samedi 19 mars 2022

Il y a cent ans — Les bonnes manières en 1923 : la main et le chapeau. Un article d'Eugène Marsan




LE DERNIER USAGE DE LA CIVILITE 
LA MAIN ET LE CHAPEAU

Les usages, il ne faut pas s'enfermer avec entêtement dans leur forme ancienne. Acceptons qu'ils varient, il suffit de vouloir que leur forme nouvelle soit gentille et courtoise. Deux de nos contemporains qui sont des égaux, qui ne sont pas très liés, qui ne sont plus des enfants, s'ils se croisent dans la rue, observez-les. On dirait qu’ils ont peine à tirer leur chapeau. Ils marqueront une espèce d’hésitation. Quel est ce mystère, sinon un cas de conscience ? Le conflit dans une âme de la politesse et d'une habitude qui devient suspecte, qui est menacée. Des jouvenceaux, dont, quand il leur permis de saluer familièrement, ne sont pas dans l'embarras. Ils arrachent de leur tête aux cheveux rebroussés leur chapeau mou saisi à pleine mains. Au lieu de le soulever dans l’espace et de l’y tenir un instant suspendu, ils le jetteront de côté et le ramènent aussi brusquement sur leur crâne où le voilà enfoncé à pleine coiffe, sans précaution, du moins apparente. 

Ces jouvenceaux d'ailleurs sont avares de leurs coups de chapeaux. Entre eux, ils lèvent la main, sans toucher au couvre-chef, je veux dire sans l'ôter. Les doigts effleurent l’aile, la paume étant visible. C'est net et cordial, militaire, romain, français. Prenons exemple ! Il n'est pas indispensable d'homme à homme de déranger nos chapeaux. Il l'est de se saluer. 

Les amies de nos mères obligeaient encore en 1905 les malheureux enfants que nous étions à jongler en visite avec notre premier huit-reflets, la canne et les gants, entre lesquels elles glissaient une cruelle tasse de thé, et fragile, et débordante, comme si nous avions eu vingt ou trente doigts. A présent, les hommes laissent tout avec le manteau, et se présentent les mains vides. Ils n'en sont que plus libres pour baiser avec tact une main délicate. L’usage a changé, nul n’en est mort. Sur ce point les manières y ont même gagné, la politesse s'en est bien trouvée, cette politesse qui suppose, d'après les anciens traités de civilités tant de dons de l'esprit et de vertus, même chrétiennes. 

Si vous n’aimez pas à réfléchir, il vous semble que la poignée de main est un commandement de Dieu, inscrit depuis l'origine dans Tordre des choses. Cependant, il n’en est rien. Ce n'est encore qu'un usage, et qui n’est pas vieux, et qui n’est pas immuable. Il serait aussi naturel de se frotter nez contre nez. 

Ces Romains, dont je parlais, qui levaient le bras droit comme pour prendre le ciel à témoin de leur cœur, tandis que la tête, par son inclinaison diverse, traduisait le respect ou l'arrogance, le défi ou la soumission, nous avons vu les Fascistes reproduire tel quel leur noble geste. Les Arabes jeunes, vêtus de bleu marine avec la chéchia rouge, imitant leurs ancêtres plutôt que leurs pères, portent la main à la poitrine, au front, sur la bouche, triple signe sur les sources de l’amitié et sur son truchement, la parole. Pour nos ascendants du XVII e siècle, c’était encore un acte solennel que de « toucher dans la main ». Qui engageait, qui liait, qui consacrait un serment. Ils mettaient leur familiarité dans l'accolade. Nos cadets précités sont capables d'y penser. 

Les hommes sentent une douceur dans le contact de l'amitié. Ils en sont rassurés. Ils craignent moins, après cette promesse, les embûches de la destinée. Mais il a fallu des siècles pour que le mouvement de l’amitié devînt celui de la politesse. Des siècles pour que l'homme, à bon droit défiant, permit au premier venu de toucher à sa personne, de lui prendre la main. 

