselants contemplant, en bas un petit équipage. 

— « À qui est ce vieux landau ? Est-ce la Margrave d’Anspach ou la femme du conseiller aulique ? » — « Ma chère, c’est le Barberousse qui vient acheter des maultaschen en compagnie de sa cousine. C’est la veuve et splendide Gisela. »

Les quatre sœurs se ressemblaient et ne ressemblaient en rien à leur père, le placide, le lunaire D' Triberg. Il était veuf depuis quatre ans. Une Mme Louisa dévote et entendue gouvernait la maison. 
À cette époque, aux environs de 1900, le village bavarois de Schwangau, entre ses lacs de perle et ses deux châteaux hoffmannesques, était devenu le lieu saint du romantisme et du patriotisme bavarois, le terme de la Route Enchanteresse. Les tours gothiques spectrales, inachevées de Neuschwanstein plaquées sur les sapins des Alpes Algoviennes, se dressaient saisissantes au-dessus du gouffre de la Pollatz. Brumes, vols de corneilles, dernier décor des Nibelungen. Depuis le drame de son roi et l’asservissement de la Bavière, la station montagnarde devenait le lieu de pèlerinage de l’aristocratie bavaroise humiliée. Les vieux du vieux royaume se résignaient mal à cette déchéante intégration à une Prusse héréditairement hostile. Sadowa et la politique de Bismarck avaient marqué l’écroulement de la sainte Bavière en même temps que celui de toutes les joyeuses petites cours de l’État germanique. L'Empire allemand se construisait. La violence était en marche.

À la fois hommage, gage de fidélité à un trône ébranlé, pèlerinage romantique aux fantômes tourmentés du vallon, ces rendez-vous d’Hohenschwangau devenaient aussi une mode. L'endroit était splendide. Vienne y envoyait aussi ses fidèles en souvenir d’un cousinage historique et sentimental. La légende voulait que l’Impératrice d'Autriche se fût baignée nue dans l’Alpsee un soir de clair de lune. Le reste du pays offrait d’ailleurs d’authentiques et solides merveilles, comme l’Abbaye d’Ettal, les églises de Wiess et de Fussen, le Château de Linderhof, les neiges de Garmisch, toutes les symphonies fastueuses du Baroque, des terres et des pierres nourries d’histoire. 

Dans ce pays de ruines échevelées, le château des Barons de Radolfzell avait l’air d’un dessin de Gavarni. De petite fortune mais de grande morgue, Mainau de Radolfzell ne se montrait guère et ne parlait pas. Il avait hérité le domaine de son grand-père [...]

samedi 19 mars 2022

Il y a cent ans — Les bonnes manières en 1923 : la main et le chapeau. Un article d'Eugène Marsan




LE DERNIER USAGE DE LA CIVILITE 
LA MAIN ET LE CHAPEAU

Les usages, il ne faut pas s'enfermer avec entêtement dans leur forme ancienne. Acceptons qu'ils varient, il suffit de vouloir que leur forme nouvelle soit gentille et courtoise. Deux de nos contemporains qui sont des égaux, qui ne sont pas très liés, qui ne sont plus des enfants, s'ils se croisent dans la rue, observez-les. On dirait qu’ils ont peine à tirer leur chapeau. Ils marqueront une espèce d’hésitation. Quel est ce mystère, sinon un cas de conscience ? Le conflit dans une âme de la politesse et d'une habitude qui devient suspecte, qui est menacée. Des jouvenceaux, dont, quand il leur permis de saluer familièrement, ne sont pas dans l'embarras. Ils arrachent de leur tête aux cheveux rebroussés leur chapeau mou saisi à pleine mains. Au lieu de le soulever dans l’espace et de l’y tenir un instant suspendu, ils le jetteront de côté et le ramènent aussi brusquement sur leur crâne où le voilà enfoncé à pleine coiffe, sans précaution, du moins apparente. 

Ces jouvenceaux d'ailleurs sont avares de leurs coups de chapeaux. Entre eux, ils lèvent la main, sans toucher au couvre-chef, je veux dire sans l'ôter. Les doigts effleurent l’aile, la paume étant visible. C'est net et cordial, militaire, romain, français. Prenons exemple ! Il n'est pas indispensable d'homme à homme de déranger nos chapeaux. Il l'est de se saluer. 

Les amies de nos mères obligeaient encore en 1905 les malheureux enfants que nous étions à jongler en visite avec notre premier huit-reflets, la canne et les gants, entre lesquels elles glissaient une cruelle tasse de thé, et fragile, et débordante, comme si nous avions eu vingt ou trente doigts. A présent, les hommes laissent tout avec le manteau, et se présentent les mains vides. Ils n'en sont que plus libres pour baiser avec tact une main délicate. L’usage a changé, nul n’en est mort. Sur ce point les manières y ont même gagné, la politesse s'en est bien trouvée, cette politesse qui suppose, d'après les anciens traités de civilités tant de dons de l'esprit et de vertus, même chrétiennes. 

