vendredi 11 avril 2025

Intervention des pompiers lors de la première de l'opérette Waldmeister au Staatstheater am Gärtnerplatz

La première acclamée de la redécouverte de l'opérette Waldmeister de Johann Strauss au Staatstheater am Gärtnerplatz a dû être interrompue après l'entracte. Une alarme incendie a déclenché le système d'extinction par aspersion, à la suite de quoi la fosse d'orchestre et une partie de la scène ont été inondées. La représentation a alors été interrompue pendant 45 minutes.

Le directeur artistique Josef E. Köpplinger s'est adressé au public de la salle comble et a promis de terminer le spectacle quoi qu'il arrive. Une trentaine de membres des pompiers professionnels de Munich ont réussi, avec l'aide des employés du Gärtnerplatztheater, à endiguer et à sécher les dégâts en très peu de temps, du rideau principal à la fosse d'orchestre en passant par le sol de la scène. La poursuite de la représentation semblait impossible. Grâce à la solidarité de tous les corps de métier du Gärtnerplatztheater, la représentation a cependant pu être jouée jusqu'à la fin.

L'orchestre et les solistes ont achevé avec succès la représentation de Waldmeister, qui avait déjà été acclamée avant l'interruption, avec entrain et sans perte notable. Le public, qui est resté presque uni jusqu'à la fin de la représentation, les a remerciés par une standing ovation.

Dans l'état actuel des choses, les représentations des prochains jours auront lieu comme prévu. Voir le site du théâtre.

Source : communiqué de presse du théâtre.


mardi 8 avril 2025

La Vierge de Montserrat en 1937, un texte de Jean et Jérôme Tharaud

Jean et Jérôme Tharaud ont publié en 1937 un reportage intitulé Cruelle Espagne, un volume qui entre dans la série de Quand Israël est roi. Quand Israël n’est plus roi, Vienne la rouge, qui constituent une suite d’études et de tableaux des révolutions bolchévistes. Dans toute cette partie de leur œuvre, ils se présentent en chroniqueurs de notre temps, en écrivains de choses vues, uniquement soucieux de se placer devant quelque spectacle intéressant du monde pour en prendre une vision nette et nous en offrir ensuite une image sans faux romanesque, sans parti-pris ni discours inutiles. Mais personne ne sait comme eux nous introduire avec aisance au cœur des événements et d’un seul mot nous faire saisir leur signification profonde. Dans ce livre, un chapitre  raconte leur visite à la Vierge de Montserrat. 


VISITE A LA MORENETA 

Je 1'avais aperçue l’autre jour, en avion, cette étrange montagne du Montserrat, hérissée de rochers aigus pressés les uns contre les autres, qui la font ressembler à quelque gigantesque scie de dix kilomètres de long. Depuis les temps les plus anciens, il y a eu là un sanctuaire de la Vierge et l’un des plus fameux monastères de la chrétienté occidentale. Qu’était- il devenu, dans la rage qui emporte aujourd’hui les Catalans à détruire tous les témoignages de ce qui fut leur âme d’autrefois ? L’avait-on jeté bas comme une simple église de village et planté le drapeau rouge et noir sur ses ruines ?... « Non. non, rassurez-vous, me répondit-on à Barcelone, sitôt que je m’en informai : Montserrat est intact. Quant aux moines, ils ont été arrêtés et emprisonnés par la police, ce qui était le seul moyen de les soustraire aux fureurs des anarchistes. Ils sont maintenant hors d’affaire en Italie »

Rien de plus simple, en temps ordinaire, que de se rendre à Montserrat. On prenait le train de Saragosse, et au bout d’une demi-heure, on atteignait Monistrol, d’où un téléférique vous transportait dans la montagne, et vous arriviez au couvent pour écouter les plus beaux chants et voir les plus beaux offices du monde. Mais aux temps où nous sommes, aller à Montserrat est beaucoup plus compliqué. Je ne pus me rendre là-bas que par l’extrême complaisance de la Generalitat, qui mit à ma disposition une voiture et un ange gardien, j’entends un très courtois inspecteur de police car je n’avais pu obtenir du Comité central les cachets fatidiques qui m’eussent permis de circuler librement à travers le pays. Je me mis en route au début d’un bel après-midi, à travers cette campagne catalane, dont je n’avais pu me faire qu’une idée vague du haut des airs — campagne ravissante, qui invitait moins à penser aux horreurs de la guerre qu'à Daphnis et Chloé. Pourtant, de loin en loin, aux carrefours, une barricade et des hommes armés qui se présentaient à la portière de l’auto, me ramenaient à la réalité. Ma voiture portait bien le fanion de la Generalitat, mais que faisait, que voulait, où allait ce Français ? J'exhibai mon passeport et prenais la mine de quelqu'un qui ne comprend rien à ce qui se passe. Mon inspecteur affectait chaque fois le même dédain supérieur et carrait ses larges épaules à côté du chauffeur, comme s’il avait pris en pitié des gens qui ne connaissaient pas leur consigne : à toute heure de jour et de nuit, ne doit-on pas laisser passer les autos de la Generalitat ? Finalement, après quatre ou cinq minutes de palabre on nous laissait aller, et je ne pensais plus, jusqu’à la prochaine barricade, qu’à me distraire au spectacle de,cette campagne qui n’est qu’un grand jardin, le jardin des Filles-Fleurs. N’entendez point par là qu’elle est peuplée de paysannes d’une séduction particulière. Mais c’est ici que Wagner a placé, dans Parsifal, l’Enchantement du Vendredi Saint; c’est ici que la tentation, jaillissant de tous les calices des fleurs, essaye d’entraîner au péché le héros au cœur pur. Là-bas, dans cette brume qui tremble au sommet d’une colline, c'est le château du magicien Klingsor et de Kundry l’Enchanteresse ; et là-bas, plus loin encore, dans ce hérissement de roches rouges, c’est Montserrat, c’est Montsalvat, c est le château du Graal, où Amfortas, le roi pécheur, saigne d’une blessure inguérissable pour avoir cédé un jour au baiser de Kundry. Tandis que la voiture m'emporte de barricade en barricade, le long des méandres de la route qui monte vers les cimes de la montagne en dents de scie, je songe à l’étrange amitié qui unit un moment Wagner et Bakounine. Et une scène assez comique me revient à l’esprit. Wagner raconte dans ses Mémoires qu’un jour qu’il venait de jouer la Neuvième Symphonie, Bakounine se jeta dans ses bras en s’écriant : « Si toute la musique est destinée à disparaître dans l’incendie universel, nous devons au péril de nos vies sauver cette merveille ! » Ravi d’un si bel enthousiasme, Wagner voulut l’entretenir d'un drame musical qui devait être l’apothéose de l'idéal évangélique (sans doute quelque préfiguration de Lohengrin ou de Parsifal). Mais à son grand déplaisir, le Russe refusa net de l’écouter plus longtemps... Comme Bakounine autrefois, le Catalan d’aujourd’hui ne veut plus entendre parler de ce lyrisme religieux qui soulevait le génie du musicien. Tous les villages que je traverse ont leur église plus ou moins effondrée, plus ou moins incendiée, et arborent au-dessus de ces ruines le drapeau de la F. A. I. [Fédération anarchique ibérique] : c’est la traduction dramatique, dans la vie et l’histoire, de l’entretien des deux amis. Au passage, mon ange gardien me raconte les atrocités qui se sont passées là, mais à l’en croire, les Catalans n’en sont pas responsables, et voici l’explication qu’il me donne : 