On donne son regard en même temps que la main. Il faut les donner sans imprudence et sans duperie, en psychologue. Tout le monde vous dira ce que signifie une main molle, une main indécise, une main fuyarde. Le plus traître est celui qui insiste hors de propos, celui qui ne vous laisserait qu'un centième de seconde le bout de ses doigts s’il s’écoutait, mais qui, ayant appris à feindre, ne vous lâche plus... Vôtre main est vigoureuse, droit devant soi. Si vous devez le respect, vous vous inclinez sans bassesse. S’il y a supériorité de votre part, vous souriez mieux que chez le photographe. S’il y a égalité, un petit air du menton, crâne et gentil. L’ironie que nous continuons de mettre partout n’est plus fatiguée, comme il y a trente ans, elle nous laisse croire aux choses belles et bonnes. 

La jeunesse a inventé une nouvelle poignée de mains. On prend la main du voisin et au lieu de l'élever, au lieu surtout de la secouer comme un villageois, on imprime un mouvement de haut en bas, un seul, tandis que le torse se redresse assez fièrement. Si vos quarante ans ne sont pas trop loin, ne vous obstinez pas, faites comme cela, ou à peu près. 

Pas avec les dames. Avec elles, l’ancienne manière, (même un peu précieuse, rappelez-vous : les coudes à la hauteur de vos épaules inclinées). A moins que vous ne préfériez baiser la main... En principe, une main gantée n'a pas droit au baiser, Philinte dixit. Dehors, vous tenez compte de toutes les nuances. On baise la main dans la rue Vaneau et non dans la rue de Babylone qui est trop passante ; rue de la Paix, parce que c’est elle, en dépit de la foule et non pas sur les boulevards ; aux Acacias, quand c’est l’heure, et non pas dans la petite allée aux arbres en chicane qui va d'Auteuil à Longchamp : là, il faut viser la bouche... En tous cas, vous prenez vite un parti. Vous ne restez pas là comme un benêt (Baiserai-je, papa?). Et vous ne vous courbez pas comme un esclave : vous conduisez le tendre objet sans brusquerie, mais rondement. Il y a des jeunes filles qui sont jolies. Quelqu’un que je sais leur embrasse le bras, et déclare : « On ne baise pas la main aux jeunes filles. » 

Avant de parler légèrement, en sauvage ermite, des manières du monde, songez un peu. A l’état de nature, un amant (et encore !) baise la main de celle qu'il aime. L'état de civilisation met sous vos lèvres toutes les belles mains de la création. Le moyen d'être disciple de Rousseau? Eugène Marsan.

(Dessins dé A. de Roux.)



Un article paru dans Monsieur. Revue des élégances en 1923


Le Lohengrin de 1868 au Théâtre de Bade — La critique de Judith Gautier, épouse Mendès


Gravure dans L'illutration (1862)

THÉÂTRE DE BADE

Lohengrin, opéra en trois actes, de Richard Wagner.

