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Les Divers Châteaux du Graal
in Les Annales politiques et littéraires du 11 janvier 1914
L'homme cherche toujours une terre promise, un domaine de Rédemption, et la légende médiévale de Parsifal en quête du Graal et poursuivant son errante destinée, à la rencontre du château miraculeux, de la lance sainte et de la Coupe Vénérable, a eu maintes répliques et, selon les siècles, ce sont, tour à tour, les richesses spirituelles, l'or ou le plaisir, qui tentent le chevalier, l'explorateur, le conquistador ou même le sociologue. L'aventure de Parsifal est un thème à variantes, mais un thème éternel. Elle a été fort imitée non seulement dans la littérature, mais encore dans la vie.
En poésie, on reconnaît facilement les souvenirs de la légende de Parsifal au chapitre de La Jérusalem Délivrée, où nous voyons Ubalde et le chevalier danois en proie aux tentations des Filles-Fleurs et à leurs maléfices, dans ces jardins d'Armide (une réplique de Kundry), où Renaud reste captif des artifices et des charmes de la magicienne.
La légende du Graal a des racines dans les mythes les plus anciens de la jeunesse du monde. Les livres védiques nous font espérer un endroit, une terre, d'où toute misère, d'où toutes douleurs sont bannies, où règne la complète félicité, où la soif de science est apaisée et où l'âme jouit d'une paix inaltérable. Ce Paradis sur terre, chaque peuple l'a rêvé différent, chaque période humaine l'imagine selon ses caprices. D'après le poème du cycle breton dont s'inspira Wolfram d'Eschenbach, une pierre précieuse d'une grosseur prodigieuse serait tombée de la couronne de Lucifer, le jour de sa révolte et de sa défaite ; elle fut ciselée en coupe. C'est dans cette coupe que Joseph d'Arimathie recueillit le sang du Christ lorsqu'un soldat romain perça le flanc du Sauveur sur la montagne sainte.
« Cette coupe est douée des forces de la vie éternelle. »
Le Vendredi Saint, une blanche colombe descend du ciel, apportant une hostie quelle dépose dans le vase sacré dont elle renouvelle les vertus. Les anges ont confié la garde de cette coupe à la race de Perillus, chevalier de la Cappadoce, évangélisateur de la Gaule et de l'Espagne, sous le règne de Vespasien. Une chevalerie spirituelle sur le modèle de l'ordre des Chevaliers du Temple a été instituée pour veiller à la conservation du Saint-Graal. Ces chevaliers devaient se soumettre au célibat. Leur roi seul se mariait, pour perpétuer la dynastie.
Mais le château du Graal, au moment où s'ouvre l'opéra wagnérien, est dans l'affliction. La lance sainte, dont le légionnaire Longin ouvrit le flanc divin, a été dérobée à Amfortas, roi du Graal, par Klingsor, un roi maure, aidé de Kundry, la magicienne, tour à tour servante de Klingsor ou des chevaliers du Graal. Amfortas a été blessé par cette lance qui seule pourra guérir la blessure qu'elle a faite. Seul, un être pur et qui aura résisté, à la tentation pourra reconquérir la lance, guérir Amfortas et ramener la joie dans Montsalvat. Cet être, ce sera Parsifal, qui, une fois déjà a pénétré dans Montsalvat. sans comprendre la grandeur de sa mission, et qui devra traverser une série d'épreuves avant de rentrer, après avoir dédaigné l'appel des plaisirs, dans le domaine spirituel du Graal.
Pendant plus de trois siècles, les romans de chevalerie nous ont montré le chevalier errant à la recherche des routes qui mènent vers le château de l'Eternel Salut, où l'on ne parvient qu'après avoir vaincu toutes les révoltes de notre cité intérieure, ce qui est plus tard le véritable idéal chrétien. Symbole du renoncement et du courage, Parsifal a eu des successeurs dans l'histoire et la légende qui ne le valent pas.