— Connaissez-vous la province d’Almeria ? C’est en Andalousie le pays le plus misérable. Un désert marocain, Les gens, là-bas. louent, pour cinq francs par an, un olivier ou un figuier, ils l’entourent d’une haie d’épines et s’installent dessous, avec leurs poules, leur cochon et leur famille. Sitôt qu’ils ont devant eux quarante ou cinquante pesetas, de quoi payer leur passage, ils tuent les poules et le cochon et vont s'embarquer pour Barcelone, dans le petit port d'Aguilas. Barcelone, c’est pour eux le paradis ! Du temps où les affaires marchaient, ils trouvaient chez nous du travail dans les usines ou dans les fermes, et une vie un peu moins misérable que celle qu’ils laissaient derrière eux. Les patrons, les propriétaires ont souvent abusé de leur simplicité, en leur donnant des salaires de famine. Ils le payent chèrement aujourd’hui!... Depuis une vingtaine d’années, il en est venu des milliers et des milliers. de ces Andalous de Murcie et d’Alméria. On les retrouve tous, soit dans la F. A. I., soit dans la C. N. T. [Confédération nationale du travail], et ce sont eux qui font régner la terreur dans les campagnes ». 

J’avais déjà entendu, l’autre jour, des propos analogues, avec cette variante, toutefois, que si Murciens et Almériens s’offraient pour tous les mauvais coups, il y avait toujours derrière eux un Catalan pour les pousser... 

Gravure via BnF Gallica

La route ne cesse de grimper au-dessus de la vallée du Llobregat, dont nous apercevons en bas les filets d’eau brillante parmi le sable et les cailloux. Le pays a cessé de verdoyer. Nous sommes entrés dans le royaume des aiguilles coupantes qui se hérissent dans le ciel, et de la terre brûlée. Çà et là, de petits ermitages, qui n’ont jamais été plus solitaires qu’aujourd'hui. Beaucoup n’ont plus de toit et sont noircis par les flammes. On pourrait se croire revenu au temps du sultan Almanzor, ou, sans aller si loin, au temps où les grognards de l’Empire, venus ici à deux reprises, ravagèrent si bien Montserrat qu’ils n’en laissèrent pas pierre sur pierre... 

Tout à coup, un brusque virage, une cavité dans la montagne — la Santa Cuva, comme on 1'appelle — et dans la cave, sur une étroite esplanade, une longue suite de bâtiments accolés au rocher, qui n'auraient pas grand intérêt, s’ils n’étaient surmontés d’un étonnant diadème d’aiguilles rocheuses, ocrées ou rouges : c’est le couvent de Montserrat. A l’entrée du monastère, je lis en grosses lettres sur la porte : "Propriété de la République catalane". J'ai déjà lu cela sous le porche de la cathédrale, à Barcelone. C'est le moyen qu'on a trouvé pour dérober au vandalisme des anarchistes (catalans, murciens ou almériens) les monuments qu’on veut sauver. Mais combien de temps la pancarte conservera-t-elle son prestige ? La propriété de l’Etat n’était pas, que je sache, plus sacrée aux yeux de Bakounine que celle des simples particuliers. 

J'entre et je trouve dans la cour une cinquantaine d’enfants qui jouent. Montserrat est devenu, paraît-il, une colonie de vacances. Et à quoi jouent-ils, ces enfants ? Au jeu des barricades, qu’ils ont appris à Barcelone. Quoi ! c’est là le château du Graal ? Je ne découvre autour de moi que des bâtiments neufs et sans style. Seule, la façade de l’église a quelque caractère. Elle apparaît au fond d’une étroite et longue cour, entre de hautes murailles nues, percées de fenêtres fermées. C’est un fronton de briques tout uni, mais sur lequel est appliqué un beau motif de pierre, qui monte du porche jusqu’au sommet, et au milieu duquel éclate la rose du vitrail. Les autres constructions pourraient aussi bien être une caserne, une hôtellerie ou un sanatorium. Ah! comme cet endroit, hier encore si pénétré de spiritualité, a pris vite un air morne, indifférent, dès que s’est retirée la vie profonde qui l’animait ! Sans doute, il y a quelques semaines, en dehors des jours de pèlerinage, il n'y avait pas ici beaucoup plus d’animation qu’on n'en voit maintenant, car si peuplé qu’il soit, un couvent garde toujours solitude et silence. Mais une activité secrète, qui rayonne partout, écarte toute idée d’abandon. Aujourd’hui, c'est le vide, le néant, l’ennui pur et simple. Et ces enfants qui crient ne semblent là que pour en faire mesurer l’étendue. Quand vous veniez ici, suivant la règle monastique, vous étiez hébergé le temps que vous vouliez, et quand vous repartiez, vous jetiez dans le tronc l’aumône qui vous faisait plaisir. Une hospitalité si large, cette vie détachée de tout souci matériel, cette existence en commun, où personne ne possède rien en propre, tout cela, semble-t-il, aurait eu de quoi séduire l’apôtre Bakounine et ses disciples barcelonais. Peut-être, s’il était venu ici, et s’il avait entendu les chants sublimes que Wagner y entendit un jour — (s'il est vrai qu’il y vint jamais?) — peut-être aurait-il dit, comme après la Neuvième Symphonie : « Cela doit être sauvé ! » Mais à quoi vais-je rêver là? Le monde de désordre et de haine qui règne au pied de ces murailles n’a, hélas! rien à voir avec la paix bénédictine... 