    Le génie est un despote auquel, tôt ou tard, il faut se soumettre. Rechigner à l'obéissance, c'est-à-dire à l'admiration, n'est qu'un effort stérile et qu'une perte de temps. Cédons aux forts c'est obligatoire et juste dans l'art, ceux qui ont la force ont le droit. Quand surgit un homme comme Richard Wagner, il s'empare de la gloire comme un souverain du trône qu'il mérite. Ceux qui tentent de la lui disputer, accroissent son triomphe de leur défaite. Entendues de très haut, les huées valent les acclamations. Les rois véritables n'ont pas besoin d'être portés sur le pavois. Leur pouvoir vient d'eux-mêmes et se défend soi-même. Qu'était-ce que les turbulences malhonnêtes du public pendant les trois représentations de Tanhauser à l'Académie impériale de musique ? Des émeutes. Ces aventures-là n'ébranlent que ce qui est destiné à tomber et donnent à la véritable puissance l'occasion d'éprouver sa solidité.
    On dit que Richard Wagner lutte depuis trente ans. On se trompe. Richard Wagner n'a point lutté. Le duel ne peut avoir lieu qu'entre égaux ; où sont les adversaires qu'aurait pu accepter le plus grand génie musical de notre époque ? Il s'est affirmé, simplement. Ce tyran s'est imposé. Il a dit « Je suis;  niez, si cela vous plaît. » Laissant les plumes hargneuses et les sifflets impertinents s'acharner sur son oeuvre, il l'a fermement continuée « débarrassé de toute fantaisie de réussir au théâtre ». Ni les petitesses de l'injustice, ni les difficultés d'un- vie longtemps besogneuse n'ont réussi à l'interrompre un seul instant. Dès l'époque de son premier séjour à Paris, alors que, tout jeune encore, il copiait «de la musique, il concevait le plan de la tétralogie intitulée l'Anneau du Niebelung, son œuvre favorite. Ce qu'il est, aujourd'hui,ial l'était déjà virtuellement. Rienzi, son premier opéra est le beau portique du monument admirable auquel il travaille sans cesse et qu'il achèvera; car, sur les hommes tels que lui, la mort n'a de pouvoir que lorsqu'ils ont terrniné leur tâche.
    Qu'est-il arrivé cependant ? Les sottes clameurs qui essayaient de se hausser jusqu'au génie de Richard Wagner ont engagé à s'élever vers cette hauteur les esprits intelligents qui connaissent par expérience la valeur des jugements de la foule. On ouvre sa fenêtre la nuit pour. considérer la lune, quand on entend les chiens japper. Puisque les sots aboient, s'est-on dit, regardons. Et l'on a vu. Et il est arrivé qu'une théorie, présentée comme escarpée et ardue, n'a paru à tous les bons yeux que haute et sublime. Avec une surprise mêlée de ravissements, on a constaté la simplicité lumineuse d'un système si longtemps traité de compliqué et d'obscur. Une seule chose étonne maintenant c'est que personne n'ait dit avant Richard Wagner ce que Richard Wagner a dit. Quant à faire ce qu'il a fait, c'était, plus difficile pour cela, il fallait être lui-même.
    Faire de l'opéra un ensemble harmonieux, où tous les arts, poésie, musique, peinture (car les décors importent) et statuaire (car la disposition des groupes choraux procède de l'art sculptural) concourent à la manifestation du sentiment humain sous toutes ses formes, tel est le but grandiose.
    Poète et musicien, Richard Wagner accomplit le rêve qu'il a conçu. Dans ce cerveau doublement doué, l'expression poétique est inséparable de l'expression musicale. Le rythme d'un vers, dit-il, crée le rythme d'une mélodie et quand la musique parle seule, elle sert à manifester l'au-delà, l'inexprimé, qui est le charme le plus exquis des conceptions poétiques. « Dans le fait, écrit l'auteur de Lohengrin, la grandeur du poète se mesure surtout par ce qu'il s'abstient de dire afin de nous laisser dire à nous-mêmes, en silence, ce qui est inexprimable, mais c'est le musicien qui fait entendre clairement ce qui n'est pas dit, et la forme infaillible de son silence retentissant est la mélodie infinie. » La mélodie, c'est la musique de Richard Wagner tout entière. Mais il. convient de s'entendre sur le sens réel de ce mot.