Si vous n’aimez pas à réfléchir, il vous semble que la poignée de main est un commandement de Dieu, inscrit depuis l'origine dans Tordre des choses. Cependant, il n’en est rien. Ce n'est encore qu'un usage, et qui n’est pas vieux, et qui n’est pas immuable. Il serait aussi naturel de se frotter nez contre nez. 

Ces Romains, dont je parlais, qui levaient le bras droit comme pour prendre le ciel à témoin de leur cœur, tandis que la tête, par son inclinaison diverse, traduisait le respect ou l'arrogance, le défi ou la soumission, nous avons vu les Fascistes reproduire tel quel leur noble geste. Les Arabes jeunes, vêtus de bleu marine avec la chéchia rouge, imitant leurs ancêtres plutôt que leurs pères, portent la main à la poitrine, au front, sur la bouche, triple signe sur les sources de l’amitié et sur son truchement, la parole. Pour nos ascendants du XVII e siècle, c’était encore un acte solennel que de « toucher dans la main ». Qui engageait, qui liait, qui consacrait un serment. Ils mettaient leur familiarité dans l'accolade. Nos cadets précités sont capables d'y penser. 

Les hommes sentent une douceur dans le contact de l'amitié. Ils en sont rassurés. Ils craignent moins, après cette promesse, les embûches de la destinée. Mais il a fallu des siècles pour que le mouvement de l’amitié devînt celui de la politesse. Des siècles pour que l'homme, à bon droit défiant, permit au premier venu de toucher à sa personne, de lui prendre la main. 

On donne son regard en même temps que la main. Il faut les donner sans imprudence et sans duperie, en psychologue. Tout le monde vous dira ce que signifie une main molle, une main indécise, une main fuyarde. Le plus traître est celui qui insiste hors de propos, celui qui ne vous laisserait qu'un centième de seconde le bout de ses doigts s’il s’écoutait, mais qui, ayant appris à feindre, ne vous lâche plus... Vôtre main est vigoureuse, droit devant soi. Si vous devez le respect, vous vous inclinez sans bassesse. S’il y a supériorité de votre part, vous souriez mieux que chez le photographe. S’il y a égalité, un petit air du menton, crâne et gentil. L’ironie que nous continuons de mettre partout n’est plus fatiguée, comme il y a trente ans, elle nous laisse croire aux choses belles et bonnes. 

La jeunesse a inventé une nouvelle poignée de mains. On prend la main du voisin et au lieu de l'élever, au lieu surtout de la secouer comme un villageois, on imprime un mouvement de haut en bas, un seul, tandis que le torse se redresse assez fièrement. Si vos quarante ans ne sont pas trop loin, ne vous obstinez pas, faites comme cela, ou à peu près. 

Pas avec les dames. Avec elles, l’ancienne manière, (même un peu précieuse, rappelez-vous : les coudes à la hauteur de vos épaules inclinées). A moins que vous ne préfériez baiser la main... En principe, une main gantée n'a pas droit au baiser, Philinte dixit. Dehors, vous tenez compte de toutes les nuances. On baise la main dans la rue Vaneau et non dans la rue de Babylone qui est trop passante ; rue de la Paix, parce que c’est elle, en dépit de la foule et non pas sur les boulevards ; aux Acacias, quand c’est l’heure, et non pas dans la petite allée aux arbres en chicane qui va d'Auteuil à Longchamp : là, il faut viser la bouche... En tous cas, vous prenez vite un parti. Vous ne restez pas là comme un benêt (Baiserai-je, papa?). Et vous ne vous courbez pas comme un esclave : vous conduisez le tendre objet sans brusquerie, mais rondement. Il y a des jeunes filles qui sont jolies. Quelqu’un que je sais leur embrasse le bras, et déclare : « On ne baise pas la main aux jeunes filles. » 

Avant de parler légèrement, en sauvage ermite, des manières du monde, songez un peu. A l’état de nature, un amant (et encore !) baise la main de celle qu'il aime. L'état de civilisation met sous vos lèvres toutes les belles mains de la création. Le moyen d'être disciple de Rousseau? Eugène Marsan.

(Dessins dé A. de Roux.)



Un article paru dans Monsieur. Revue des élégances en 1923


Le Lohengrin de 1868 au Théâtre de Bade — La critique de Judith Gautier, épouse Mendès


Gravure dans L'illutration (1862)

THÉÂTRE DE BADE

Lohengrin, opéra en trois actes, de Richard Wagner.