Un gros Catalan réjoui, qu’à sa courte veste bleu de roi et à ses boutons de métal je reconnais pour un huissier de la Generalitat, arrive avec ses clefs, et va me promener dans cette mort. D’abord, un long couloir : le cabinet de Barbe-Bleue ! Si loin que le regard s’en aille, ce ne sont que robes noires accrochées à leurs clous, comme autant de pendus, les manteaux que revêtaient les moines pour se rendre à l’office. Je passe la revue de ces ombres, et au bout du vestiaire, une petite porte basse m’introduit dans le choeur. Mon guide allume sa cigarette, presse sur un bouton et toute l’église apparaît dans une lumière aussi douce que si elle n’était éclairée que par les cierges. L'autel est au milieu du choeur, abrité sous un dôme que portent des colonnes de marbre. Derrière, en demi-cercle, disposées sur trois rangs, les stalles des moines — j’allais dire des chevaliers du Graal. Et tout au fond, sous une arcade d’or et de mosaïque, la patronne de la Catalogne, la reine de Montserrat, la Moreneta, ainsi nommée parce que son visage est noirci par la fumée des cierges et des lampes qui brûlent devant elle depuis des siècles. Elle est là, dans son salon aérien, précieux. étincelant, son camarin, comme on dit en Espagne, l’Enfant Jésus sur ses genoux, le globe dans sa main, coiffée d'un diadème de pierreries et chargée d'un lourd manteau de soie. Par une échelle placée derrière le camarin, mon guide me fit monter jusqu’aux pieds de la Vierge. Avec quelle désinvolture le maraud lui souffle au visage la fumée de sa cigarette ! Avec quel affreux sans-gêne il soulève son manteau de soie, pour me montrer la statue de pierre qui se cache dessous ! Où sont les jours où le moine, chargé de changer cette chape suivant le caractère des fêtes, n’osait lever les yeux sur elle tout le temps qu’il faisait son office ! Je vois trop bien que mon joyeux Catalan n’a d’autre idée que de me faire toucher du doigt le mensonge de cette mise en scène, et qu’il n’y a sous ce décor que la pierre la plus commune ! Ah! qu’il se trompe, le pauvre homme! Comme elle est touchante et simple, la petite Vierge du douzième siècle, haute d'un mètre à peine, dans son attitude un peu raide, avec sa tête trop grosse pour son corps — défaut de proportion qui, joint au goût naturel de l’Espagnol pour le faste et la richesse, donna sans doute 1'idée de la vêtir. J’ai honte pour elle et pour moi. Je la laisse à son camarin. Je tourne l'électricité pour la replonger dans la nuit innocente, et je passe dans sa bibliothèque, la bibliothèque de Moreneta. On appelle ainsi une longue salle, tapissée du haut en bas par des ex-votos. Sur les murs, une procession de cannes et de béquilles; au plafond, une escadre de navires petits ou grands ; sous les vitrines, des objets de toutes sortes. Dans ce pieux bric-à-brac, a-t-on conservé l’anneau d’or et la lettre que François Ier, arrivant à Barcelone après la défaite de Pavie, avait envoyés à Montserrat, avec ces mots de courtoisie : « Voici tout ce qu'un roi prisonnier peut offrir à la Dame de ses amours » ? Je l’ai cherché sans le trouver. Quant à l’autre bibliothèque, la vraie, celle des moines, elle est intacte, Dieu merci ! Tous les livres sont là, classés avec une méthode que les Bénédictins n’ont à apprendre de personne. On voyait encore, sur les tables, le livre ouvert, la note inachevée, muets témoignages du travail interrompu. Dans la vaste imprimerie, qui occupe le dernier étage, même impression de vie arrêtée tout à coup par un soudain cataclysme, qui aurait supprimé les hommes et laissé intactes les choses. La grande oeuvre à laquelle s’attachaient depuis plusieurs années les Bénédictins de Montserrat est une édition de la Bible en langue catalane. Devant ces pages à demi composées, je songeais que, jadis, bien des peuples d’Europe avaient pris conscience de leur langue, c’est-à-dire de leur esprit, dans une traduction du vieux livres. Ces moines, brutalement arrachés à leur tâche, collaboraient ainsi avec les nationalistes de Barcelone, et travaillaient à leur manière à l’œuvre de la résurrection catalane. Mais on imagine assez que ce n’est pas avec des arguments pareils qu’on a pu les tirer d'affaire. On s’est contenté de faire valoir qu’ils travaillaient de leurs mains ; qu’ils imprimaient des livres, de bondieuserie sans doute, mais des livres tout de même ; qu'ils étaient, en somme, des prolétaires : et c’est ainsi qu’on les a sauvés. 

J’achevai ma visite par une rencontre fort imprévue, car en venant à Montserrat, je ne m’attendais pas à trouver, dans la pièce qui servait de salon à l’abbé, le portrait de La Fontaine et celui de sa femme, Mlle Héricart ! Deux beaux portraits, ma foi. Originaux ou copies de Rigault, je ne sais. Mais que faisait-il dans ce couvent, le conteur libertin, si attaché aux choses qu’on apprend à mépriser ici ? Quelle aventure l’avait amené là, le poète de l'expérience humaine, dans ce château de l’Absolu ? A ce moment, l’inspecteur de police, qui ne m’avait pas accompagné dans la visite du monastère, vint me rejoindre pour me dire à l’oreille qu’on venait d’assassiner trois personnes sur la route de Monestrol, et qu’il serait peut-être prudent de ne pas attendre la nuit pour rentrer à Barcelone. Un rapide regard, en passant, au petit musée préhistorique (juste le temps de prendre le sentiment de la vanité des choses qui nous bouleversent le plus) et je quittai Montserrat. 

Nous traversâmes Monestrol, gros bourg industriel, où quelque deux mille ouvriers et ouvrières travaillaient aux filatures de coton, aujourd’hui toutes arrêtées. Un immense drapeau rouge et noir flottait en haut du clocher. En voyant passer la voiture de la Generalitat, femmes et enfants, assis devant les portes, nous saluaient le poing tendu. Au delà du bourg, nous arrivâmes à l’endroit où s'était produit le triple meurtre qui avait hâté notre départ. Les cadavres n’étaient plus là. — Il y a seulement quelques semaines, constata mon policier, nous les aurions trouvés sur la route. Mais aujourd’hui, les gens sont enlevés aussitôt tués. Et, sur un ton où je cherchai vainement l’ironie : — L’ordre se rétablit, me dit-il.

Pour visiter le monastère de Montserrat à partir de Barcelone, voir les informations fournies par Barcelona Turismo.

dimanche 30 mars 2025

Total Baroque, un nouveau magazine en ligne pour les passionnés de musique ancienne

Total Baroque Magazine / Nouveau média en ligne consacré à la musique ancienne

Lancé le 20 février 2025, Total Baroque Magazine (http://totalbaroque.com) est un nouveau média numérique indépendant qui traite de l'actualité de la musique ancienne dans le monde par des articles approfondis, reportages, interviews, portraits, chroniques historiques et vidéos, plutôt que par des comptes rendus de concerts ou d'opéras.

À qui s'adresse Total Baroque Magazine ?