En effet, ce domaine de Montsalvat, on nous en parle encore, on nous en a toujours parlé sous d'autres noms, et bien des voyageurs le cherchent encore ; il se nomme, aujourd'hui, la « Cité Future ». Il se nommait, il y a soixante-quinze ans, l' « Heureuse Icarie » de Cabet ; c'est la Salente de Fénelon et c'est l'Eldorado des légendes espagnoles du temps de la conquête américaine. Rabelais nous y promettait une vie de bonne chère et de grande liesse ; les récits des conquistadors faisaient entrevoir de féeriques palais d'or et de pierreries ; le bon Cabet entraînait ses disciples vers une terre où régnerait le bonheur saint-simonien. Tous nous donnaient à croire que, sur terre, l'homme peut réaliser le bonheur qu'il attend ! La légende de Parsifal est plus sage, qui ne réalise rien sans le secours du ciel, par l'abnégation et la pureté.
D'ailleurs, le domaine du Graal a existé. Il existe encore, à quelque mille kilomètres de Paris, tel que Wagner l'a évoqué. Beaucoup de discussions se sont élevées à propos de la situation topographique du Montsalvat et de nombreuses hypothèses ont été mises en avant.
Une des plus vraisemblables, en apparence, consistait à identifier Montségur et Montsalvat.
Montsalvat le grand sanctuaire, l'acropole et la suprême citadelle de l'Albigéisme avec le château du Graal. En effet, si le Montségur bâti par la comtesse Esclarmonde, sur un des pics les plus sourcilleux de l'Ariège, est postérieur à la légende bretonne, on n'ignore pas que le château construit par Ramon de Perelha, pour être le dernier refuge des Albigeois, fut édifié sur les ruines d'un autre château déjà célèbre.
Cependant, comme tous les auteurs qui ont adapté ou renouvelé le thème de Parsifal parlent toujours de l'Espagne et d'un château des montagnes du nord de l'Espagne, il y a quelque imprudence à situer Montsalvat dans les ruines antérieures aux ruines actuelles de Montségur. D'autres le situent à Salvatierra, petite ville de Biscaye, station entre Alsasua et Vittoria, sur la ligne de Alsasua à Miranda de Ebro. Cette hypothèse placerait Montsalvat parmi les monts Cantabres, dans un décor assez semblable à celui des récits légendaires. Mais les quelques pans de muraille qu'on y retrouve ne datent guère que du douzième siècle. Si c'est là que se dressa le château du Graal, il n'en reste rien. Ceux qui le placent dans la Galice méridionale, près d'une autre Salvatierra, au confluent du Tea et à la frontière portugaise, semblent avoir de meilleures raisons. Ce pays de gorges étroites, de défilés pittoresques et de cascades bondissantes, les restes d'un vieux château du onzième siècle et quelques légendes pourraient appuyer plus sérieusement leur opinion, quoiqu'il ne s'agisse plus ici d'un château de montagne, tel qu'il est expressément décrit dans le poème.
Aussi s'accorde-t-on à croire, aujourd'hui, que les conteurs et les poètes ont désigné, sous le nom de Montsalvat, l'antique monastère de Montserrat, dans la province de Barcelone, entre Monistrol et Manresa. Nous avons développé nos raisons dans une étude spéciale. (1) En effet, ce monastère s'élève sur cette Montagne de la Scie (Montserrat), qui se fendit en deux le vendredi de la Passion, à l'heure ou le Christ expira ; il est bien situé dans ces montagnes wisigothes du nord de l'Espagne dont parle Wagner au premier acte de Parsifal. On y conserve, depuis des siècles, une statue miraculeuse de la Vierge sculptée par saint Luc et qui a le pouvoir de guérir les blessures. On y retrouve tous les paysages décrits par le poème: l'ermitage, la source, le lac, les essences d'arbres énumérées dans Wolfram d'Eschenbach, les grands contrastes de lignes, les longues perspectives. Il y florit une école de musique vieille de mille ans, dont les élèves sont appelés les « pages de la Vierge ».
Les légendes catalanes content, d'ailleurs, que c'est là que les chevaliers du Graal trouvèrent un asile.
Depuis l'établissement de la foi catholique en Espagne, le monastère bénédictin de Montserrat — détruit par les Français en 1808 et rebâti en 1812 — est demeuré le centre le plus important de pèlerinages, dans la péninsule ibérique. C'est un site merveilleux, au-dessus des plaines de Catalogne, dans un massif aride, à mille mètres d'altitude. Un chemin de fer à crémaillère, d'une hardiesse extraordinaire, escalade des rampes difficiles découvrant des panoramas splendides.
