vendredi 12 mai 2023

Vu de France en 1900: Les quatre cavaliers , les saints de glace, la lune rousse.


Nous reproduisons un  article du bulletin mensuel de mai 1900 de l'Observatoire Carlier à la tour Moncade d'Orthez / Association météorologique & climatologique du Sud-Ouest de la France:

LES QUATRE CAVALIERS ; LES SAINTS DE GLACE ; LA LUNE ROUSSE

La période du 20 avril au 15 mai présente presque toujours des abaissements de température funestes aux récoltes et même aux hommes. La périodicité du phénomène prouve que sa production est due à des causes permanentes, encore mal connues ; le refroidissement arrive à époque presque fixe ; l'intensité seule varie.

Les ruraux (les viticulteurs surtout) ont remarqué depuis longtemps cette coïncidence et l'ont popularisée dans la légende des « quatre cavaliers » pour le midi de la France, et des saints de glace pour le nord (1).
       
Les quatre cavaliers seraient :

Saint Georges, dont la fête est le 23 avril ;
Saint Marc, qu'on célèbre le 25 avril ;
Sainte Croix (l'invention de la), fêtée le 3 mai ;
Saint Jean devant la Porte Latine, honoré le 6 mai.
    
Qu'on donne le titre de cavalier à Saint Georges, le Persée de la légende chrétienne, cela se comprend ; mais nous ignorons les titres de saint Marc et de saint Jean, l'apôtre, au grade de cavaliers, et surtout ceux de l'invention de la sainte Croix.
     
Un dicton plus familier les réduit d'ailleurs à trois et indique leur influence néfaste sur la vigne, quoi qu'il parle du contenant de son jus divin :

              Georget, Marquet, Phalet, 
              Sont trois casseurs de Gobelet.

Que vient faire ici Phalet et quel est ce saint ?
       
Je l'ai vainement cherché dans les calendriers ou dans la vie des saints ; il est probable que le mot a été dénaturé.
       
Dans les Landes, on parle de Vitalet (saint Vital, 28 avril), et de Croutzet (transformation en saint du mot Croix) ; ce qui nous ramène à quatre cavaliers.
     
Dans un autre article de la Science pour tous (1), nous avons relevé un autre dicton où le mot cavalier est remplacé par le titre de Chevalier de la lune rousse ; il y en a 5 au lieu de 4 ; et on y fait allusion à leur influence néfaste non plus sur les récoltes, mais sur la vie humaine :

              Les chevaliers de la lune rousse, hélas ! 
              Saint Marc, saint Eutrope, saint Philippe, saint Nicolas, 
              Nous mènent de vie à trépas ; 
              Mais le chevalier saint Loup 
              Gobe tout.

On comprend mieux ici le titre de chevalier ; il s'agit des chevaliers servants de la lune rousse ; mais le dicton soulève d'autres difficultés : saint Georges a disparu ; saint Marc demeure; saint Eutrope (30 avril), saint Philippe (1er mai) peuvent être considérés comme les chevaliers de la lune rousse, qui commence en avril et doit être pleine à la fin d'avril ou dans les premiers jours de mai ; mais, pourquoi saint Nicolas, dont la fête est au 6 décembre, et pourquoi saint Loup, honoré le 29 juillet ou le 25 septembre ?

Il doit y avoir méprise : la rime exigeant un nom en as dans le premier cas, s'agit-il de saint Athanase, transformé en saint Athanas (2 mai), ou de saint Stanislas (7 mai)? Nous ne savons trop.

Quant au chevalier saint Loup, qui gobe tout, s'il s'agit bien de lui, fêté au 29 juillet ou au 25 septembre, il ne peut être, chevalier de la lune rousse.

Nous n'avons trouvé qu'un calendrier où figure un saint capable de rimer à peu près avec "gobe-tout "; c'est saint Gengoult, à la date du 11 mai, jour réservé d'ordinaire à saint Mamert, le premier des saints de glace. Les deux autres, chômés les 12 et 13 mai, sont saint Pancrace et saint Servais.

La période des saints de glace est plus connue dans le nord de la France qu'au midi et elle est un peu plus tardive que celle des quatre cavaliers ; cette perturbation de température paraît aussi plus profonde et plus générale.

Les variations de date des quatre cavaliers semblent indiquer qu'il s'agit là plutôt de rayonnement nocturne par ciel pur, tandis que le refroidissement du 11 au 13 mai aurait lieu même par ciel couvert et serait  à une cause cosmique.

Une explication plausible, ingénieuse même, a été proposée par M. Erman, qui l'attribue au passage devant le soleil de l'anneau des météores de novembre.

Malheureusement, comme le fait remarquer M. Angot dans son Traité de météorologie (p. 403), l'action réfrigérante due au passage des Léonides entre la terre et le soleil devrait s'étendre à toute la terre et se manifester surtout dans les régions tropicales, où les perturbations son rares ; or cela n'a pas été constaté jusqu'à ce jour.

Cependant, si l'explication paraît contestable, le fait même du refroidissement semble certain dans notre pays.

M. Isidore Pierre a déduit d'observations de 1790 a 1854, pour avril et mai, que le maximum de sa fréquence de gelée printanières avait lieu du 18 au 23 avril ; et que divers maxima de froid, moins prononcés que les précédents, se manifestaient dans la première moitié de mai.

La température se relève ensuite et, en 64 ans, il n'a jamais gelé de façon à nuire les 22, 23 et 24 mai.

Les gelées printanières suivent en général de fort près, en France, le passage de bourrasques circonscrites dont le centre a traversé notre pays, en suivant dans leur parcours une route du Nord-Ouest vers le Sud-Est. A ce moment, le ciel s'éclaircit et le rayonnement nocturne devient particulièrement dangereux, parce qu'il s'exerce dans un milieu déjà refroidi par les vents Nord-Est de la bourrasque (2).

De là l'utilité des nuages artificiels pour protéger les vignes.

Nous apprenons avec plaisir que les viticulteurs s'entendent de mieux en mieux et s'organisent pour couvrir toute une région d'épaisses fumées protectrices.

Le refroidissement printanier n'exerce pas seulement son influence nocive sur les plantes : il augmenterait aussi la mortalité humaine ; ce ne sont pas les mois les plus froids qui sont les plus meurtriers, mais février, mars et avril ; on remarque, paraît-il, une augmentation de décès quelques jours après les saints de glace.