Total Baroque Magazine s'adresse à tous les amateurs et passionnés de musique ancienne à travers le monde, dans une édition trilingue (français, allemand, anglais), et vise en particulier les abonnés de la communauté « Total Baroque » sur Facebook, Instagram (80 000 followers) et YouTube (83 000 abonnés).

Total Baroque Magazine s'adresse également aux étudiants de musique ancienne dans les Conservatoires et lieux de formation. À ce titre, une rubrique « Jeunes talents » (totalbaroque.com/tag/jeunes-talents) met en évidence chaque semaine les artistes et ensembles émergents, ainsi que les informations pratiques des concours nationaux et internationaux.

Total Baroque Magazine est un média hebdomadaire « freemium » avec une partie payante et une partie gratuite. Des articles à valeur ajoutée journalistique constituent le corps payant de Total Baroque Magazine : interviews des « maîtres du baroque », rencontre avec des « jeunes talents », portraits et reportages sur la vie quotidienne des artistes et des grandes institutions de musique ancienne, articles sur des initiatives originales et novatrices, et une « vidéo de la semaine », intégrale de concert ou d'opéra.

En accès gratuit, Total Baroque Magazine propose un suivi de l'actualité de la musique ancienne à travers le fil info « Presto », une présentation des nouveautés CD, un panorama des images d'actualité de la semaine, et une sélection hebdomadaire de vidéos et de podcasts du web.


Source : extraits du CP de Total Baroque

jeudi 27 mars 2025

Corinne Winters triomphe en Káťa Kabanová pour ses débuts à l'Opéra de Munich


Tu sais, parfois je rêve que je suis un oiseau
- Kat'ja

Dans l'opéra Káťa Kabanová, l'héroïne est prise au piège dans le maillage d'un réseau de relations malsaines : Kabanicha, sa belle-mère autoritaire, opprime et contrôle son fils Tichon, dont le mariage avec Káťa souffre considérablement de cette domination étrangère. Comme Káťa ne trouve pas son compte dans cette famille, elle se réfugie, elle et ses désirs érotiques insatisfaits, dans une liaison avec Boris.

En tant que compositeur et librettiste, Janáček concentre l'action de l'œuvre littéraire d'origine, le drame Orage d'Alexander N. Ostrowski : le livret renonce en grande partie à décrire les circonstances sociales extérieures, qui déterminent de manière décisive la nature et les décisions de Káťa. Au lieu de cela, Janáček retrace l'évolution du personnage-titre dans un langage musical psychologique et délicat. Le sentiment de culpabilité de Káťa ne cesse de croître jusqu'à ce qu'il éclate dans une confession publique qui prend la forme d'un orage émotionnel. La musique tumultueuse et parfois survoltée ouvre l'espace à des passages de grâce lyrique et nous permet de ressentir l'essence la plus intime des personnages.

Le metteur en scène Krzysztof Warlikowski voit en Káťa une marginale à qui l'on refuse une vie en accord avec ses aspirations et qui finit par préférer la mort au mensonge. Le pouvoir destructeur sous-jacent de la religion ne se trouve pas seulement dans une petite ville russe sur la Volga dans les années 1860, où le livret situe l'action, mais peut être observé partout dans le monde. À l'aide d'une équipe soudée, composée du chorégraphe Claude Bardouil, de la créatrice de lumières Felice Ross et du vidéaste Kamil Polak, Krzysztof Warlikowski a traqué les processus les plus profonds de la psyché humaine dans les espaces de la scénographe Małgorzata Szczęśniak et livre une vision de l'oeuvre d'une intelligence et d'une profondeur magistrales.

Mais où est donc passée la Volga ? Cette question à laquelle tous les metteurs en scènes et les scénographes qui montent Katia Kabanova doivent tenter d'apporter une réponse, reçoit un traitement original et subtil dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski et la scénographie de Małgorzata Szczęśniak, aussi en charge des costumes. La Volga est au coeur du livret et de la musique de Leoš Janáček qui s'est attaché à en évoquer " la mélancolie et les pleurs feutrés " du fleuve. Mais la nouvelle production munichoise ne présente pas de manière directe le grand fleuve et déplace l'action, initialement située dans un village sur la Volga en 1860, dans les années 1960 ou 70 dans la salle polyvalente d'une commune au bord d'un fleuve. Le pouvoir destructeur sous-jacent de la religion n'agit pas seulement là où le livret situe l'action, mais peut être observé partout dans le monde.

Alors que le public s'installe, l'action a déjà commencé sur le plateau où des couples dansent le tango. Pour Warlikowski, " les cours de tango appartiennent au domaine de cette maladie contemporaine qui pousse les gens à vouloir faire partie d’une communauté. Le tango est une image fantastique de l’harmonie. Deux corps. Une étreinte. Une passion feinte. C’est peut-être seulement en observant ces corps danser que Káťa a été inspirée à toucher un autre corps, à le presser contre elle, à l’embrasser. " L'absence de lever de rideau est sans doute une manière de réduire le fossé qui sépare la salle de la scène et d'inclure le public dans l'espace de la salle polyvalente. La salle communale est sobrement décorée par trois vitrines, un aquarium, un juke-box, une machine à sous, une horloge et une enseigne lumineuse indiquant l'emplacement des lieux d'aisance. Toute l'action prend place dans le huis-clos de la salle polyvalente dans laquelle l'assistance sera constamment le témoin des événements et notamment de la terrible confession publique de Kat'a. Un figurant insolite porte des palmes, un masque et un snorkel. Dans une des vitrines, on voit des animaux naturalisés, des gravures anciennes, une télévision d'un modèle ancien mais déjà en couleurs qui diffuse un reportage sur un fleuve dont on se plaît à imaginer qu'il s'agit de la Volga. À divers moments, l'aquarium se reflète sur la paroi qui lui fait face. La paroi du fond est modulable, en son centre on voit apparaître un bar avec un grand comptoir dont l'enseigne, — Bar Minéral — est évocatrice du thème aquatique. Deux vitrines nous renseignent sur les activités et les mœurs villageoises  : une vitrine pour les hommes, avec un mannequin arborant un costume de policier et peut-être un pêcheur en vêtements de pluie et, de l'autre côté de la salle, une vitrine présentant des mannequins féminins dont les pauvres robes décrivent très exactement la place subalterne de la femme vouée aux tâches ménagères dans une société très codifiée. La mise en scène assure une présence discrète et éparpillée au long fleuve, à cette " fontaine où l'accord est enfanté, dont il porte les ondulations ". Voici comment Krzysztof Warlikowski approche le fleuve tel que le décrit l'opéra :  

" La rivière et l’eau sont un élément central. La rivière est l’endroit où les chiots se noient. Le fleuve est également à l’origine de catastrophes dues à des inondations ou à d’autres scénarios où il sort de son lit. La rivière représente la beauté et le danger, la disparition. Il y a une vie sombre dans cette rivière. Une vie tentante peut-être. Une disparition dans la nature. "

Si la Volga est le plus long fleuve d'Europe, le fleuve de la mise en scène peut couler n'importe où dans le monde. La communauté villageoise veut faire belle figure, mais ce masque apparent cache la strate nauséabonde des relations malsaines, du non-dit généralisé auquel on tente d'échapper par l'alcool ou le sexe, l'un n'excluant évidemment pas l'autre. 