    Le génie est un despote auquel, tôt ou tard, il faut se soumettre. Rechigner à l'obéissance, c'est-à-dire à l'admiration, n'est qu'un effort stérile et qu'une perte de temps. Cédons aux forts c'est obligatoire et juste dans l'art, ceux qui ont la force ont le droit. Quand surgit un homme comme Richard Wagner, il s'empare de la gloire comme un souverain du trône qu'il mérite. Ceux qui tentent de la lui disputer, accroissent son triomphe de leur défaite. Entendues de très haut, les huées valent les acclamations. Les rois véritables n'ont pas besoin d'être portés sur le pavois. Leur pouvoir vient d'eux-mêmes et se défend soi-même. Qu'était-ce que les turbulences malhonnêtes du public pendant les trois représentations de Tanhauser à l'Académie impériale de musique ? Des émeutes. Ces aventures-là n'ébranlent que ce qui est destiné à tomber et donnent à la véritable puissance l'occasion d'éprouver sa solidité.
    On dit que Richard Wagner lutte depuis trente ans. On se trompe. Richard Wagner n'a point lutté. Le duel ne peut avoir lieu qu'entre égaux ; où sont les adversaires qu'aurait pu accepter le plus grand génie musical de notre époque ? Il s'est affirmé, simplement. Ce tyran s'est imposé. Il a dit « Je suis;  niez, si cela vous plaît. » Laissant les plumes hargneuses et les sifflets impertinents s'acharner sur son oeuvre, il l'a fermement continuée « débarrassé de toute fantaisie de réussir au théâtre ». Ni les petitesses de l'injustice, ni les difficultés d'un- vie longtemps besogneuse n'ont réussi à l'interrompre un seul instant. Dès l'époque de son premier séjour à Paris, alors que, tout jeune encore, il copiait «de la musique, il concevait le plan de la tétralogie intitulée l'Anneau du Niebelung, son œuvre favorite. Ce qu'il est, aujourd'hui,ial l'était déjà virtuellement. Rienzi, son premier opéra est le beau portique du monument admirable auquel il travaille sans cesse et qu'il achèvera; car, sur les hommes tels que lui, la mort n'a de pouvoir que lorsqu'ils ont terrniné leur tâche.
    Qu'est-il arrivé cependant ? Les sottes clameurs qui essayaient de se hausser jusqu'au génie de Richard Wagner ont engagé à s'élever vers cette hauteur les esprits intelligents qui connaissent par expérience la valeur des jugements de la foule. On ouvre sa fenêtre la nuit pour. considérer la lune, quand on entend les chiens japper. Puisque les sots aboient, s'est-on dit, regardons. Et l'on a vu. Et il est arrivé qu'une théorie, présentée comme escarpée et ardue, n'a paru à tous les bons yeux que haute et sublime. Avec une surprise mêlée de ravissements, on a constaté la simplicité lumineuse d'un système si longtemps traité de compliqué et d'obscur. Une seule chose étonne maintenant c'est que personne n'ait dit avant Richard Wagner ce que Richard Wagner a dit. Quant à faire ce qu'il a fait, c'était, plus difficile pour cela, il fallait être lui-même.
    Faire de l'opéra un ensemble harmonieux, où tous les arts, poésie, musique, peinture (car les décors importent) et statuaire (car la disposition des groupes choraux procède de l'art sculptural) concourent à la manifestation du sentiment humain sous toutes ses formes, tel est le but grandiose.
    Poète et musicien, Richard Wagner accomplit le rêve qu'il a conçu. Dans ce cerveau doublement doué, l'expression poétique est inséparable de l'expression musicale. Le rythme d'un vers, dit-il, crée le rythme d'une mélodie et quand la musique parle seule, elle sert à manifester l'au-delà, l'inexprimé, qui est le charme le plus exquis des conceptions poétiques. « Dans le fait, écrit l'auteur de Lohengrin, la grandeur du poète se mesure surtout par ce qu'il s'abstient de dire afin de nous laisser dire à nous-mêmes, en silence, ce qui est inexprimable, mais c'est le musicien qui fait entendre clairement ce qui n'est pas dit, et la forme infaillible de son silence retentissant est la mélodie infinie. » La mélodie, c'est la musique de Richard Wagner tout entière. Mais il. convient de s'entendre sur le sens réel de ce mot.