Quant à la lunaison d'avril-mai, on lui a donné le nom de lune rousse, non pas, comme quelques-uns le supposent, en raison de quelque changement dans la coloration de l'astre des nuits, mais par suite de la propriété qu'on lui attribue de roussir les feuilles des plantes en amenant des gelées. L'illustre Arago prit autrefois la peine de justifier notre satellite des énormités que le vulgaire met à sa charge, et la lune rousse sortit blanche comme neige de la discussion. La cause du refroidissement de l'atmosphère, à cette époque de l'année, il faut la chercher dans la prédominance des vents secs et froids du Nord et du Nord-Est ; comme le ciel est presque toujours serein lorsqu'ils soufflent, le rayonnement nocturne produit nécessairement un abaissement du thermomètre au-dessous de ce fatal 0, et cela, aussi bien lorsque la lune est au-dessous de l'horizon, que lorsqu'elle brille de tout son éclat.

(1) Science pour Tous, 1876, p. 140.
(2) Marié Davy ; Bulletin mensuel de Montsourin, 1873, page 39.

 

Saints de glace — Mais qui était saint Servais, que l'on fête le 13 mai ?

Ce sont à nouveau les petits Bollandistes, brillants hagiographes, qui nous offrent aujourd'hui le texte de la vie et de la légende de Saint Servais, encore très vénéré en Belgique et en Hollande, à Tongres, Liège ou à Maastricht. (Tome 5 des Vies de saints..., 1888)


Saint Silvestre et Saint Servais,
in Images de la vie du Christ et des saints (vers
 
 
 
1250-1300),
 
  
 manuscrit exécuté au XIIIe s.
  pour une religieuse qui y est désignée à plusieurs reprises sous le nom de « Madame Marie »

SAINT SERVAIS, ÉVÊQUE DE TONGRES 

384. — Pape : Saint Damase. — Empereur d'Occident : Valentinien II. 

                                   Ma profession est de croire, aimer et servir Dieu.
                 (Réponse de saint Servais aux Huns.)