Le chef Marc Albrecht est familier de l'œuvre. Il a choisi de la présenter sans entracte de manière à préserver la tension et faire en sorte que les éléments convergents qui aboutissent à la catastrophe finale fassent pleinement leurs effets. Le chef évoque la musique de Janáček avec passion : 

"Je trouve simplement que c'est une musique qui brûle toujours, d'une bonne manière. Elle est toujours très proche de la personne qui agit, elle est douloureusement précise parfois, ça peut aussi faire mal (parfois en l'écoutant et aussi en l'exécutant). Il y a aussi des moments très abrupts, selon les cas, mais aussi des délicatesses, des vulnérabilités incroyablement touchantes. C'est donc une musique qui se glisse tout simplement sous la peau des gens sur scène, et là, elle fait des merveilles. Donc cette grande authenticité. Cette immédiateté (il n'y a pas de fausse note, pas de geste artificiel, pas d'effet non plus) - c'est tout simplement sincère. Et c'est toujours choquant aujourd'hui, si on le pense vraiment, si on le fait et si on le perçoit comme tel, alors cela a aussi ses moments inquiétants et aussi de grandes forces et de la confiance. Et Káťa, qui est au centre, est saisie par Janáček d'une manière dont  peu de personnages d'opéra bénéficient. Donc : c'est une musique incroyable ".

Corinne Winters en Kat'ja

La soprano américaine Corinne Winters vient de faire des débuts très remarqués à la Bayerische Staatsoper en Káťa, un rôle qu'elle a joué à de nombreuses reprises, notamment au Festival de Salzbourg 2022. Elle dispose de l'énorme avantage de parler le tchèque, ce qui lui permet de connoter et de colorer très exactement ce qu'exprime le texte. Elle apprécie la mise en scène différente et audacieuse de  Krzysztof Warlikowski et le défi qu'elle représente sur le plan dramatique. Son interprétation est à la fois parfaitement ciselée et parfaitement authentique. Elle décline avec une habileté stupéfiante toutes les composantes d'une personnalité empreinte de spiritualité emprisonnée dans les carcans étouffants de la religion et de la société, desquels elle tente de se libérer sans y parvenir, ne trouvant qu'une porte de sortie, celle du suicide. Pendant tout le temps de l'opéra, on reste suspendus aux lèvres de la chanteuse qui livre une interprétation émotionnelle d'une précision stupéfiante, dont l'effet est encore décuplé par les vidéos de Kamil Polak dont les projections agrandissent les expressions de la chanteuses. La vidéo devient ici un instrument redoutable qui ne laisse pas le droit à l'erreur, mais Corinne Winters se joue de cette difficulté en livrant un jeu sensible, véridique et naturel.

Kabanicha (Violeta Urmana) et Corinne Winters (Kat'a)

Violeta Urmana dessine avec un talent d'actrice consommé un portrait menaçant de Kabanicha, une matrone castratrice odieuse qui tient son fils Tikhon en laisse comme un caniche bien dressé. Małgorzata Szczęśniak lui a taillé un vestiaire évocateur d'une femme égocentrique qui parade en grande bourgeoise. Elle se croit d'une classe supérieure à celle des femmes de son village et tient à ce que cela se sache. John Daszak joue avec maestria le rôle du fils entièrement soumis à sa génitrice. Pavel Černoch campe un Boris marginal, en complet contraste avec le portrait du mari de Kat'a, et c'est sans doute ce contraste qui a séduit la jeune femme à la recherche d'une porte de sortie du monde étouffant dans lequel elle est cloisonnée. Ena Pongrac donne une exceptionnelle Varvara, la confidente et la complice de Kat'a.

Une grande soirée d'opéra, avec une ligne de chant basée sur " les petites mélodies de la parole  " qui selon les termes du compositeur devaient exprimer les pulsions, les affects et la vérité intérieure des personnages. Marc Albrecht et l'orchestre ont livré un travail d'orfèvre qui fait honneur au compositeur et, avec Corinne Winters, remportent un triomphe des plus mérités.


Kat'a (Corinne Winters), Boris (Pavel Černoch)
et Kabanicha (Violeta Urmana)

Distribution 


Direction musicale Marc Albrecht
Mise en scène Krzysztof Warlikowski
Décors et costumes Małgorzata Szczęśniak
Lumières Felice Ross
Vidéo Kamil Polak
Chorégraphie Claude Bardouil
Chœur Franz Obermair
Dramaturgie Christian Longchamp, Lukas Leipfinger

Dikoj Milan Siljanov
Boris Pavel Černoch
Kabanicha Violeta Urmana
Tichon John Daszak
Káťa Corinne Winters
Kudrjáš James Ley
Varvara Ena Pongrac
Kuligin Thomas Mole
Glaša Ekaterine Buachidze
Fekluša Elene Gvritishvili
Un homme Samuel Stopford
Une femme Natalie Lewis

Bayerisches Staatsorchester
Bayerischer Staatsopernchor

Crédit photographique © Geoffroy Schied

(1) Sources : le programme de la Bayerische Staatsoper, dont les " Réflexions de Krzysztof Warlikowski sur Káťa Kabanová " compilées par Christian Longchamp, des extraits de la médiathèque de  la presse. Les citations sont traduites.

Bibliographie : Leoš Janáček, Ecrits, Choisis, traduits et présentés par Daniela Langer, Fayard, 2009.

dimanche 23 mars 2025

L'Orphéon catalan et le Palau de la Música catalana — Reportage photos

Le Palau de la Música Catalana est une salle de concerts barcelonaise déclarée Monument national en 1971 et inscrite au Patrimoine mondial de l'Humanité par l'UNESCO en 1997. Construit par l'architecte Lluis Domènech i Montaner pour être le siège de l'Orfeó Català et financé par des dons privés, c'est une perle du patrimoine architectural et musical de Barcelone.