    Vous entendez nos agréables dilettanti, dit la Lettre sur la Musique, crier incessamment, et de leur voix la plus perçante «la mélodie ! la mélodie ! » Ce cri est pour moi la preuve qu'ils puisent leur idée de la mélodie dans des oeuvres où se rencontrent, à côté de la mélodie, des passages sonores sans mélodie aucune, et qui servent, avant tout, à mettre la mélodie, telle qu'ils l'entendent, dans ce jour qui leur est si cher. L'Opéra réunissait en Italie un public qui consacrait sa soirée à l'amusement, et se donnait, entre autres amusements, celui de la musique chantée sur la scène ; on prêtait de temps en temps l'oreille à cette musique, lorsqu'on faisait une pause dans la conversation pendant la conversation et les visites réciproques d'une loge à l'autre, la musique, continuait : son emploi était celui qu'on réserve à la musique de table dans les dîners d'apparat, savoir, d'animer, d'exciter par son bruit l'entretien qui languirait sans elle; la musique qui est jouée dans ce but et pendant ces conversations constitue le fond proprement dit d'une partition italienne ; au contraire, la musique qu'on écoute réellement ne remplit pas peut-être le douzième de la partition. Un opéra italien doit contenir au moins un air qu'on écoute volontiers; pour son succès, il faut que la conversation soit interrompue et qu'on puisse écouter avec intérêt au moins six fois. Mais le compositeur qui sait fixer l'attention des auditeurs sur sa musique jusqu'à douze fois est déclaré homme de génie et créateur de mélodies inépuisables.
    « Maintenant, qu'un tel public se trouve tout à coup en présence d'un ouvrage qui prétend à une égale attention pendant toute sa durée et pour toutes ses parties qu'il se voie arracher violemment toutes les habitudes qu'il porte aux représentations musicales qu'il ne puisse reconnaître pour identique avec sa mélodie bien-aimée, ce qui ne saurait, dans l'hypothèse la plus heureuse, lui paraître qu'un anoblissement, du bruit musical, de ce bruit qui, dans son emploi le plus naïf, lui facilitait autrefois une conversation agréable, tandis qu'il l'importune aujourd'hui de sa prétention d'être entendu réellement le moyen de savoir à ce public mauvais gré de sa stupeur et de son épouvante ? à coup sûr il demanderait à cris redoublés sa douzaine ou sa demi-douzaine de mélodies, ne fût-ce qu'afin que la musique des intervalles amenât et protégeât la conversation, la chose capitale assurément d'une soirée d'opéra.» 
    Eh bien! le public de Bade, quoique assez fidèle d'ordinaire aux traditions de la salle Ventadour, n'a pas réclamé. Il a bien voulu concevoir que « l'unique forme de la musique est la mélodie, » mais que celle-ci n'est point obligée de revêtir éternellement  « la pure forme de danse, » qui fut son berceau puéril. Il a compris que pour être longue, diverse et imprévue, une mélodie ne cesse pas d'être mélodieuse, et qu'il y a peut-être plus de mérite à développer sa pensée selon les rythmes étendus qu'elle exige, qu'à la bâillonner et à la mettre au carcan dans l'étroite vieillerie de la forme italienne.
    Le succès de Lohengrin a été complet et incontestable. Richard Wagner se trouvait devant un public analogue à celui qui avait accueilli si inhospitalièrement Tanhauser mais, depuis les tristes soirées de l'année 1861, la propagande wagnérienne avait suffisamment accompli son œuvre pour que les nouveaux auditeurs se crussent obligés à quelque respect. D'ailleurs, avant même la fin du premier acte, la majesté et la tendresse de l'œuvre avaient définitivement conquis l'admiration d'abord un peu hésitante, et la représentation, jusqu'à la chute du rideau, a été un triomphe continu. Or Bade, en ce moment, c'est Paris. Paris a donc racheté sa triste conduite d'autrefois, et désormais l'auteur de Lohengrin sera populaire en France. Que ce succès importe à Richard Wagner nous ne le croyons pas. De même qu'il n'a pas écoulé siffler, il n'entendra pas applaudir. Mais le résultat de cette nouvelle épreuve est singulièrement heureux pour les admirateurs si souvent raillés a de la  « musique de l'avenir», qui ont eu le courage de dire les premiers ce que tout le monde dira maintenant, et qui peuvent enfin espérer de ne plus avoir besoin de traverser le Rhin pour aller entendre les œuvres de leur musicien préféré. 