   On ignore l'origine de saint Servais. Haribert, abbé de Lobbes, qui a fait l'abrégé de sa vie, dit seulement qu'il était de grande naissance, qu'il fut élevé avec beaucoup de soin, et que sa conduite se sentit toujours de la noblesse et de la générosité de son sang. D'autres auteurs, rapportés par Chapeauville, disent qu'il naquit, sur les frontières de Perse, d'une famille juive apparentée à sainte Anne, mère de la sainte Vierge ; qu'il fut amené à Tongres par un Ange ; que, ne parlant qu'une langue, il était entendu de toutes sortes de nations; que son abstinence était si admirable, que souvent il ne vivait que de la sainte Eucharistie ; qu'il posséda aussi la grâce des guérisons ; les malades qui pouvaient ou le toucher, ou avoir des restes de sa table, ou même boire de l'eau dont il s'était lavé les mains, étaient assurés de leur guérison. 
   Son zèle pour la foi catholique parut principalement en trois conciles. Le premier fut celui de Cologne, célébré l'an 346, où il fit condamner et déposer l'évêque de la même ville, coupable de l'hérésie des Ariens : il est vraisemblable que cet évêque, condamné pour hérésie, fut, non pas Eu- phratas, comme l'ont cru quelques auteurs , mais son prédécesseur. Les termes dont usa saint Servais, en opinant dans le concile, sont si importants, qu'ils méritent bien d'être rapportés : « Je sais certainement », dit-il, « ce que ce faux évêque a enseigné ; je n'en parle pas par ouï-dire, mais pour l'avoir moi-même entendu. Comme nos églises étaient voisines, je me suis souvent opposé à sa fausse doctrine lorsqu'il niait la divinité de Jésus-Christ. Je l'ai fait non seulement en particulier, mais aussi en public, en présence d'Athanase, évêque d'Alexandrie, et de plusieurs prêtres et diacres ; mon avis est qu'il ne peut être évêque des chrétiens, et que ceux qui auront des communications avec lui ne pourront porter le nom de chrétiens ». Dans ces paroles, il parle de saint Athanase comme d'un témoin fidèle des blasphèmes de cet évêque, parce que ce saint Patriarche, ayant été exilé à Trêves, depuis 336 jusqu'à 338, avait pu aisément l'entendre à Cologne ou en quelque autre lieu voisin. 
   Le second concile, où saint Servais fit éclater sa foi et son zèle pour la vérité orthodoxe, fut celui de Sardique : on y confirma la consubstantialité du Verbe éternel avec son Père, que le concile de Nicée avait définie, et saint Athanase, le plus généreux défenseur de cette consubstantialité, y fut absous de toutes les calomnies que les Ariens avaient forgées contre lui. Ce concile fut tenu l'an 347. Enfin, le troisième concile fut celui de Rimini, célébré l'an 359, où notre Servais, assisté de saint Phœbade, évêque d'Agen, résista, avec un courage intrépide et une force merveilleuse, à la puissance et à la malice des ennemis de la foi, sans craindre ni l'exil, ni la faim et la soif, ni la prison, ni même la mort dont il était menacé. Il est vrai qu'après une longue résistance, il fut enfin trompé par les Ariens, qui lui firent signer une formule qui, paraissant tout à fait orthodoxe, avait néanmoins un sens hérétique dont ils se prévalurent ensuite ; mais cette surprise ne fit que l'animer davantage contre eux ; et, lorsqu'il fut revenu en France, il travailla avec un zèle infatigable à en bannir leur hérésie et à y faire régner la foi orthodoxe, que Saturnin, évêque d'Arles, et Paterne, évêque de Périgueux, avaient entrepris de ruiner. 
   Dans l'intervalle qui sépara ces deux conciles, le tyran Magnence, qui avait eu part au meurtre de l'empereur Constant, et s'était fait proclamer empereur en sa place, connaissant le mérite incomparable de saint Servais, et combien il avait de force et d'éloquence pour persuader ce qu'il voulait, l'envoya, avec un autre évêque, nommé Maxime, vers l'empereur Constance, frère du défunt, pour ménager un accommodement avec lui et lui faire agréer qu'il conservât la pourpre et qu'il fût associé à l'empire ; mais l'événement nous fait voir qu'ils n'obtinrent pas ce que Magnence souhaitait ; ils n'avaient d'ailleurs entrepris ce voyage que par force, et pour empêcher que ce tyran ne tourmentât les églises s'ils lui refusaient ce bon office. 
   Pendant que saint Servais, après le concile de Rimini, travaillait à maintenir la foi catholique dans son diocèse et à en bannir le vice, qui attire l'hérésie, Dieu lui fit connaître que les Huns, peuple barbare et cruel, entreraient bientôt dans les Gaules et que, parmi beaucoup d'autres villes, ils saccageraient et détruiraient celle de Tongres. Celte révélation le remplit d'une extrême douleur ; néanmoins, la prenant d'abord plutôt comme une menace qu'on pouvait détourner par les prières et par les larmes, que comme une prédiction absolue et inévitable, il monta en chaire, exhorta son peuple à la pénitence, afin d'arracher les verges de la main du Tout-Puissant. Il s'offrit aussi lui-même en sacrifice pour ses enfants, et, par des austérités et des gémissements continuels, il tâcha de rendre Dieu propice à un peuple pour qui il avait la tendresse d'une mère. Mais, voyant que le ciel était inflexible et que tous ses soupirs ne l'attendrissaient point, il résolut de faire un voyage à Rome pour intéresser plus efficacement les apôtres saint Pierre et saint Paul à la protection de sa ville. Il y alla donc, et passa plusieurs jours en jeûne et en oraison auprès de leurs tombeaux. Il pria aussi pour la ville de Metz, parce que saint Auteur, qui en était évêque, et qui ne put pas l'accompagner dans ce voyage, l'avait conjuré, dans son passage par sa ville épiscopale, d'intercéder pour elle aussi bien que pour celle de Tongres. Saint Pierre apparut à Servais et lui dit « que l'arrêt irrévocable était donné contre le pays des Gaules ; les Huns y descendraient et y saccageraient les villes et les provinces ; celle de Tongres serait enveloppée pour ses crimes dans cette inondation ; mais saint Etienne avait si puissamment intercédé pour celle de Metz, dont Auteur était évêque, qu'on lui avait encore pardonné pour cette fois ; pour lui, il ne verrait point les maux dont son pays était menacé : il devait s'en retourner promptement, préparer les choses nécessaires à sa sépulture, se retirer à Maastricht et y attendre la volonté de Dieu ». On dit que le prince des Apôtres lui donna aussi pour gage de son affection, et pour assurance de ce qu'il lui disait, une clef d'argent, faite de la main des Anges, qui a depuis opéré beaucoup de miracles. Mais il y a des auteurs qui croient que la clef que l'on appelle de saint Servais, lui fut donnée par le Pape, et que c'est une de ces clefs où l'on mettait un peu de limaille des chaînes de saint Pierre, et que les Papes donnaient par dévotion aux pèlerins illustres qui venaient à Rome. C'est une conjecture qui a quelque vraisemblance ; mais, n'étant appuyée de nulle preuve, elle ne peut être aussi forte que la tradition des églises de Maastricht et de Liège, qui porte que cette clef est un présent de saint Pierre. En revenant de Rome, il tomba entre les mains des Huns qui ravageaient déjà l'Italie. Ils le jetèrent d'abord dans une basse fosse, pendant qu'ils délibérèrent entre eux sur ce qu'ils en feraient ; mais Dieu, qui n'abandonne jamais ses serviteurs et qui descend avec eux dans les cachots les plus obscurs, fit paraître au milieu de la nuit, dans cette prison, une si grande lumière, que ces barbares, étant épouvantés, se crurent trop heureux de délivrer leur prisonnier et de le mettre en liberté. Il en convertit même quelques-uns, parce qu'une splendeur merveilleuse qui parut sur son visage, et un aigle qui le couvrit d'une de ses ailes durant son sommeil et le rafraîchit du mouvement de l'autre, leur fit connaître que le Dieu qu'il adorait était le Maître et le souverain Seigneur de toutes choses. 
   Lorsqu'il fut en liberté, il se remit en chemin et traversa l'Italie et les montagnes de la Savoie. Dans les Vosges il fit sourdre miraculeusement une fontaine, dont il étancha sa soif, et qui servit depuis à la guérison de plusieurs malades. Saint Auteur, évêque de Metz, l'étant venu joindre à Worms, il se transporta dans sa ville pour y annoncer au clergé et au peuple ce qu'il avait appris à Rome par l'apparition de saint Pierre. Il leur déclara donc que leur punition était différée ; mais qu'ils devaient mériter cette grâce et éloigner de plus en plus de leurs murs l'indignation de Dieu et la rigueur de ses châtiments par la pénitence et par le changement de leurs mœurs. 
   Quand il arriva à Tongres, ses diocésains l'y reçurent avec une joie incroyable. Mais cette joie se changea bientôt en un torrent de larmes lorsqu'il leur fit connaître l'arrêt irrévocable que Dieu avait porté contre eux. Leur douleur augmenta beaucoup lorsqu'il leur dit qu'il était obligé de les quitter et de passer en une autre ville pour y trouver la paix du tombeau. Ils l'environnèrent, comme autrefois les fidèles d'Ephèse et de Milet avaient environné saint Paul, pour le conjurer de ne les point laisser orphelins. Mais quoique son cœur fût attendri par les pleurs de ses enfants, il ne put pas se dispenser d'obéir à l'ordre de Dieu. Il sortit donc de Tongres, emportant avec lui ce qui était nécessaire pour sa sépulture. On dit qu'il emporta aussi les ossements sacrés de ses prédécesseurs et de quelques autres saints personnages, honorés d'un culte public dans son diocèse, afin qu'ils ne fussent pas exposés à la profanation des barbares, et que les diocésains qui se réfugieraient à Maastricht, après la ruine de Tongres, y trouvassent par leur moyen une longue et continuelle protection. Ces Saints, qui l'avaient précédé, sont : saint Valentin, saint Navite, saint Marcel, saint Métropole, saint Séverin, saint Florence et saint Martin. Avant de partir, il avait guéri une partie des malades de la ville ; les autres furent réservés pour recevoir la santé après sa mort par l'attouchement de son corps. 
   Il ne fut pas longtemps à Maastricht sans voir l'effet de la prédiction de saint Pierre. A peine eut-il placé décemment les saintes reliques qu'il avait apportées de Tongres, marqué le lieu de sa sépulture et fait ses dernières dispositions, qu'étant à l'autel, où il célébrait les divins Mystères, il fut averti par un Ange du jour et de l'heure de son décès. Une fièvre le saisit aussitôt, et, au bout de trois jours, après avoir reçu les derniers Sacrements, exhorté son peuple à la crainte de Dieu et prié instamment pour son salut, il mourut paisiblement, au milieu d'une grande splendeur qui l'environna. Ce fut sur les trois heures de l'après-midi, qui est l'heure de None, le 13 mai de l'année 384. 
   Son décès fut accompagné de plusieurs miracles : un Ange descendit du ciel et apporta un voile de soie dont il le couvrit. On entendit dans l'air une musique céleste, célébrant les victoires qu'il avait remportées sur les puissances de l'enfer. Tous les malades de Maastricht et ceux de Tongres, qui assistèrent à son convoi, furent guéris. Enfin, il fit de si grands miracles, que sa mémoire fut rendue célèbre dans toutes les Gaules. Il fut enterré près du pont de la Digue publique, et l'on remarqua que la neige ne couvrit jamais sa pierre tumulaire, quoiqu'elle tombât en abondance partout alentour. Le martyrologe romain n'oublie pas ce prodige, rapporté par saint Grégoire de Tours. 
   La même année, les Huns firent irruption dans les Gaules et saccagèrent la ville de Tongres, qui ne put jamais se relever entièrement de ce désastre. Notre Saint n'eut de successeur que cent ans après, lorsque saint Remi, après le baptême de Clovis, rétablit les églises de Flandre et les pourvut de pasteurs. Celui qu'il donna à Maastricht et à Tongres fut saint Agricole, qui, par un respect singulier pour saint Servais, fit bâtir une église sur son sépulcre. En 581, saint Monulphe en fit bâtir une autre bien plus magnifique, en son honneur, dans laquelle il transporta son corps, comme le dit saint Grégoire de Tours, dans le livre de la Gloire des confesseurs. Saint Hubert, après la célèbre victoire de Charles-Martel sur les Sarrasins (732), fit une nouvelle translation de ses précieuses dépouilles. On trouva son corps entier ; le visage étant découvert, parut si resplendissant, qu'il remplit de lumière tout le caveau. On trouva aussi la clef qu'il avait apportée de Rome, avec le voile que les anges avaient mis sur lui après son décès. On le transféra dans une châsse d'argent doré, et on le plaça au-dessus du grand autel. Depuis, l'empereur Othon l'avait fait transférer à Quedlimbourg, dans une église dédiée sous son nom ; mais il fut bientôt rapporté dans la ville de Maastricht, où il a fait de très-grandes merveilles. 
   L'aigle qui employa ses ailes en guise d'éventail pour rafraîchir le Saint pendant son sommeil ; l'ange qui le conduit d'Arménie ou de Perse dans la Gaule Belgique ; la clef que lui remit saint Pierre, ou que lui aurait simplement donnée le Pape ; un dragon qui expire près de lui, symbole de ses luttes contre l'arianisme ; une fontaine qu'il fait jaillir sous son bâton pastoral ; la mitre qu'il reçoit de la main d'un ange ; la neige qui respecte son tombeau, tandis qu'elle en recouvre les alentours, sont autant d'attributs qui ont servi à caractériser saint Servais dans l'art populaire. 
   Saint Servais est l'un des trois Saints de neige : les deux autres sont saint Mamert, 11 mai, et saint Pancrace, 12 mai. L'expérience a constaté que quelle que soit la température antérieure, elle s'abaisse en l'un de ces trois jours : on n'a pas encore expliqué scientifiquement ce phénomène ; mais les jardiniers au courant de leur métier se gardent bien de sortir les plantes de serre chaude, par exemple, avant la fête de saint Servais. En plusieurs endroits, on invoque saint Servais contre le mal de jambes (même des animaux), pour le bon succès des entreprises ; contre les rats et les souris. 
  