Dissimulé dans les ruelles de la partie haute du quartier de La Ribera, il s'agit d'un édifice moderniste très singulier :  le Palau de la Música Catalana conjugue sur sa magnifique façade, la sculpture, la mosaïque, les vitraux et les arts de la forge. La façade, faite de briques apparentes, présente une magnifique polychromie apportée par le revêtement en mosaïque, et est dominée par une somptueuse et symbolique sculpture de Miquel Blay où apparaît Sant Jordi brandissant le drapeau catalan. On accède à l'édifice par l'entrée annexe au Foyer, un nouvel espace aménagé comme point de rencontre ouvert au public toute la journée, ou par son vestibule, flanqué par deux réverbères représentatifs de la Barcelone de l'époque et qui fut son ancienne porte principale. 

Les orphéons - L'Orféo Català (L'Orphéon catalan)

Au courant du 19ème siècle, en plusieurs points de la Catalogne, d’importantes chorales se constituèrent, et il faut citer ici l’impulsion que donna au mouvement un artiste de grande énergie, Josep Anselm Clavé i Camps (1824-1874), un homme politique et musicien barcelonais, père du mouvement des orphéons en Catalogne et en Espagne. Clavé avait contribué à enseigner la technique du chant d’ensemble aux chorales du pays et les a dotées d’un répertoire de chants d’une inspiration ferme et populaire.

L’art du chant d’ensemble était destiné à prendre un développement considérable en Catalogne. Les grandes chorales mixtes (voix d’hommes, de femmes et d’enfants) y sont très nombreuses aujourd’hui. Ce furent les auditions de chorales étrangères, à l’Exposition Universelle de Barcelone, en 1888, qui donnèrent l’idée de constituer une chorale analogue en Catalogne. Cet épanouissement est dû avant tout à Louis Millet et à l'Orphéon catalan. Simple, sérieux, sans aucune pose, enthousiaste de son art, croyant, dans la plus belle acception du terme, Louis Millet est un esprit essentiellement religieux, et il a pour l’art le même culte que pour la religion. Il renouvelle la grande tradition des artistes catholiques du Moyen Age, pour qui l’art collabore avec la foi en un même idéal. Cette attitude établit une certaine parenté entre Millet et Vincent d’Indy. Il a fallu beaucoup d’énergie à Millet pour organiser l’Orphéon catalan, et pour en faire une des meilleures chorales qui soient. L’Orphéon catalan ne chante que de belles œuvres, simples comme les vieilles chansons du pays, ou d’une polyphonie complexe, Palestrina, Vittoria, J.-S. Bach. Avant la fondation de l’Orphéon catalan en 1891, il n’y avait de musique à Barcelone que dans les cafés.

On commença avec vingt-huit choristes. Dès 1893, il y en eut cinquante. En 1895, on organisa la section d’enfants, et l’excellent musicien Francesc Pujol, disciple de Millet, seconda le maître dans le travail, chaque jour plus considérable, exigé par l’Orphéon. En 1896, ce fut le tour de la section de femmes. En 1897, il y avait cent choristes. En 1916, ils étaient deux cent trente-neuf . De jour en jour, le prestige de l’Orphéon allait croissant. Dès 1895, il donnait de nombreux concerts dans diverses villes de Catalogne et dans les églises ; la même année, il collaborait avec la Chapelle nationale russe, venue à Barcelone, et dont l’influence fut considérable par son sens artiste et la perfection de ses exécutions. Dans le Midi de la France, les concerts de l’Orphéon, à partir de 1897 (Concours International de Nice), furent des triomphes.

Après avoir usé de locaux de fortune et changé souvent de lieu de réunion, la grande chorale reçut un local digne d’elle, le Palais de la Musique catalane, construit par l’architecte Lluis Doménech i Montaner (1850-1923) et inauguré en février 1908. Le Palau de la Mùsica Catalana (1905-1908) est remarquable par la variété des matériaux utilisés, la fantaisie allégorique. Les couleurs de la coupole du maître verrier Antoni Rigalt composent un ensemble éblouissant. Outre la grande salle, dont l’acoustique est parfaite, il renferme une salle de répétitions, une bibliothèque, diverses salles pour l’administration.

L’Orphéon publie un bulletin, la Revista musical catalana, fondée en 1903. Les exécutions de l’Orphéon catalan sont connues pour être d’une très grande perfection. Millet a expliqué à plusieurs reprises comment il entend l’interprétation chorale. Selon lui , le but de cette interprétation n’est ni l’effet brillant ni l’exécution de difficultés techniques, mais la tenue dans l’expression, le rendu exact de l’émotion, avec tout le nuancé qui la traduit. Il faut que chacun se rende compte de ce qu’il chante et que l’ensemble donne un sentiment d’harmonie et de plénitude. L'Orphéon catalan est parvenu à réaliser ce programme. Conscient de son art, Millet a écrit do nombreuses études sur la musique : elles ont paru en volume sous le titre Pel nostre Idéal (1917).

Le rôle de l'Orphéon dans l’expansion du sentiment national catalan est considérable. Il a donné son expression à la forme musicale de ce sentiment.

La salle de concert du  Palais de la Musique Catalane 

La visite de la salle de concerts est le clou du parcours. Elle est l’une des salles de concerts les plus spéciales au monde et l’un des monuments les plus représentatifs du modernisme catalan. Elle offre une excellente acoustique, raison pour laquelle de nombreux artistes de grande renommée ont joué dans ces locaux et sont tombés amoureux d’elle. La Salle de Concerts, aux proportions harmonieuses, à la riche décoration et grande luminosité grâce la grande lucarne centrale, est l'élément principal du bâtiment. De manière exceptionnelle, on peut marcher sur la scène et voir le Palau du point de vue des artistes. Enfin dans la salle Lluís Millet, qui porte le nom du fondateur de l'Orfeó Català, on peut observer de près la colonnade du balcon de la façade principale grâce à sa spectaculaire baie vitré. 

Il s’agit d’un espace lumineux et coloré composé de vitraux, dans lequel chaque détail est soigné au maximum pour faire plonger les spectateurs dans un monde de fantaisie. Domènech i Montaner intègre abondamment les arts appliqués au sein de son édifice, Des bustes, des reliefs et des sculptures remplissent de magie la salle et la scène. L’ambiance y est idéale pour profiter de n’importe quel type de musique. On remarquera entre autres chefs-d'oeuvre, un buste de Beethoven, Pégase et le groupe de la Chevauchée des Walkyries de Wagner, une oeuvre magistrale du sculpteur Pablo Gargallo. La thématique florale qui orne plusieurs endroits du palais, les statues au corps en mosaïque et le buste en relief sont l'œuvre du sculpteur Eusebi Arnau, qui participa à de nombreuses œuvres modernistes emblématiques.

Domènech i Montaner fait preuve d'une grande originalité dans la conception du palais. Il utilise une structure métallique inédite pour libérer de grands espaces fermés par du verre. Le recours à un patio intermédiaire entre l'édifice et l'église qu'il jouxte permet l'arrivée de lumière de manière uniforme et symétrique dans la salle de concert. Enfin, le parti-pris de construire la scène au premier étage permet un éclairage naturel par le plafond. 