    Lohengrin, c'est une légende ancienne. Une jeune princesse accusée d'un crime abominable, du meurtre de son frère, ne possède aucun moyen de prouver son innocence ; sa cause sera jugée par le jugement de Dieu. Aucun chevalier présent ne descend pour elle sur le terrain mais elle a confiance dans une vision singulière. Un guerrier inconnu est venu la visiter en rêve c'est ce chevalier-là qui prendra sa défense. En effet, au moment suprême, et comme chacun la juge coupable, une nacelle approche du rivage, tirée par un cygne attelé d'une chaîne d'or. Lohengrin, chevalier du Saint-Graal, protecteur des innocents, défenseur des faibles, a entendu l'invocation du fond de la retraite merveilleuse où est précieusement conservée cette coupe divine, deux fois consacrée par la sainte cène et par le sang de Notre-Seigneur, que Joseph d'Arimathie y recueilli tout ruisselant de sa plaie. Lohengrin, fils de Parcival, descend de la nacelle, revêtu d'une armure d'argent, le casque en tête, le bouclier sur l'épaule, une petite trompe d'or au côté, appuyé sur son épée.
    — Si je remporte pour toi la victoire, dit Lohengrin à Elsa, veux-tu que je sois ton époux? Elsa, si tu veux que je m'appelle ton époux, il faut que tu me fasses une promesse. Jamais tu ne m'interrogeras, jamais tu ne chercheras à savoir ni de quelle contrée j'arrive ni quel est mon nom et ma nature. 
    Et Elsa :
    — Jamais, seigneur, tu n'entendras de moi cette question.
    Et, comme Lohengrin répète solennellement la formule de la promesse, Elsa répond :
   — Mon bouclier, mon ange, mon sauveur ! toi qui crois fortement à mon innocence pourrait-il y avoir un doute plus criminel que de n'avoir pas foi en toi ? Comme tu me défends dans ma détresse, de même je garderai fidèlement la loi que tu m'imposes. Et Lohengrin, la serrant dans ses bras, s'écrie :
    — Elsa, je t'aime.
    Il y a là une beauté de dialogue comme il s'en trouve fréquemment dans les drames de Wagner, toute remplie de magie primitive, toute grandie par le sentiment idéal, et dont la solennité ne diminue en rien la grâce naturelle. L'innocence d'Elsa est proclamée par la victoire de Lohengrin ; la magicienne Ortrude et Frederik, deux méchants intéressés à la condamnation d'Eisa, parviennent à exciter en elle la curiosité féminine, à flétrir sa joie par le doute, l'obsèdent maintenant jusqu'à ce qu'elle viole son serment et exige de son époux l'aveu de son origine. Le doute a tué la foi, et la foi disparue emporte avec elle le bonheur. Lohengrin punit par la mort Frederik d'un guet-apens que celui-ci lui a tendu, et devant le roi, les guerriers et le peuple assemblé, déclare enfin sa véritable origine. Quiconque, dit-il, est choisi pour servir le Graal est aussitôt revêtu d'une puissance surnaturelle même celui qui est envoyé par lui dans une terre lointaine, chargé de la mission de défendre le droit de la vertu, n'est pas dépouillé de sa forcé sacrée tant que reste inconnue saqualité de chevalier du Graal ; mais telle est la nature de cette vertu du saint Graal que, dévoilée, elle fuit aussitôt des regards profanes.
    Et le cygne reparaît sur la rive pour ramener le chevalier vers sa miraculeuse patrie. La magicienne Ortrude, dans l'infatuation de sa haine, dévoile que le cygne n'est autre que le frère d'Elsa, emprisonné par elle dans un enchantement. Lohengrin monte dans la nacelle après avoir adressé au saint Graal une fervente prière, une colombe prend la place du cygne et Gottfried, duc de Brabant, reparaît. Le chevalier est retourné vers le mont Salvat. Elsa qui a douté, Elsa qui a voulu savoir, examiner, contrôler, Elsa a perdu son bonheur. L'idéal est envolé.
    Ce mythe offrait un tremplin magnifique à l'inspiration de Richard Wagner, amoureuse des hauteurs. Son génie plane délicieusement sur les sommets de l'angélique mont Salvat. Dans un prélude, dont aucune musique n'égale l'idéale sérénité et dont aucun poème ne surpasse la précision rêveuse, l'intention du créateur se révèle d'abord, puis s'étend, et impose son unité à toutes les parties de l'œuvre. Ce prélude, c'est le commencement et c'est la fin. Tout s'en exhale, tout s'y replonge. Les imprécations sauvages d'Ortrude, les lâches désespoirs de Frederik ne servent qu'à faire ressortir, par de violentes antithèses, la pureté divine de l'ensemble. Cependant, aucune monotonie. Une conception unique, mille détails. Essayerons-nous d'énumérer les parties les plus saisissantes de Lohengrin ? Outre que cette besogne serait peu aisée, car depuis longtemps Richard Wagner a renoncé à diviser ses opéras en cavatines, duos et terzettos, son résultat ne pourrait qu'être remarquablement fastidieux. Nulle parole ne saurait exprimer les délices de cette musique éthérée qui se meut dans le lointain de la légende comme dans son atmosphère propre et vous enveloppe d'un chaume jusqu'alors inéprouvé. La poésie même serait impuissante à décrire la tendresse des couplets où Elsa se souvient d'avoir entrevu dans un rêve son défenseur futur, la chevaleresque furie du chœur qui termine le premier acte, la gaieté attendrie de la marche des fiançailles, et surtout la douceur infinie de la scène où Elsa et Lohengrin se trouvent seuls enfin dans la chambre nuptiale, scène qui ne saurait avoir d'égale dans le souvenir des hommes que celle où Romeo et Juliette parlent d'amour au balcon, dans le drame shakespearien. Et à la fin de l'opéra, quand Lohengrin, après avoir dit adieu à Elsa, doit s'éloigner enfin, on entend s'élever de l'orchestre, comme un brouillard monte d'un fleuve, la mélodie angélique du prélude, afin que le drame terminé semble s'évanouir dans la nuageuse sérénité qui fut son essence primitive..
    Le gracieux théâtre de Bade a fait merveille pour s'élever à la hauteur du chef-d'œuvre qu'il représentait. Les décors étaient nouvellement peints. On avait fait venir des chanteurs de Berlin, de Munich, de Wiesbaden; et le public parisien, peu habitué à ouïr  complets, s'est senti complètement subjugué par l'admirable talent de Mlle Mallinger et par la voix délicieuse de M. Nachbaur. Le.triomphe de Wagner a été cette fois absolu. C'était au théâtre de Bade qu'était réservé l'honneur de réhabiliter le goût français, si gravement compromis par la malencontreuse défaite de Tanhauser; car le public de la représentation de Lohengrin était absolument le public des premières représentations de Paris. Les quelques Allemands qui assistaient à cette soirée avaient résolu de ne pas applaudir, pour ne pas influencer l'opinion française, disaient-ils. Bien qu'ils eussent les larmes aux yeux, ils tenaient leurs mains dans leurs poches. 
JUDITH MENDÈS.