    Tous les martyrologes latins font une honorable mémoire de saint Servais. Sa Vie a été écrite, comme nous l'avons dit, par Haribert, abbé de Lobbes. Gilles, moine d'Orval, y a fait quelques additions. Jean Chapeauville, chanoine de Liège, les a insérées dans son premier tome des Gestes des évêques de Tongres, de Maastricht et de Liège. Le Père Gilles Buchère. jésuite, a fait une dissertation sur l'histoire des mêmes évêques, où, dans le chapitre 4, il examine la chronologie de saint Servais, et les autres difficultés qui se trouvent dans ses Actes. Elle est a la fin du même tome de Chapeauville. 

Saints de Glace — Mais qui était Saint Pancrace, que l'on fête le 12 mai ?

 

Squelette de Saint Pancrace, baroquisé,
conservé à l'église Saint Nicolas de Wil (Suisse)

Nous avons posé la question à l'archevêque de Gênes, Jacques de Voragine, qui raconte l'histoire du saint dans sa Légende dorée, une oeuvre composée vers 1261 / 1266,  dont toute personne passionnée par la vie des saints fait son livre de chevet.

SAINT PANCRACE, MARTYR
(12 mai) 

Pancrace, de famille noble, ayant perdu son père et sa mère pendant un séjour en Phrygie, fut remis à la charge de son oncle Denis. En compagnie de son oncle il revint à Rome, où sa famille possédait un grand patrimoine ; et c'est ainsi qu'ils firent connaissance avec le pape Corneille, qui se cachait, avec les fidèles, dans le voisinage de leur propriété. Convaincus par la prédication de Corneille, Denis et Pancrace reçurent la foi du Christ ; après quoi Denis mourut en paix, et Pancrace, fait prisonnier, fut amené devant l'empereur. Il avait alors à peine quatorze ans. Et l'empereur Dioclétien lui dit : « Enfant, laisse-moi te donner un conseil et te sauver d'une mort affreuse : car je sais qu’à ton âge on est facilement trompé, et puis tu es de noble race, et fils d'un homme que j'ai beaucoup aimé. Ecoute-moi donc, renonce à la folie de ion christianisme, et je te traiterai comme mon propre fils! » Mais Pancrace lui répondit : « Je suis enfant par le corps, c'est vrai, mais je porte un cœur d'homme ; et, par la grâce de mon maître Jésus-Christ, tes supplices m'apparaissent aussi vains que cette idole qui est là devant moi. Quant aux dieux que tu m'engages à adorer, ils n’ont été que des imposteurs, souillant les femmes de leur propre maison et n'épargnant pas même leurs parents. Que si tu avais aujourd’hui des esclaves qui agissent comme eux, tu t’empresserais de les mettre à mort. Et je m'étonne que tu ne rougisses pas d’adorer de tels dieux! » Alors l'empereur, honteux de se voir vaincu par un enfant, lui fit trancher la tête, sur la Voie Aurélienne, l'an du Seigneur 287. Le corps du martyr fut pieusement enseveli par Cocavilla, femme d'un sénateur. |

Grégoire de Tours raconte que, lorsqu'un faux témoin s'approche du tombeau de saint Pancrace, ou bien il tombe aussitôt mort sur les dalles, ou bien un démon s'empare de lui et le fait délirer. Deux hommes étaient en procès, et le juge ne parvenait pas à découvrir le coupable. Dans son zèle de justice, ce juge conduisit les deux hommes à l'autel de saint Pierre et leur fit jurer à tous deux qu'ils étaient innocents, priant l'apôtre de lui faire reconnaître la vérité par quelque signe miraculeux. Et comme tous deux, ayant juré, ne souffraient aucun mal, le juge, indigné, s’écria : « Le vieux saint Pierre est décidément trop indulgent ! Allons plutôt consulter le jeune saint Pancrace ! » Et comme, sur le tombeau du saint, le vrai coupable allait recommencer à se parjurer, il ne parvint pas à lever la main, et tomba mort dès l'instant d'après. De là vient que, aujourd’hui encore, dans les cas difficiles, on a coutume de faire jurer les accusés sur les reliques de saint Pancrace.