Pour les habitants de la plaine qu'il domine, ce pic dans les nuages devait bien être, en effet, le château de l'âme, lieu de la Rédemption et de Spiritualité.
Enfin, n'oublions pas — au moment où le chef-d'oeuvre de Wagner entre dans le répertoire de notre Opéra — qu'un roi essaya de créer chez lui, dans ses hauts châteaux du Rhin, des Montsalvat artificiels à Neu-Schwanstein, à Chiemsee, à Linderhof; qu'il y a vingt-cinq ans, Louis II de Bavière mourait dans les eaux du lac de Starnberg, entraînant avec lui l'aliéniste qui lui donnait ses soins. Lui aussi avait essayé de réaliser et de vivre, tour à tour, le rêve de Lohengrin et celui de Parsifal, et de rebâtir, parmi les hautes forêts d'Allemagne, le château du Graal, le château du Bonheur et le château du Songe.
ERNEST GAUBERT.
(1) Ernest Gaubert, Sur les pas de Parsifal, in Je sais tout du 15 janvier 1914
Feras, non culpes, quod vitari non potestGlücklich ist, wer vergisst, was doch nicht zu ändern ist!
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| Julia Kleiter en Rosalinde et Granit Musliu en Alfred |
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| Ida (M.Neumaier), Eisenstein (G. Nigl), Frank (M. Winkler), Adele (K. Konradi), Orlofsky (A. Watts) et le Dr Falke (M. Brück) |
« J'ai été enfant de chœur à Montserrat et cette œuvre me touche de très près. Wagner s'est inspiré de Montserrat pour créer son Monsalvat. Il avait lu le livret que Wilhelm von Humboldt avait écrit après avoir visité le monastère en 1800 et avoir été fasciné par les anachorètes qui occupaient 12 ermitages disséminés dans la montagne. Humboldt, Goethe, Schiller et Wagner ont pris Montserrat comme un idéal romantique de recherche de l'intériorité. Lohengrin, le fils de Parsifal, vient de Montserrat, et cela m'émeut »
Il expliquait aussi sa conception musicale de l'opéra :
« Je cherche une couleur orchestrale, une sonorité, une ligne de chant contrastée entre le monde blanc et innocent et le monde sombre, où les personnages innocents, comme Elsa, sont plus proches de la tradition vocale de Schubert, de l'oratorio, que du monde de l'opéra, pour les différencier du monde sombre que Wagner maîtrise comme personne d'autre ».
" Katharina Wagner révèle une mise en scène atmosphérique, avec un style visuel stimulant, une vision dramatique aiguë et un concept dramaturgique surprenant. Un paysage d'hiver. Trois mondes se font face comme des cubes suspendus dans les airs. Et, au centre, le héros sans origine connue et au destin unique : sauver les désemparés, victimes de l'injustice. Comme Elsa, destinée à être l'épouse du chevalier de Monsalvat. La révélation de son identité entraînera la chute des hommes du Brabant, malgré l'émergence d'un nouvel ordre.Le directeur musical Josep Pons est à la tête d'une excellente distribution comprenant Klaus Florian Vogt, l'un des ténors les plus acclamés au monde, spécialiste du répertoire wagnérien, dans le rôle-titre du mystérieux chevalier au cygne ; Elisabeth Teige, véritable reine du Festival de Bayreuth avec des rôles tels que Sieglinde, Elisabeth ou Senta et ici la Duchesse Elsa, faussement accusée de meurtre, et Iréne Theorin, qui après des apparitions réussies au Liceu dans Isolde, Turandot. .. revient dans le rôle de la rusée Ortrud. "
| Klaus Florian Vogt (Lohengrin) © Antoni Bofill |
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| Vladimir Jurowski et Matthias Goerne |
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| Vladimir Jurowski et l'orchestre d`État de Bavière |
| Révolution au palais : Danaé (Manuela Uhl) et les créanciers de Pollux |
Claus Guth a mis en scène de très nombreux opéras de Richard Strauss, dont il est devenu un éminent spécialiste. En 1988 il était étudiant à l'Académie de Théâtre August Everding, une année straussienne pour l'Opéra national de Bavière qui avait joué tous les opéras du compositeur en une saison, y compris Die Liebe der Danae. Ce fut sa grande initiation à Strauss, et sa fascination pour le compositeur ne l'a depuis lors plus quitté. Wolfgang Sawallisch présidait alors aux destinées de l'Orchestre de l'État de Bavière. Pour sa nouvelle production, Claus Guth s'est associé au chef Sebastian Weigle, avec lequel il entretient une longue relation de travail : ils ont monté ensemble Daphne, Rosenkavalier et plus récemment Elektra à l'Opéra de Francfort.