in La Presse du 8 septembre 1868

Quelques mois plus tard, Judith Gautier devait pour la première fois rencontrer Richard Wagner à Tribschen puis se rendre à Munich pour assister à la création mondiale de l'Or du Rhin. 

Les Voyageurs de l'Or du Rhin. La réception française de la création  munichoise du Rheingold. Un livre de Luc-Henri Roger.

 

Créé à Munich le 22 septembre 1869 par ordre du roi Louis II de Bavière et contre la volonté de Richard Wagner, le Rheingold a fêté en septembre dernier son 152ème anniversaire. Cet événement marquant de l'histoire de l'opéra attira un grand nombre de wagnériens enthousiastes. Notre recueil présente les articles de la presse française qui rendent compte de la vie culturelle et sociale de la capitale bavaroise au moment des répétitions et de la création de l'Or du Rhin et du scandale qui éclata lors de la répétition générale du Prologue de l'Anneau du Nibelung et qui entraîna un cortège de démissions dont la conséquence fut le report de la première.

La plupart des textes de ce livre sont restés inédits, si ce n'est au moment de leur publication dans les journaux de l'époque. On lira tant les témoignages des ardents pèlerins du wagnérisme que furent Judith Gautier, Catulle Mendès, Villiers de l'Isle-Adam, Augusta Holmès ou Edouard Schuré que ceux des antiwagnériens comme Albert Wolff.

Au cours de leur voyage vers Munich, les époux Mendès et Villiers de l'Isle-Adam se rendirent à Tribschen sur les bords du lac des Quatre-Cantons pour y rencontrer le compositeur et sa compagne et firent, par voie de presse ou dans leur correspondance, le compte-rendu de leur voyage et de leur séjour auprès du Maître dans des textes hauts en couleurs. Le point de vue de Richard Wagner et de sa compagne Cosima von Bulow sur leurs visiteurs et sur les événements munichois nous est également parvenu grâce au Journal de Cosima et est également évoqué en ces pages. La correspondance de la comtesse Mouchanoff, mécène de Wagner et amie de Cosima, qui séjourna à Munich aux mois d'août et de septembre nous livre les réactions d'une grande dame aux événements de l'´été 1869.

Où commander le livre ? (cliquer sur les liens) 

Amazon.fr
Hugendubel (Portofrei in Deutschland)
Amazon.de
Amazon.it
chez l'éditeur BoD
- Commande en librairie avec l' ISBN 9782322102327

vendredi 18 mars 2022

Le secret de l'élégance masculine : la ceinture anatomique, un corset à l'usage des hommes


 C'était il y a cent ans. Le dernier cri, du dernier chic !

Anecdote wagnérienne : Alexandre Dumas s'en va visiter Wagner qui lui rend sa visite

Alexandre Dumas photographié par Nadar
Cette anecdote a été rapportée par le Times du 19 février 1883 et reprise par plusieurs journaux parisiens en 1912. Voici la version du Pays du 18 août 1912 :

" Wagner avait l'habitude de recevoir ses visiteurs dans des costumes du moyen âge qu'il portait toujours quand il composait.

Alexandre Dumas père lui rendant visite fit quelques observations amusantes sur sa propre ignorance de la musique qu'il définit dans une occasion « le plus coûteux des bruits », mais ses plaisanteries ne furent pas reçues avec des sourires et, à son retour chez lui, il écrivit dans l'Opinion Nationale une protestation dédaigneuse contre le tintamarre wagnérien, inspiré par la « commotion des chats courant dans l'obscurité dans le magasin d'un marchand de ferraille ».

La veille du jour où cette protestation parut, Wagner rendit sa visite à Alexandre Dumas et on le fit attendre plus d'une demi-heure dans l'antichambre. Au bout de ce temps, l'auteur des Trois Mousquetaires parut, habillé magnifiquement d'un casque à plumes, d'une ceinture de sauvetage en liège et d'une robe de chambre à fleurs.