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Madonne à l'Enfant de Guercino.
Saint Pancrace à l'avant-plan gauche.

On trouve des reliques du saint dans plusieurs lieux de cultes, dont le plus célèbre est la basilique San Pancrazio à Rome. Mais c'est en Suisse, à Wil, que la statuaire et l'orfèvrerie baroque ont produit la statue reliquaire la plus impressionante ! présentée à la vénération des fidèles dans l’Église Saint Nicolas de cette ville. Les restes de Saint Pancrace y arrivèrent  en 1672. Les reliques sacrées furent accueillies en présence d'une foule immense, lors d’une cérémonie qui réunit toute la population de la région, pas moins de 5 000 personnes. On raconte qu'une accouchée invoqua alors le saint car elle souffrait atrocement de la vessie suite à la naissance de l'enfant. Le grand saint entendit ses gémissements et exauça sa prière et débarrassa la femme de son mal. Depuis lors on se rend à Wil pour invoquer le saint lorsqu'on est atteint d'incontinence urinaire.

Saint Pancrace ne fait pas seulement concurrence aux urologues, il est aussi un des saints patrons des enfants et des adolescents, mais pas seulement ! Dans beaucoup de régions de France, il est populairement le protecteur des animaux domestiques. Il est aussi le patron des gens de bonne foi. Son patronage varie selon les pays où on le vénère. Ainsi, en Corse, est-il le saint patron des bandits corses ; en Allemagne, il est le patron des chevaliers. Il a également la réputation de guérir les rhumatismes, les crampes et les engelures.

Saints de glace — Mais qui était saint Mamert, que l'on fête le 11 mai ?

 

Sidoine Apollinaire, saint Avit et saint Mamert

Tout le monde parle des saints de glace, certains en connaissent les noms, — saint Mamert, saint Pancrace et saint Gervais,  — certains connaissent encore un dicton météorologique qui reprend leurs noms mais plus personne ne connaît leur histoire. Cette inculture, si typique du temps superficiel dans lequel nous avons eu l'heur de naître, a éveillé ma curiosité (pas encore légendaire, mais je m'applique à la rendre célèbre).

Mais qui était saint Mamert, que l'on fête le 11 mai ? Wikipedia en donne une note sommaire qui ne pouvait me satisfaire... Ma traduction de la Légende dorée de Jacques de Voragine (— par Théodore de Wysewa quand même, les vrais wagnériens français apprécieront —) n'en fait pas mention. Je me suis donc tourné vers les Vies des Saints des petits Bollandistes et bingo, le Jackpot ! j'ai trouvé une petite biographie de la vie de Saint Mamert de derrière les fagots dont je suis sûr que vous me direz des nouvelles. La voici, mes amis du lyonnais apprécieront !

S. MAMERT, ARCHEVÊQUE DE VIENNE EN DAUPHINÉ
477 — Pape Saint Simplice —Invasion des Gaules par les Francs.

Si les fléaux sont entre les mains de Dieu la verge qui châtie les hommes, la prière est entre les mains de l'homme la force qui peut apaiser Dieu et faire descendre ses bienfaits sur la terre.

L’antiquité nous a laissé peu de détails sur la vie de saint Mamert. Mais il s'est rendu fort célèbre par l'établissement des Rogations. Ce n'est pas qu'il soit le premier auteur de ces processions saintes, que l'on fait pour attirer les bénédictions de Dieu sur les fruits de la terre mais, de son temps, elles étaient presque tombées en désuétude, ou bien se faisaient sans dévotion. Mamer les rétablit, et, y ajoutant la jeûne à la prière, il ordonna qu'on les ferait les trois jours qui précèdent l'Ascension. Cette pieuse réforme fut d'abord reçue de toutes les Eglises de France, suivant le décret du premier Concile d'Orléans, tenu sous Clovis le Grand, et le fut ensuite de l'Eglise de Rome, par l'autorité de Léon III.

Voici à quelle occasion saint Mamert eut cette pieuse pensée il occupait dignement le siège archiépiscopal de Vienne, dans lequel il avait succédé à saint Simplicius, dans le milieu du V siècle. Outre les calamités publiques de toutes les Gaules, qui étaient alors exposées aux irruptions des nations barbares, spécialement des Huns et des Goths, la ville et le pays de Vienne se virent affligés par des malheurs particuliers qui les menaçaient d'une désolation universelle : cette ville était souvent ébranlée par de si effroyables tremblements de terre, que ses habitants étaient contraints de l'abandonner, de peur d'être accablés sous ses ruines ; d'ailleurs, certains feux s'embrasaient sous terre, et, faisant fumer les montagnes et les forêts, en chassaient les cerfs, les ours, les sangliers et les autres bêtes sauvages, qui se sauvaient tout épouvantés dans les bourgs et dans les villes, où leur présence répandait la terreur. Le vigilant pasteur consola, encouragea son peuple par d'éloquents discours : il fit voir dans ces malheurs autant de coups de verges d'un père courroucé, dont il fallait implorer la clémence par la soumission et par des prières ferventes et continuelles. Il arriva de plus que, la nuit de Pâques, le feu prit à un édifice public de Vienne, et y continua avec tant de violence, que chacun s'attendait à un embrasement général. Mamert, qui avait déjà opéré des prodiges semblables, se prosterna devant l'autel, et ses larmes, ses prières, arrêtèrent l'incendie. Saint Avite dit expressément que les flammes s'éteignirent d'une manière miraculeuse.