| Le faux Midas (Christopher Maltman) et l'illusion d'une couche dorée |
Claus Guth a une connaissance intime de la musique des opéras de Strauss. C'est au départ de la musique qu'il élabore ses mises en scène. Il s'en est expliqué dans une interview menée par Yvonne Gebauer, publiée dans le programme : " J'ai d'abord été attiré par la grande diversité des couleurs. J'étais fasciné par le nombre de couches que ce compositeur cachait sous une surface qui semblait lisse au premier abord. C'était tout à fait intuitif : cette musique enivrante m'a saisi comme une aspiration, voire m'a submergé. [...] La musique est pour moi le point de départ central de mon travail. Chez Strauss, j'ai l'impression que l'orchestre réalise une radiographie des différentes couches musicales. Plus on explore et plus on creuse, plus ce cosmos s'enrichit. Grâce à cette stratification complexe, le dessin des personnages donne lieu à des portraits subtils, voire à des psychogrammes d'une grande richesse, d'une incroyable modernité. Ce sont surtout les fortes figures féminines auxquelles Strauss s'est intéressé et qu'il a façonnées à maintes reprises tout au long de son œuvre. Je trouve le caractère abyssal de la musique de Richard Strauss très fascinant et inspirant. Elle me permet, en tant que metteur en scène, d'aller à l'encontre de la beauté superficielle avec des images et des récits très différents et de créer un écho dans les couches profondes de la musique. [...] C'est aussi en cela que consiste mon travail : faire ressortir précisément cela. "
| Danae (Manuela Uhl) et Midas (Andreas Schager) |
Claus Guth a déplacé l'action des temps mythiques dans la vivacité du bel aujourd'hui. Les origines de Pollux, roi de l'île d'Éos et père de Danae, ne sont pas abordées dans le livret que Joseph Gregor composa au départ d'un projet de Hugo von Hofmannstahl. Claus Guth en fait un businessman banquerouté dont les baies vitrées des bureaux donnent sur une ligne de gratte-ciel sans doute new-yorkais. Pollux est coiffé à la Donald Trump ( —une mention particulière pour le talent du perruquier s'impose — ) cette allusion au président se voit encore renforcée lorsqu'on aperçoit un avion tout doré en train d'effectuer son atterrissage. Mais ce rapprochement est vite oublié, ce n'est qu'un clin d'oeil amusé au passage, il s'agit de montrer que l'opéra de Strauss décrit le crépuscule des dieux que les humains ont délaissé au profit de leur vénération pour l'or, une vénération d'abord partagée par Danae, qui saura se libérer de son emprise en découvrant son indépendance et sa volonté propre, un trait typique des personnages féminins de Strauss. La mise en scène met en évidence l'évolution des personnages : Danae bien sûr, qui abandonne ses stériles rêves cousus d'or au profit de son amour pour Midas, redevenu un simple ânier, mais aussi Jupiter qui abandonne son costume tout en or et sa divinité pour se transformer en Wanderer, dieu déchu, errant et crépusculaire. La mise en scène de Claus Guth montre bien que le monde de Pollux et de ses créanciers est vide de sens et illusoire, et que l'humanité est tout aussi insensée dans sa recherche perpétuelle d'une satisfaction nouvelle. La scénographie de Michael Levine nous fait passer des bureaux ordonnés du premier acte aux bureaux dévastés du troisième acte. Le final est particulièrement poignant avec les vidéos de rocafilm occupant tout le fond de scène : on y un film tourné à la fin de la vie de Strauss : le compositeur se promène dans le vaste jardin de sa villa de Garmisch ou sur fond de Munich anéantie par les bombardements, dont celui qui détruisit complètement le Théâtre national de Munich en 1943. Ce final nous rappelle le sujet délicat des relations privilégiées et contrastées que Strauss entretint avec le national-socialisme.