« Pardonnez-moi, dit-il majestueusement à Wagner, de paraître dans mon costume de travail. La moitié de mes idées sont logées dans ce casque et l'autre moitié dans une paire de bottes de dragon que je mets pour composer mes scènes d'amour. » "


jeudi 17 mars 2022

Les noces de diamant de Max et Ludovica en Bavière en 1888, un article du Gaulois

Dessin de presse hors article, provenance inconnue

Un article du Gaulois du 30 août 1888 

NOCES DE DIAMANT

    Sur une des rives du ravissant lac de Starnberg s'élève un vieux château entouré d'un parc aux arbres séculaires, dont les cimes se confondent avec les murs crénelés.
    L'onde azurée court à travers les collines, les villas et les jardins ; au loin se dessinent les roches des Alpes et aussi les contours de l'abbaye des Bénédictins.
  C'est Possenhofen, le manoir historique, où se sont réunis les représentants d'illustres familles souveraines pour célébrer un double anniversaire.
  Aujourd'hui, la duchesse Louise [Ludovica] Wilhelmine, princesse de Bavière, fête le quatre-vingtième anniversaire de sa naissance et dans quelques jours, le 9 septembre, ses noces de diamant avec le duc Maximilien.
    La solennité sera tout intime ; la population riveraine, qui a toujours partagé les joies et les douleurs de la famille ducale et considère ses destinées comme siennes, y prendra seule part en offrant des fleurs et en chantant les chants des montagnards.
    C'est le 9 septembre 1828 que le duc Maximilien épousa, au château du lac de Teger, sa cousine, la princesse Louise, et le jubilé reverra le couple heureux au milieu d'une guirlande d'enfants, de petits-enfants et d'arrière-petits-enfants. Le prince palatin Maximilien IV, qui réunit toutes les possessions des lignes de Wittelsbach, et sous lequel la Bavière, augmentée de la Souabe et d'une partie de la Franconie, devint royaume,avait un frère cadet, le duc Pie Auguste, dont le fils est le duc Maximilien, né à Bamberg le 4 décembre 1803. Il épousa une des filles du fondateur du royaume bavarois ; ses autres cousines, la reine Elisabeth de Prusse, les reines Marie et Amélie de .Saxe, et l'archiduchesse Sophie d'Autriche (mère de François-Joseph), sont descendues dans la tombe.
    Cette union fut bénie du Ciel : huit enfants sont nés et entourent aujourd'hui les jubilaires. Tous ont donné des rejetons, qui font la joie et l'orgueil des châtelains de Possenhofen,
    Leur fille aînée, la princesse Hélène, veuve du prince héréditaire de Thurn et Taxis, a un fils le prince Maximilien. Leur seconde fille est devenue impératrice d'Autriche. 
    Les deux princesses Marie et Mathilde. ont épousé deux frères : le roi François II de Naples et le comte Louis de Trani. Enfin leur cinquième fille, la princesse Sophie, est mariée avec le duc d'Alençon, second fils du due de Nemours.
    Le fils aîné du couple ducal, le prince Louis, a renoncé aux droits de succession dans le majorat en laveur de son frère cadet Charles-Théodore, et a épousé morganatiquement la baronne Henriette de Wallersee, née Mendel.
    Le prince Charles-Théodore, veut de la princesse Sophie, la plus jeune des filles du feu roi Jean de Saxe, s'est remarié, à Klein-Heubach, avec l'infante Marie-Josèphe, fille du prince Miguel de Portugal. Enfin, leur troisième fils, le prince Maximilien-Emmanuel, le dernier-né des huit enfants, est le mari de la-princesse Amélie, fille du prince Auguste de Saxe-Cobourg-Kobary.
   Cette belle lignée a, comme l'on voit, des ramifications dans les plus illustres maisons régnantes. Le chef, quoique octogénaire, est un vieillard robuste, à l'intelligence toujours vive, au cœur toujours généreux.
   Élevé avec sollicitude sous les yeux de son aïeul, le duc Guillaume, le jeune duc Maximilien fréquenta l'Université de Munich. L'histoire, l'économie politique, les sciences naturelles, furent ses études de prédilection. A sa majorité, en 1827, il entra dans le conseil de l'empire et fut attaché à l'armée bavaroise; mais il n'aspira jamais à devenir homme d'Etat ou capitaine, et ce n'est qu'à titre nominal qu'il est général de cavalerie et propriétaire du 3e régiment des chevau-légers. N'étant pas placé assez près du trône pour pouvoir jamais y prétendre, pour lui ou pour les siens, il trouva sa vocation et son bonheur en. s'adonnant, dans la retraite, l'étude de ses sciences de prédilection et en cultivant les muses. La princesse, qui est sa compagne dévouée depuis soixante ans, a été surnommée, depuis longtemps, "l'ange du foyer et des hameaux".
   " L'amour maternel, la piété et la charité, voilà le bréviaire de la femme ", se plaît à répéter la vénérable duchesse en Bavière.