Ce fut dans cette nuit épouvantable que Mamert conçut, devant Dieu, le projet des Rogations, en régla les psaumes et les prières ; il y ajouta le jeûne, la confession des péchés, les larmes, la componction du cœur. Quant au but de ces processions salutaires, le voici, d'après une homélie que l'on croit être de saint Mamert, et qui se trouve parmi les sermons attribués à Eusèbe d'Emèse. « Nous y prierons », dit-il, « le Seigneur, de nous délivrer de nos infirmités, de détourner ses fléaux de dessus nous, de nous préserver de tout malheur, de nous garantir de la peste, de la grêle, de la sécheresse et de la fureur de nos ennemis ; de nous donner un temps favorable pour la santé des corps et pour la fertilité de la terre, de nous faire jouir de la paix et du calme, et de nous pardonner nos péchés ». Tel est à peu près tout ce que l'on sait de saint Mamert. Saint Avite le nomme son parrain : spiritualem a baptismo patrem. Il bâtit à Vienne une nouvelle église en l’honneur de saint Ferréol, martyr, dont il avait transféré le corps, après l'avoir découvert. On voit un évêque Mamert au concile d'Arles de 475. C'est vraisemblablement notre Saint. Il mourut, dit-on, en 477. Son corps, inhumé à Vienne, fut ensuite, par l'ordre du pape Jean III et du roi Gontran, transporté à Orléans et déposé en la cathédrale de cette ville, où il était en grande vénération. Les protestants le brûlèrent dans le XVIe siècle.

[ Notons encore que Saint Mamert avait un frère plus jeune que lui. Ce fut Mamert Claudien, moine, puis prêtre et coopérateur fidèle de l'évêque de Vienne. Il vivait au milieu du Ve siècle et mourut entre 470 et 474. Sidoine Apollinaire le regardait comme le plus beau génie de son siècle.]

Les Rogations

À propos de saint Mamert et des Rogations, voici ce qu'en dit Grégoire de Tour :

« Il (Avitus) rapporte, dans une homélie sur les Rogations, que ces mêmes Rogations que nous célébrons avant le triomphe de l’ascension du Seigneur, furent instituées par Mamertus, évêque de Vienne, dont Avitus était alors lui-même le pontife, à l’occasion d’un grand nombre de prodiges qui épouvantaient cette ville. Il y avait souvent des tremblements de terre, et les loups et autres bêtes féroces, entrant par les portes, erraient, sans rien craindre, par toute la ville. Comme ces choses se passaient dans le cours de l’année, l’arrivée de la fête de Pâques fit espérer au peuple fidèle que la miséricorde de Dieu mettrait, le jour de cette grande solennité, un terme à leur épouvante. Mais la veille même de cette glorieuse nuit, pendant qu’on célébrait les cérémonies de la messe, tout à coup le palais royal, situé dans la ville, fut embrasé du feu divin. Tous furent saisis de terreur, et abandonnèrent l’église, craignant que cet incendie ne consumât toute la ville, et que la terre ébranlée ne s’entrouvrît. Le saint évêque, prosterné devant l’autel, supplia, en gémissant et pleurant, la miséricorde de Dieu. Que dirai-je ? la prière de l’illustre pontife pénétra jusqu’aux cieux, et le fleuve de larmes qu’il répandait éteignit l’incendie du palais. Pendant que ces choses se passaient, le jour de l’ascension du Seigneur approchant, comme nous l’avons dit plus haut, il prescrivit un jeûne aux peuples, et régla la forme des prières, l’ordre des lectures pieuses, ainsi que la manière de célébrer les Rogations. Tous les sujets d’épouvante s’étant alors dissipés, la nouvelle de ce fait se répandit dans toutes les provinces, et porta tous les évêques à imiter ce qu’avait inspiré à Mamertus sa profonde foi. On célèbre encore aujourd’hui, au nom de Jésus-Christ, ces cérémonies dans toutes les églises, avec componction du cœur et contrition d’esprit. »

jeudi 11 mai 2023

Images wagnériennes à l'expo "In meiner Vorstellung" du Deutsches Theatermuseum München

Pour lire un article de présentation de l'exposition, cliquer ici

Rheingold — Dans les profondeurs du Rhin par Angelio II Quaglio
Projet de décor pour l'opéra de Munich en 1878

Heinrich Gudehus, le créateur de Parsifal en 1882

Heinrich Gudehus et Theresa Malten, Parsifal et Kundry en 1882

Projet de costume pour Elsa par Franz Seitz

Projet de costume pour le Lohengrin de 1867 par Franz Seitz

Franz Nachbaur en Lohengrin


Décor pour le Rheingold bayreuthois de 1876

La nage des filles du Rhin
Illustration in Adolphe Julien, Richard Wagner. Sa vie. Ses oeuvres (1886)

Sur le pont du navire. Projet de décor pour le Tristan de 1865
par Angelo II. Quaglio

Ludwig Schnorr von Carolsfeld, Tristan (1865)

Mathilde Schnorr von Carolsfeld en Isolde (1865)


Projets de costumes pour Tristan et Isolde
par Franz Seitz en 1865

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Littérature wagnérienne :  Les voyageurs de l'Or du Rhin. La réception française de la création  munichoise du Rheingold. Un livre de Luc-Henri Roger.

L'Or du Rhin fut créé à Munich le 22 septembre 1869 par ordre du roi Louis II de Bavière et contre la volonté de Richard Wagner. Cet événement marquant de l'histoire de l'opéra attira un grand nombre de wagnériens enthousiastes. Notre recueil présente les articles de la presse française qui rendent compte de la vie culturelle et sociale de la capitale bavaroise au moment des répétitions et de la création de l'Or du Rhin et du scandale qui éclata lors de la répétition générale du Prologue de l'Anneau du Nibelung et qui entraîna un cortège de démissions dont la conséquence fut le report de la première.

La plupart des textes de ce livre sont restés inédits, si ce n'est au moment de leur publication dans les journaux de l'époque. On lira tant les témoignages des ardents pèlerins du wagnérisme que furent Judith Gautier, Catulle Mendès, Villiers de l'Isle-Adam, Augusta Holmès ou Edouard Schuré que ceux des antiwagnériens comme Albert Wolff.

Au cours de leur voyage vers Munich, les époux Mendès et Villiers de l'Isle-Adam se rendirent à Tribschen sur les bords du lac des Quatre-Cantons pour y rencontrer le compositeur et sa compagne et firent, par voie de presse ou dans leur correspondance, le compte-rendu de leur voyage et de leur séjour auprès du Maître dans des textes hauts en couleurs. Le point de vue de Richard Wagner et de sa compagne Cosima von Bulow sur leurs visiteurs et sur les événements munichois nous est également parvenu grâce au Journal de Cosima et est également évoqué en ces pages. La correspondance de la comtesse Mouchanoff, mécène de Wagner et amie de Cosima, qui séjourna à Munich aux mois d'août et de septembre nous livre les réactions d'une grande dame aux événements de l'´été 1869.