| Jupiter en Wanderer (Christopher Maltman) et Mercure ( Ya-Chung Huang) dans un monde effondré |
Der Liebe der Danae est relativement peu joué. La dernière production munichoise remonte aux temps de Sawallisch. Pourtant cette oeuvre composée à la fin du parcours musical de son auteur est particulièrement passionnante tant par sa diversité que parce qu'elle comporte de nombreuses auto-citations que les straussiens avertis se plairont à reconnaître. On retrouve des motifs ici du Rosenkavalier, là d'Arabella ou de la Frau ohne Schatten, de Daphne encore et souvent, plus proche dans le temps. Des leitmotivs subtilement exprimés, des passages symphoniques lors des interludes, des polyphonies chorales, du lyrisme et de l'humour, partout une grande maîtrise de l'instrumentation, et toujours cette légèreté et cette grâce si straussiennes. Lors de l'interlude du premier acte, la transposition musicale de la pluie d'or qui vient illuminer le rêve de Danae est une petite merveille que traduisent les flûtes, le glockenspiel, le célesta et le piano. On perçoit l'enchantement sonore métaphorique de la pluie d'or. Straussien réputé, Sebastian Weigel et l'Orchestre d'État de Bavière, qui pratique Strauss depuis toujours, ont su transmettre la magie alchimique de cet opéra trop peu connu, qui transmue l'or en amour. Le chef a réussi une parfaite connexion entre la fosse et la scène. Il s'est également appliqué à rendre perceptibles les subtiles superpositions des strates sonores que Strauss a si joliment tissées dans sa partition.
De merveilleux chanteurs complètent le tableau d'une soirée qui tutoyait la perfection. La maladie a contraint Malin Byström, attendue en Danae, de renoncer aux deux premières représentations, après avoir assuré la générale. Manuela Uhl, qui avait déjà incarné Danae à Kiel en 2001 puis à Berlin en 2016, était heureusement disponible et a réussi l'exploit d'intégrer la production en moins de 24 heures et de livrer une interprétation scénique magistrale, puissante et émouvante de son personnage. Straussienne et wagnérienne, elle détaille la palette émotionnelle de Danae de son soprano dramatique rayonnant, doté d'une solidité et d'une charge énergétique telles qu'elle peut le pousser à la limite de l'exaltation. Tout aussi stellaire est le Jupiter du baryton Christopher Maltman qui fait passer son personnage d'abord sûr de lui, infatué et arrogant par les affres de l'échec. La perfection du jeu scénique du baryton anglais est à l'aune de sa performance vocale. Jupiter, adulé par les quatre reines, amantes délaissées mais toujours éprises du dieu, convaincu de la puissance de l'or qu'il produit à foison, se heurte aux choix de Danae qui renonce au métal précieux et à la gloriole divine pour vivre dans l'amoureuse pauvreté que peut lui offrir le vrai Midas, ânier de son état. La dégradation de la condition du dieu suprême le transforme en un pèlerin cheminant qui finit terrassé et impuissant. La prestation de Christopher Maltman atteint au sublime. Le ténor héroïque d'Andreas Schager en Midas passe sans peine les rutilances de l'orchestre tout en conférant à son personnage une aura d'harmonieuse douceur. Dérisoires et futiles, joliment attifées, les quatre reines que Strauss traite toujours en groupe, comme une hydre amoureuse à quatre têtes qui essayent de se réapproprier leur divin amant, sont remarquablement interprétées par Sarah Dufresne (Semele), Evgeniya Sotnikova (Europe), Emily Sierra (Alcmène) et Avery Amereau (Leda), un groupe choral qui donne un canon épatant au troisième acte.
Dans son entretien avec le metteur en scène la dramaturge Yvonne Gebauer rappelle les mots prononcés par Strauss alors qu'en 1944, il prenait congé de l'Orchestre philharmonique de Vienne à Salzbourg, après que celui-ci eut joué l'interlude en do majeur de l'opéra du dernier acte de Danae : « Peut-être nous reverrons-nous dans un monde meilleur ». L'amour de Danae pour Midas au sein d'un monde en déshérence porte ce message d'espoir bien nécessaire en des époques honteusement troublées. Et l'excellente production de l'Opéra de Munich en communique l'universalité.
| Danae et les quatre reines |
Il y a 125 ans, les 20 et 21 août 1901, Munich inaugurait l’un de ses théâtres les plus emblématiques : le Prinzregententheater. Conçu comme...