    Vous entendez nos agréables dilettanti, dit la Lettre sur la Musique, crier incessamment, et de leur voix la plus perçante «la mélodie ! la mélodie ! » Ce cri est pour moi la preuve qu'ils puisent leur idée de la mélodie dans des oeuvres où se rencontrent, à côté de la mélodie, des passages sonores sans mélodie aucune, et qui servent, avant tout, à mettre la mélodie, telle qu'ils l'entendent, dans ce jour qui leur est si cher. L'Opéra réunissait en Italie un public qui consacrait sa soirée à l'amusement, et se donnait, entre autres amusements, celui de la musique chantée sur la scène ; on prêtait de temps en temps l'oreille à cette musique, lorsqu'on faisait une pause dans la conversation pendant la conversation et les visites réciproques d'une loge à l'autre, la musique, continuait : son emploi était celui qu'on réserve à la musique de table dans les dîners d'apparat, savoir, d'animer, d'exciter par son bruit l'entretien qui languirait sans elle; la musique qui est jouée dans ce but et pendant ces conversations constitue le fond proprement dit d'une partition italienne ; au contraire, la musique qu'on écoute réellement ne remplit pas peut-être le douzième de la partition. Un opéra italien doit contenir au moins un air qu'on écoute volontiers; pour son succès, il faut que la conversation soit interrompue et qu'on puisse écouter avec intérêt au moins six fois. Mais le compositeur qui sait fixer l'attention des auditeurs sur sa musique jusqu'à douze fois est déclaré homme de génie et créateur de mélodies inépuisables.
    « Maintenant, qu'un tel public se trouve tout à coup en présence d'un ouvrage qui prétend à une égale attention pendant toute sa durée et pour toutes ses parties qu'il se voie arracher violemment toutes les habitudes qu'il porte aux représentations musicales qu'il ne puisse reconnaître pour identique avec sa mélodie bien-aimée, ce qui ne saurait, dans l'hypothèse la plus heureuse, lui paraître qu'un anoblissement, du bruit musical, de ce bruit qui, dans son emploi le plus naïf, lui facilitait autrefois une conversation agréable, tandis qu'il l'importune aujourd'hui de sa prétention d'être entendu réellement le moyen de savoir à ce public mauvais gré de sa stupeur et de son épouvante ? à coup sûr il demanderait à cris redoublés sa douzaine ou sa demi-douzaine de mélodies, ne fût-ce qu'afin que la musique des intervalles amenât et protégeât la conversation, la chose capitale assurément d'une soirée d'opéra.» 
    Eh bien! le public de Bade, quoique assez fidèle d'ordinaire aux traditions de la salle Ventadour, n'a pas réclamé. Il a bien voulu concevoir que « l'unique forme de la musique est la mélodie, » mais que celle-ci n'est point obligée de revêtir éternellement  « la pure forme de danse, » qui fut son berceau puéril. Il a compris que pour être longue, diverse et imprévue, une mélodie ne cesse pas d'être mélodieuse, et qu'il y a peut-être plus de mérite à développer sa pensée selon les rythmes étendus qu'elle exige, qu'à la bâillonner et à la mettre au carcan dans l'étroite vieillerie de la forme italienne.
    Le succès de Lohengrin a été complet et incontestable. Richard Wagner se trouvait devant un public analogue à celui qui avait accueilli si inhospitalièrement Tanhauser mais, depuis les tristes soirées de l'année 1861, la propagande wagnérienne avait suffisamment accompli son œuvre pour que les nouveaux auditeurs se crussent obligés à quelque respect. D'ailleurs, avant même la fin du premier acte, la majesté et la tendresse de l'œuvre avaient définitivement conquis l'admiration d'abord un peu hésitante, et la représentation, jusqu'à la chute du rideau, a été un triomphe continu. Or Bade, en ce moment, c'est Paris. Paris a donc racheté sa triste conduite d'autrefois, et désormais l'auteur de Lohengrin sera populaire en France. Que ce succès importe à Richard Wagner nous ne le croyons pas. De même qu'il n'a pas écoulé siffler, il n'entendra pas applaudir. Mais le résultat de cette nouvelle épreuve est singulièrement heureux pour les admirateurs si souvent raillés a de la  « musique de l'avenir», qui ont eu le courage de dire les premiers ce que tout le monde dira maintenant, et qui peuvent enfin espérer de ne plus avoir besoin de traverser le Rhin pour aller entendre les œuvres de leur musicien préféré. 