Si la vocation première du palais était de recevoir des concerts de chorale, de la musique symphonique et des récitals, il est utilisé aujourd'hui pour tous les types de musiques, du classique à la musique moderne. Il poursuit sa vocation pédagogique en accueillant tout au long de l'années des concerts destinés à un public scolaire.

Reportage photographique 


Chevauchée des Walkyries





























Pégase

Chevauchée des Walkyries


Sources : compilation de renseignements glanés sur divers sites, dont le site Barcelonaturisme, Wikipedia et surtout l'Historial de l'Orfeó català, publié en 1916, lors du 25ème anniversaire de sa fondation.

Crédit photos © Marco Pohle (25 premières photos) et Luc Roger (7 dernières photos)

Pour votre visite de Barcelone, le site Barcelonaturisme est tout indiqué.

jeudi 20 mars 2025

Le Lohengrin iconoclaste de Katharina Wagner au Liceu de Barcelone

Klaus Florian Vogt (Lohengrin) et le cygne noir © A. Bofill 

La nouvelle production de Lohengrin mise en scène par Katharina Wagner au Liceu vient enfin d'être portée sur les fonts baptismaux après avoir connu une double annulation, d'abord à Barcelone en 2020 en raison du confinement lié au Covid, puis à Leipzig en 2022 à cause de problèmes logistiques (voir notre article). Katharina Wagner a repris son projet initial en y apportant de légères modifications. La metteure en scène, qui avait déjà mis en évidence la face sombre et cachée du personnage principal dans son Lohengrin de Budapest en 2004, a tenté de l'explorer en profondeur : elle  fait de Lohengrin un être manipulateur, ambitieux et criminel capable de tuer pour accéder au pouvoir. Le cygne, témoin de son crime, le hantera tout au long de l'opéra, tourmentant sa conscience jusqu'à ce qu'il craque et passe aux aveux.

Dès le prélude d'ouverture, on suit les jeux d'une paire de jeunes gens en train de mimer un combat puis un couronnement, comme le feraient des enfants : le jeune homme porte une épée en bois, la jeune femme le sacre roi en posant une couronne de carton sur sa tête. La jeune fille s'éloigne, apparaît alors Lohengrin qui se met à livrer combat contre le jeune homme, il l'accule dans un marais dans lequel le jeune homme tombe. Lohengrin lui maintient la tête sous l'eau jusqu'à ce que mort s'ensuive. Derrière le marais s'élève un monticule de schiste feuilleté sur lequel repose un cygne noir grandeur nature qui fait froufrouter les plumes de ses ailes et dont la tête et le col sont mobiles, une petite merveille de mécanique. Le cygne est le témoin du meurtre de Gottfried, le frère d'Elsa de Brabant. Lohengrin laisse le cadavre au fond de la mare et cache la couronne sous des strates de schiste. La scène se passe dans une forêt sombre, des séries d'arbres morts placés aux entrées des coulisses encadrent la scène. Derrière le monticule schisteux l'image boisée en fond de scène accroît encore l'effet de profondeur. Le scénographe Marc Löhrer a réussi un décor spectaculaire qui nous transporte dans l'atmosphère froide et glaciale du Duché de Brabant. 

La metteure en scène s'éloigne délibérément de la définition romantique de l'opéra Lohengrin qui est traditionnellement perçu comme un conte fantastique et mythique. Elle dépouille l'opéra de ses composantes surnaturelles pour nous offrir un roman noir, un thriller qui fait de Lohengrin un être double, rayonnant dans la blancheur lumineuse de ses vêtements et dans la ligne romantique de son chant, mais dont la noble apparence cache une personne fourbe sans foi ni loi, sinon la sienne propre. Katharina Wagner provoque et déstabilise le public en pratiquant une inversion des rôles, qui blanchit l'ambitieux Telramund et donne à Ortrud une dimension jusqu'ici inconnue. Si cette perspective nouvelle surprend, on peut l'accueillir avec étonnement et curiosité pendant le premier acte. Mais elle devient bien vite incompréhensible, tant le livret et la musique la contredisent. La dichotomie entre l'opéra d'origine et le concept de la mise en scène s'exacerbe. À la fin de l'opéra on assiste à un bain de sang shakespearien. Ortrud, qui en fouillant le marais avec Telramund avait déjà retrouvé le vêtement de Gottfried, le frère d'Elsa, retire son corps sans vie des eaux fétides. Ce cadavre ne ressuscitera pas, Lohengrin étranglera Ortrud avant de se suicider en se taillant les veines des poignets. Elsa s'effondre pour ne plus se relever. La metteure en scène n'a pas servi l'oeuvre mais s'en est emparée pour la détourner au profit de l'expression de sa propre vision. Lors des salutations, le public, enchanté par l'excellence de la direction d'orchestre, des choeurs et des chanteurs, les acclame avec vigueur, mais il va marquer sa mauvaise humeur par une houle de huées quand apparaît l'équipe de production.

Pourquoi avoir choisi un cygne noir en lieu et place de l'habituel cygne à la blancheur immaculée qui souligne l'innocence du jeune Gottfried ? C'est au spectateur d'en déterminer la symbolique. Peut-être le cygne noir porte-t-il le deuil de la mort de Gottfried. Les doctes wagnériens se souviennent sans doute du récit qu'a donné Richard Wagner dans Mein Leben (Ma vie) des circonstances de son séjour dans le somptueux immeuble qui était alors la résidence de l'ambassadeur de Prusse à Paris. Wagner y fut accueilli du 11 au 31 juillet 1861. Wagner, en proie aux soucis d'argent et sans domicile,  avait été discrètement soutenu par le comte Albert de Pourtalès, ambassadeur de Prusse à Paris, et par sa femme Anna, née Bethmann-Hollweg. « On m’y donna une jolie chambrette avec vue sur le jardin et d’où l’on apercevait les Tuileries. Dans le bassin se baignaient en solitaires deux cygnes noirs qui me plongeaient dans une douce rêverie. […] J’y composai deux pages d’album : l’une, destinée à la princesse Metternich […] l’autre, dédiée à la comtesse de Pourtalès, a été perdue ». La page d'album pour piano datée du 29 juillet 1861 a été retrouvée, elle a pour titre Ankunft bei den schwarzen Schwänen [WWV 95]. Dans la nouvelle production, le cygne noir accompagne Lohengrin tout au long de l'opéra, témoin silencieux du meurtre. Lohengrin tentera à plusieurs reprises de s'en débarrasser, d'abord en lui décochant un coup de pied qui le fait disparaître en coulisse, ce qui déclenche le rire des spectateurs, puis en essayant de l'enfermer dans une des nombreuses malles militaires. Mais le cygne accusateur revient toujours hanter le fils de Parsifal, comme un boulet au pied d'un condamné à mort.