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chez l'éditeur BoD
- Commande en librairie avec l' ISBN 9782322102327

 

mercredi 10 mai 2023

Reprise de Nabucco dans la mise en scène de Yannis Kokkos à l'Opéra de Munich

 

L'univers sombre du Nabucco de Yannis Kokkos © Wilfied Hösl

Cette saison l'Opéra d'État de Bavière a remis à l'affiche Nabucco de Verdi dans la mise en scène de Yannis Kokkos qui remonte à 2008. Yannis Kokkos en avait également conçu les décors et les costumes. La direction musicale en a été confiée à Daniele Rustioni présent à Munich pour les répétitions de la nouvelle production d'Aida qui connaîtra sa première le 15 mai. L'œuvre, très populaire, est régulièrement représentée au BSO, ce fut encore le cas en 2017 et 2019.

Kokkos a opté pour de grands décors abstraits formés de cubes qui vont se rétrécissant dans la profondeur et a particulièrement soigné les éclairages qui varient selon les scènes. De larges plates-formes s'élèvent et se rabaissent. Ce décor produit certes un effet visuel spectaculaire, comme ces larges plans cinématographiques qu'on a pu voir dans les films de type peplum, mais l'abstraction et l'absence quasi totale de référent historique précis a pour conséquence qu'on ne semble plus assister au plan de conquête assyrien et à la prise de Jérusalem mais à un scénario qui se passe dans un univers intemporel. Les costumes pourraient faire allusion au cinéma contemporain. Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob apparaît sous la forme d'un carré porteur de centaines de spots à la lumière aveuglante qui obligent le public à fermer les yeux, une agression visuelle dont on se passerait volontiers. Abigaille semble vêtue de latex, les soldats portent des gilets pare-balles et des fusils automatiques alors que Nabucco, qui lui porte le sabre, symbole de son pouvoir, fait très Seigneur des anneaux avec sa coiffure à queue de cheval. Les Hébreux portent quant á eux de longs manteaux noirs. Le temps et le lieu de l'action restent indéfinis, si ce n'est au cours de la seconde partie dans laquelle les Hébreux sont enfermés dans un camp dont le sinistre grillage est surmonté de rangées de barbelés, un renvoi évident aux camps de la mort nazis. Cette évocation historique précise constitue l'exception dans une mise en scène par ailleurs totalement anhistorique.

L'approche psychologique des personnages et de leurs relations est tout aussi absente que l'approche historique. Ce sont les plans d'ensemble qui ont été privilégiés. La mise en scène consiste en une succession de tableaux vivants formés essentiellement par les déplacements massifs des nombreux choristes. Ce sont comme des arrêts sur image qui se succèdent avec des choeurs présentés de manière frontale, ce qui favorise la sonorité. La seconde partie du spectacle est plusieurs fois interrompue pour permettre des changements de décors qui pourtant ne présentent jamais qu'une variation de mêmes éléments, ce qui nuit fortement à l'élan musical de l'oeuvre.

Restent la musique et surtout les choeurs, remarquablement entraînés par Johannes Knecht. Le choeur des prisonniers, le très célèbre " Va pensiero...", l'hymne à la liberté le plus connu jamais composé, ne manque évidemment pas son effet. Les chanteurs peinent par contre à trouver leurs marques et paraissent souvent isolés dans cette mise en scène qui ne met pas assez les individualités et les relations entre les personnages en valeur. Amartuvshin Enkhbat, un baryton lyrique verdien très sollicité par les meilleures scènes internationales, incarne un Nabucco puissamment dramatique, très convaincant dans l'expression vocale de l'évolution du personnage. Saioa Hernández, qui a fait ses débuts dans le rôle d'Abigaille en 2019 à Dresde, excelle à jouer les belliqueuses odieuses, rageuses et vengeresses, avec cependant quelque fragilité dans les aigus. La très charmante mezzo tunisienne Rihab Chaieb fait ici des débuts encourageants dans le rôle de Fenena. Robert Watson, pourtant acclamé dans le rôle d'Ismaele sur d'autres scènes, fait quant à lui des débuts malencontreux à Munich où il a donné une prestation sans éclat, quelque peu absente et d'une voix forcée. On retrouve avec bonheur le magnifique Zaccaria de Roberto Tagliavini, la basse hongroise Bálint Szábo en Gran Sacerdote, et Galeano Salas, membre de la troupe de l'opéra, en Abdallo, des artistes à la hauteur de leurs rôles, qu'ils interprètent avec un grand brio.

Distribution de la représentation du 9 mai 2023

Direction musicale : Daniele Rustioni
Mise en scène, décors et costumes : Yannis Kokkos
Amartuvshin Enkhbat Nabucco
Robert Watson Ismaele
Roberto Tagliavini 
Saioa Hernández Abdigaille
Rihab Chaieb Fenena
Bálint Szabó Gran Sacerdoze
Galeano Salas Abdallo
Mirjam Mesak Anna
Orchestre de l'État de Bavière
Choeur et extra choeur de l'Opéra de Bavière

mardi 9 mai 2023

Hanjo de Toshio Hosokawa par l'Opéra de Bavière. Une révélation musicale.

Charlotte Hellekant et Sarah Aristidou
© Wilfried Hoesl

Le compositeur japonais Toshio Hosokawa, né à Hiroshima en 1955, avait composé à l'automne 2003 Hanjo, son deuxième opéra, pour le Festival d'Aix-en-Provence où il fut créé en 2004. Il est à la fois l'auteur du livret tiré de la pièce éponyme de Yukio Mishima que Donald Keene traduisit en anglais et dont on dispose une élégante version française de Marguerite Yourcenar. Tant la version  de Mishima que celle d'Hosokawa se basent sur le drame nô original également appelé Hanjo. Les deux versions, tout s'appuyant sur la tradition du théâtre traditionnel japonais des XIVe et XVe siècles, utilisent  les méthodes du théâtre occidental et font revivre un matériau ancien sous une forme moderne. 

Dans la plupart des pièces de nô, le personnage principal est soit une personne décédée, soit une femme devenue folle. Comme dans un rêve, ces personnages qui appartiennent à un monde différent du nôtre, viennent se matérialiser dans la réalité de notre monde à la recherche du salut de leur âme, et nouent des liens avec une personne vivant dans le monde réel.  " Hanjo " est en fait devenu un mot-clé qui décrit toute femme qui a été abandonnée par un homme. À l'origine, Hanjo était le nom de la maîtresse d'un empereur des premiers temps de la dynastie Han dans l'ancienne Chine. L'empereur l'avait peu à peu délaissée et finalement abandonnée. Elle écrivit un poème, réfléchissant à sa situation à travers la métaphore d'un éventail utilisé en été et jeté en automne. 