    Le château de Teger, dans la montagne, et Possenhofen, sur le lac de Starnberg, ont été toujours les résidences favorites où, chaque année, pendant les beaux jours d'été ou d'automne, les membres de la famille viennent oublier les soucis du trône et se reposer des fatigues de la vie de Cour. Le duc Maximilien a entrepris plusieurs fois de lointains voyages en Grèce, en Egypte, en Nubie et en Palestine. Il a raconté son intéressante excursion jusqu'à la seconde cataracte du Nil, dans un livre que j'ai lu ces jours derniers à la Bibliothèque nationale ; le récit, après un demi-siècle, a gardé toute sa fraîcheur d'impressions.
    Le duc s'est révélé aussi poète il à publié, sous le pseudonyme de Phantasus, plusieurs poèmes et des nouvelles où la fantaisie et l'humour alternent avec le sentiment de la nature et la connaissance du cœur humain. Ses inclinations poétiques furent le prétexte d'excursions à l'infini dans les montagnes de la Haute-Bavière, où le duc jouit depuis tant d'années d'une rare popularité.
    C'est au cours de ces pérégrinations que le duc Maximilien a recueilli les chants populaires, que chantent les chasseurs de chamois et les pâtres, les rouliers et les bûcherons; tous, ils connaissent le duc Maximilien comme un des leurs ; ils lui adressent la parole dans leur dialecte, et le prince se plaît à causer avec eux familièrement. Ils l'estiment comme un protecteur, un ami de leurs chansons nationales et aussi de la mandoline le duc en joue dans la perfection.
    II a fait acte de Mécène en répandant à profusion les recueils de ces poésies et mélodies nationales, auxquels il a vaillamment collaboré. 
    Sa plus grande joie est d'entendre, pendant ses promenades, les moissonneurs et les moissonneuses chanter quelque chanson, dont il a écrit lui-même le texte et composé la musique.
   Que de souvenirs dans le Tusculum du lac de Teger pour le duc et la duchesse en Bavière ! Ils revoient, en se reportant vers le passé, les cinq princesses, rivalisant de grâce et de beauté, et qu'ils appelaient dans la conversation : Unsere Mädeln (nos fillettes).
     A la promenade, le duc les montrait avec fierté, en disant : « Voilà mon attelage de poste » Et, lorsque la première se fut mariée, il ajoutait, en riant « Je ne peux plus me promener, maintenant, qu'avec un attelage à quatre. »
   L'installation du château n'a subi, jusqu'à ce jour, aucun changement ; elle est d'une simplicité touchante : chacune des filles n'y avait qu'une seule chambre ; les meubles sont recouverts de cretonne claire ; un petit clavecin se trouve dans une embrasure.
    Le passant, dans la matinée, entendait souvent à travers les fenêtres, des gamines : c'était la future impératrice d'Autriche, la reine de Naples ou la duchesse d'Alençon, qui répétait dès l'aube sa leçon de piano.
     Après le dîner, les jeunes princesses ramaient ; elles organisaient quelquefois des courses en canots sur le lac ; la victoire était saluée par les cris joyeux des montagnards et des riverains.
    Un jour, Elisabeth, plus tard impératrice d'Autriche, s'égare dans la forêt ; elle avise bravement un vieux bûcheron, prend son bras et s'en retourne ainsi, à la grande stupéfaction des touristes, au château.
   Cette existence si calme est parfois interrompue par de brillantes réceptions ; c'est le Czar et le souverain d'Autriche-Hongrie et aussi tous les princes des dynasties régnantes qui viennent rendre visite à l'auguste châtelain de Possenhofen. Les montagnes et les lacs sont alors féeriquement illuminés en leur honneur. Soixante ans se sont écoulés ; que de transformations dans le monde pendant ces douze lustres! 
    L'illustre couple assistera, comme dans un beau rêve, en évoquant les souvenirs du passé, au premier jour de mariage, à ces jours remplis de félicité où la même forêt murmurait au-dessus de leurs têtes, où les mêmes vagues déferlaient à leurs pieds.
    Dans les annales du lac de Teger, la date du 9 septembre 1888 sera gravée en lettres de diamant. La solennité sera unique en son genre depuis onze siècles, depuis qu'Otkar et Adalbert* ont inscrit pour la première fois ce mot, rempli de l'azur des vagues et de rayons de soleil : Tegarinseo**.

MICHEL KANNER

* Fondateurs,  en 746, de l'abbaye de Tegernsee.
** Tegarine seo signifie « vieux lac ».

Le Mystère du « Mont Sacré » : L’incroyable histoire du Saint Prépuce d’Andechs et de la petite souris

© Marco Pohle Percée sur sa colline dominant le lac d’Ammersee, en Bavière, l’abbaye d’Andechs est aujourd’hui mondialement connue pour sa b...