Miina-Liisa Värelä en Ortrud  © David Ruano

Les malles militaires constituent un autre leitmotiv scénique, et ici aussi c'est au spectateur d'en interpréter la fonction. Elles peuvent être les malles du voyageur Lohengrin arrivé d'un pays lointain ("In fernem Land"). Ou encore les malles militaires qui accompagnent les troupes parties au combat. Elles sont empilées pour servir d'estrade à un échafaud de fortune érigé par Telramund après qu'il a réalisé un noeud coulant dans la corde avec laquelle il compte bien faire pendre Elsa, dès que le roi aura reconnu sa légitimité de suzerain du peuple de Brabant. La couronne est un autre leitmotiv : elle est la couronne destinée à Gottfried, elle est la couronne convoitée avec avidité par Ortrud qui lorsqu'elle se retrouve seule s'en pare pour une parade solitaire, elle devient un objet dérisoire en fin d'opéra parce que tous les prétendants sont morts. La corde est un autre thème récurrent : destinée à la pendaison d'Elsa, elle retourne à son expéditeur qui veut s'en servir pour se suicider alors qu'il a perdu son honneur. 

Le paysage naturel et désolé du prélude et du premier acte se voit ensuite complété par les trois grands cubes suspendus qui apparaissent au troisième acte, symbolisant les trois mondes de Lohengrin, d'Elsa et du couple Teralmund et Ortrud, des mondes condamnés à ne pas se comprendre. Les trois cubes sont juxtaposés et situés en surplomb de la scène, les personnages y accèdent par des escaliers de fer. Ce sont trois chambres au mobilier blanc, identique et spartiate, trois espaces qui viennent renforcer la psychologie complexe du drame, trois espaces dans lesquels les protagonistes peuvent dévoiler leur vrai visage et se laisser aller à leurs émotions, parce qu'ils ne s'y sentent pas surveillés :  Elsa peut y donner libre cours à sa suspicion, Ortrud et Teralmund se laisser aller à leurs ambitions régaliennes et fomenter leurs projets malveillants, Lohengrin y retrouve son cygne dont il ne parvient pas à clouer le bec.

En choisissant d'écarter le caractère fantastique et mythique du drame, la metteure en scène a tenté d’interpréter Lohengrin d’une manière qui soit socialement pertinente et contemporaine. Elle met en exergue des thèmes tels que l'identité, le secret, le pouvoir, la confiance et la méfiance et interprète l'opéra comme une œuvre qui traite de questions actuelles. Mais voilà, ce qui en début de soirée a pu attiser la curiosité du public retombe aussi vite qu'un soufflé raté. Les ingrédients du sublime poème wagnérien et de sa musique grandiose contredisent constamment le propos de la mise en scène, et cela d'autant plus qu'ils sont portés par un chef wagnérien étoilé, par un orchestre et des choeurs de tout premier plan et par une constellation de chanteurs brillantissimes.  

Miina-Liisa Värelä en Ortrud
Ólafur Sigurdarson en Telramun© David Ruano

Depuis qu'il a pris la direction musicale de l'Orchestre du Gran Teatre del Liceu lors de la saison 2012-2013, Josep Pons s'est déjà illustré en y dirigeant des œuvres de Wagner :le Ring du Nibelungen, Tristan et Isolde et ParsifalIl a fait de la musique de Wagner son fer de lance et est parvenu à faire en sorte  que l'orchestre atteigne un degré de perfection rare. La beauté lyrique, la vivacité des tempi et la dynamique de l'exécution sont  exceptionnels dans cette direction amoureuse de l'oeuvre. Dirigé par Pablo Assante, le choeur, dont le rôle est essentiel dans Lohengrin, atteint lui aussi un niveau d'excellence maximal.  On retrouve des chanteurs et des chanteuses adoubés à Bayreuth. Günter Groisböck prête sa stature athlétique et les chaleurs de son timbre à un roi Heinrich solide sur le plan scénique mais qui peine à convaincre sur le plan vocal. Roman Trexel donne lui aussi un Héraut trop en retrait du rôle qui aurait pu recevoir un développement plus convaincant. Ólafur Sigurdarson dans le rôle de Friedrich von Telramund  reste fort discret et linéaire au premier acte, mais parvient à prendre son envol aux deuxièmes et troisièmes actes et à donner toute sa dimension à son personnage. Parmi les protagonistes masculins, la palme revient sans conteste au Lohengrin de Klaus Florian Vogt qui reprend ici son rôle fétiche déjà chanté au Liceu lors de la saison 2012/2013. Son chant, d'un raffinement délicat et nuancé, peut devenir puissant et gagner en intensité, la projection, la diction et le phrasé sont irréprochables. Mais à l'impossible nul n'est tenu : le ténor reste fidèle à la partition et ne semble pas chercher à rendre compte de la duplicité imputée à son personnage par la mise en scène. Elisabeth Teige donne une Elsa d'une sensibilité à fleur de peau, elle dresse le portrait d'une femme juvénile, fragile, malheureuse et craintive, dépassée par les événements, influençable à souhait. La révélation de la soirée, le rôle le plus puissant est l'Ortrud de Miina-Liissa Värelä qui confirme sa vocation de grande soprano dramatique. Elle a brûlé les planches avec son total investissement dans le rôle,une présence scénique inouïe .Une telle qualité d'interprétation rend le personnage moins maléfique et en nuance les contours. Et si Ortrud n'est pas parvenue à ses fins en devenant duchesse de Brabant, son interprète est sans conteste la reine d'une soirée qui a connu le triomphe de la musique sur les errances de la mise en scène.

Distribution du 17 mars 2023

Direction musicale Josep Pons
Mise en scène Katharina Wagner
Scénographie Marc Löhrer
Costumes Thomas kaiser
Lumières Peter E. Younes
Dramaturgie Daniel Weber

Heinrich Günter Groissböck
Lohengrin Klaus Florian Vogt
Elsa von Brabant Elisabeth Teige.
Telramund Ólafur Sigurdarson
Ortrud Miina-Liisa Värelä
Héraut Roman Trekel
Chevaliers Jorge Rodríguez Norton, Gerardo López, Guillem Batllori, Toni Marsol. Jeunes nobles Carmen Jiménez / Mariel Fontes / Mariel Aguilar / Elizabeth Gillming

Orchestre symphonique du Gran Teatre del Liceu
Choeur du Gran Teatre del Liceu
Chef du choeur Pablo Assante

Pour la préparation d'un séjour à Barcelone, le site de l'office du tourisme : www.barcelonaturisme.com.

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