    Lohengrin, c'est une légende ancienne. Une jeune princesse accusée d'un crime abominable, du meurtre de son frère, ne possède aucun moyen de prouver son innocence ; sa cause sera jugée par le jugement de Dieu. Aucun chevalier présent ne descend pour elle sur le terrain mais elle a confiance dans une vision singulière. Un guerrier inconnu est venu la visiter en rêve c'est ce chevalier-là qui prendra sa défense. En effet, au moment suprême, et comme chacun la juge coupable, une nacelle approche du rivage, tirée par un cygne attelé d'une chaîne d'or. Lohengrin, chevalier du Saint-Graal, protecteur des innocents, défenseur des faibles, a entendu l'invocation du fond de la retraite merveilleuse où est précieusement conservée cette coupe divine, deux fois consacrée par la sainte cène et par le sang de Notre-Seigneur, que Joseph d'Arimathie y recueilli tout ruisselant de sa plaie. Lohengrin, fils de Parcival, descend de la nacelle, revêtu d'une armure d'argent, le casque en tête, le bouclier sur l'épaule, une petite trompe d'or au côté, appuyé sur son épée.
    — Si je remporte pour toi la victoire, dit Lohengrin à Elsa, veux-tu que je sois ton époux? Elsa, si tu veux que je m'appelle ton époux, il faut que tu me fasses une promesse. Jamais tu ne m'interrogeras, jamais tu ne chercheras à savoir ni de quelle contrée j'arrive ni quel est mon nom et ma nature. 
    Et Elsa :
    — Jamais, seigneur, tu n'entendras de moi cette question.
    Et, comme Lohengrin répète solennellement la formule de la promesse, Elsa répond :
   — Mon bouclier, mon ange, mon sauveur ! toi qui crois fortement à mon innocence pourrait-il y avoir un doute plus criminel que de n'avoir pas foi en toi ? Comme tu me défends dans ma détresse, de même je garderai fidèlement la loi que tu m'imposes. Et Lohengrin, la serrant dans ses bras, s'écrie :
    — Elsa, je t'aime.
    Il y a là une beauté de dialogue comme il s'en trouve fréquemment dans les drames de Wagner, toute remplie de magie primitive, toute grandie par le sentiment idéal, et dont la solennité ne diminue en rien la grâce naturelle. L'innocence d'Elsa est proclamée par la victoire de Lohengrin ; la magicienne Ortrude et Frederik, deux méchants intéressés à la condamnation d'Eisa, parviennent à exciter en elle la curiosité féminine, à flétrir sa joie par le doute, l'obsèdent maintenant jusqu'à ce qu'elle viole son serment et exige de son époux l'aveu de son origine. Le doute a tué la foi, et la foi disparue emporte avec elle le bonheur. Lohengrin punit par la mort Frederik d'un guet-apens que celui-ci lui a tendu, et devant le roi, les guerriers et le peuple assemblé, déclare enfin sa véritable origine. Quiconque, dit-il, est choisi pour servir le Graal est aussitôt revêtu d'une puissance surnaturelle même celui qui est envoyé par lui dans une terre lointaine, chargé de la mission de défendre le droit de la vertu, n'est pas dépouillé de sa forcé sacrée tant que reste inconnue saqualité de chevalier du Graal ; mais telle est la nature de cette vertu du saint Graal que, dévoilée, elle fuit aussitôt des regards profanes.
    Et le cygne reparaît sur la rive pour ramener le chevalier vers sa miraculeuse patrie. La magicienne Ortrude, dans l'infatuation de sa haine, dévoile que le cygne n'est autre que le frère d'Elsa, emprisonné par elle dans un enchantement. Lohengrin monte dans la nacelle après avoir adressé au saint Graal une fervente prière, une colombe prend la place du cygne et Gottfried, duc de Brabant, reparaît. Le chevalier est retourné vers le mont Salvat. Elsa qui a douté, Elsa qui a voulu savoir, examiner, contrôler, Elsa a perdu son bonheur. L'idéal est envolé.
    Ce mythe offrait un tremplin magnifique à l'inspiration de Richard Wagner, amoureuse des hauteurs. Son génie plane délicieusement sur les sommets de l'angélique mont Salvat. Dans un prélude, dont aucune musique n'égale l'idéale sérénité et dont aucun poème ne surpasse la précision rêveuse, l'intention du créateur se révèle d'abord, puis s'étend, et impose son unité à toutes les parties de l'œuvre. Ce prélude, c'est le commencement et c'est la fin. Tout s'en exhale, tout s'y replonge. Les imprécations sauvages d'Ortrude, les lâches désespoirs de Frederik ne servent qu'à faire ressortir, par de violentes antithèses, la pureté divine de l'ensemble. Cependant, aucune monotonie. Une conception unique, mille détails. Essayerons-nous d'énumérer les parties les plus saisissantes de Lohengrin ? Outre que cette besogne serait peu aisée, car depuis longtemps Richard Wagner a renoncé à diviser ses opéras en cavatines, duos et terzettos, son résultat ne pourrait qu'être remarquablement fastidieux. Nulle parole ne saurait exprimer les délices de cette musique éthérée qui se meut dans le lointain de la légende comme dans son atmosphère propre et vous enveloppe d'un chaume jusqu'alors inéprouvé. La poésie même serait impuissante à décrire la tendresse des couplets où Elsa se souvient d'avoir entrevu dans un rêve son défenseur futur, la chevaleresque furie du chœur qui termine le premier acte, la gaieté attendrie de la marche des fiançailles, et surtout la douceur infinie de la scène où Elsa et Lohengrin se trouvent seuls enfin dans la chambre nuptiale, scène qui ne saurait avoir d'égale dans le souvenir des hommes que celle où Romeo et Juliette parlent d'amour au balcon, dans le drame shakespearien. Et à la fin de l'opéra, quand Lohengrin, après avoir dit adieu à Elsa, doit s'éloigner enfin, on entend s'élever de l'orchestre, comme un brouillard monte d'un fleuve, la mélodie angélique du prélude, afin que le drame terminé semble s'évanouir dans la nuageuse sérénité qui fut son essence primitive..
    Le gracieux théâtre de Bade a fait merveille pour s'élever à la hauteur du chef-d'œuvre qu'il représentait. Les décors étaient nouvellement peints. On avait fait venir des chanteurs de Berlin, de Munich, de Wiesbaden; et le public parisien, peu habitué à ouïr  complets, s'est senti complètement subjugué par l'admirable talent de Mlle Mallinger et par la voix délicieuse de M. Nachbaur. Le.triomphe de Wagner a été cette fois absolu. C'était au théâtre de Bade qu'était réservé l'honneur de réhabiliter le goût français, si gravement compromis par la malencontreuse défaite de Tanhauser; car le public de la représentation de Lohengrin était absolument le public des premières représentations de Paris. Les quelques Allemands qui assistaient à cette soirée avaient résolu de ne pas applaudir, pour ne pas influencer l'opinion française, disaient-ils. Bien qu'ils eussent les larmes aux yeux, ils tenaient leurs mains dans leurs poches. 
JUDITH MENDÈS.