Dans l'opéra d'Hosokawa, une jeune femme nommée Hanako se rend tous les matins à la gare où elle passe ses journées à guetter les hommes qui débarquent des trains dans l'espoir de retrouver Yoshida, un homme qu'elle a aimé une nuit, trois ans auparavant, alors qu'elle était geisha. Ils s'étaient cette nuit-là promis l'un à l'autre. Yoshida avait pris l'engagement de revenir la chercher. Pour sceller leurs rapides fiançailles, ils avaient échangé leurs éventails. Mais Yoshida n'avait pas tenu parole et depuis Hanako attendait son retour. Une femme peintre d'âge mûr, Jitsuko, émue par l'histoire et la beauté de la jeune femme, l'avait rachetée à la maison de geishas et en était tombée amoureuse. Possessive, Jitsuko craignait à tout instant de la perdre si Yoshida revenait à paraître. Mais voilà, l'étrangeté de la présence quotidienne de Hanako à la gare avait attiré l'attention d'un journaliste qui lui avait consacré un article. Yoshida, qui était en vain revenu chercher sa promise dans la maison de geishas, eut vent de l'article et se présenta à la maison de Jitsuko muni de l'éventail que lui a donné Hanako. Mais la jeune femme choisit de ne pas reconnaître Yoshida et de poursuivre son chemin dans l'insatisfaction du désir et l'épuisement sublime d'une attente qui se suffit à elle-même. Jitsuko sort victorieuse de la lutte d'influence qui l'oppose au jeune homme : elle a compris que l'attente est devenue vitale pour Hanako, dont elle respecte le rêve imaginaire, à la limite de la folie. 

La mise en scène et la chorégraphie ont été confiées à Sidi Larbi Cherkaoui, dont on avait déjà pu apprécier  le travail à l'Opéra Munich dans Les Indes galantes en 2016 et Alceste en 2019. Le Bayerische Staatsoper organise le festival Ja Mai !en délocalisation. Hanjo se joue dans une grande salle au plan rectangulaire de la Haus der Kunst. Le public est installé sur deux séries de gradins aux deux côtés opposés de la salle, l'orchestre occupant l'un des long côtés. L'action se déroule dans l'espace qui lui fait face. L'artiste thaïlandais Rirkrit Tiravanija a conçu un podium rectangulaire transparent et mobile pour faire office de scène. Il figure la maison de Jitsuko, sobrement meublée, avec des chaises, des chevalets et des toiles transparents eux aussi, avec une sculpture blanche figurant un bonzaï pour toute décoration. Au-dessus de l'orchestre, un grand disque doré figure sans doute un astre, qui se verra progressivement occulté par un disque noir qui l'envahit, comme lors d'une éclipse. Huit danseurs de la compagnie Eastman de Sidi Larbi Cherkaoui, vêtus de vêtements similaires à ceux des trois protagonistes qu'ils démultiplient, expriment constamment par leurs danses le vécu émotionnel des trois personnages, dont ils figurent les doubles troublants, avec une confusion volontaire des sexes : ainsi un danseur masculin peut-il porter une robe similaire à celle d'une actrice. L'un des danseurs filme en direct l'action. Sur le grand mur blanc qui fait face à l'orchestre viennent s'imprimer les ombres des personnages, parfois avec une grande précision, comme dans un théâtre d'ombres. 

La mezzo-soprano suédoise Anna Charlotte Hellekant livre une Jitsuko admirablement composée, avec un jeu d'actrice confondant. Elle incarne tant la détermination possessive que la profonde humanité d'une femme lesbienne mûre qui n'est pas prête à lâcher sa proie face à l'homme qui vient la revendiquer avec une expressivité peu commune, mais aussi les doutes qui l'assaillent et qui la portent un moment à l'idée du seppuku, alors qu'elle pointe de longs ciseaux vers son ventre. La jeune soprano franco-chypriote Sarah Aristidou chante Hanako dont elle module l'obsession mentale avec un soprano très assuré dans les aigus. Le rôle d'Hanako va comme un gant à cette passionnée de musiques contemporaines, révélation de l'édition 2022 des Victoires de la musique classique. Konstantin Krimmel. membre de la troupe du Bayerische Staatsoper,  honoré d'un Oper ! Award 2023, a prêté son baryton chaleureux et intense et son charme au personnage de Yoshida. 

Le chef Lothar Koenigs et l'Orchestre de chambre de Munich nous ont fait découvrir les beautés oniriques de la musique de Toshio Hosokawa, un univers sonore qui parvient à dépeindre un drame qui se situe à la frontière entre le rêve et la réalité, entre la folie et la santé mentale, avec cette musique qui change lentement d'apparence, et qui parvient à tisser le vide et le silence. L'entame de l'opéra se fait au départ de sons qui semblent émerger du silence, et le final ouriborique y retourne doucement avec des sons qui se font de plus en plus imperceptibles. Le compositeur a voulu donner une nouvelle modernité à la musique nô. Laissons-lui le dernier mot : " C'est une musique qui génère le silence (ce qu'en japonais on peut aussi appeler " ma ", ou " pause ") ; après quoi, le son, tout en contournant lentement la frontière du silence, voyage dans le royaume des rêves. "

Distribution

Direction musicale Lothar Koenigs
Mise en scène, chorégraphie Sidi Larbi Cherkaoui
Scénographie Rirkrit Tiravanija
Costumes Yuima Nakazato
Lumières Michael Bauer et Christian Kass
Dramaturgie Katja Leclerc
Hanako, une fille folle Sarah Aristidou
Jitsuko Honda Charlotte Hellekant
Yoshio, un jeune homme Konstantin Krimmel
Danseurs et danseuses d'Eastman : Helena Olmedo Duynslaeger, Maryna Kushchova, Dayan Akhmedgaliev, Pau Aran Gimeno, Andrea "Drew" Bou Othmane, Robbie Moore, Luca Scaduto, Patrick Williams "TwoFace" Seebacher (caméra live)
Münchener Kammerorchester (Orchestre de chambre de Munich)

Le Mystère du « Mont Sacré » : L’incroyable histoire du Saint Prépuce d’Andechs et de la petite souris

© Marco Pohle Percée sur sa colline dominant le lac d’Ammersee, en Bavière, l’abbaye d’Andechs est aujourd’hui mondialement connue pour sa b...