in La Presse du 8 septembre 1868

Quelques mois plus tard, Judith Gautier devait pour la première fois rencontrer Richard Wagner à Tribschen puis se rendre à Munich pour assister à la création mondiale de l'Or du Rhin. 

Les Voyageurs de l'Or du Rhin. La réception française de la création  munichoise du Rheingold. Un livre de Luc-Henri Roger.

 

Créé à Munich le 22 septembre 1869 par ordre du roi Louis II de Bavière et contre la volonté de Richard Wagner, le Rheingold a fêté en septembre dernier son 152ème anniversaire. Cet événement marquant de l'histoire de l'opéra attira un grand nombre de wagnériens enthousiastes. Notre recueil présente les articles de la presse française qui rendent compte de la vie culturelle et sociale de la capitale bavaroise au moment des répétitions et de la création de l'Or du Rhin et du scandale qui éclata lors de la répétition générale du Prologue de l'Anneau du Nibelung et qui entraîna un cortège de démissions dont la conséquence fut le report de la première.

La plupart des textes de ce livre sont restés inédits, si ce n'est au moment de leur publication dans les journaux de l'époque. On lira tant les témoignages des ardents pèlerins du wagnérisme que furent Judith Gautier, Catulle Mendès, Villiers de l'Isle-Adam, Augusta Holmès ou Edouard Schuré que ceux des antiwagnériens comme Albert Wolff.

Au cours de leur voyage vers Munich, les époux Mendès et Villiers de l'Isle-Adam se rendirent à Tribschen sur les bords du lac des Quatre-Cantons pour y rencontrer le compositeur et sa compagne et firent, par voie de presse ou dans leur correspondance, le compte-rendu de leur voyage et de leur séjour auprès du Maître dans des textes hauts en couleurs. Le point de vue de Richard Wagner et de sa compagne Cosima von Bulow sur leurs visiteurs et sur les événements munichois nous est également parvenu grâce au Journal de Cosima et est également évoqué en ces pages. La correspondance de la comtesse Mouchanoff, mécène de Wagner et amie de Cosima, qui séjourna à Munich aux mois d'août et de septembre nous livre les réactions d'une grande dame aux événements de l'´été 1869.

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chez l'éditeur BoD
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vendredi 18 mars 2022

Le secret de l'élégance masculine : la ceinture anatomique, un corset à l'usage des hommes


 C'était il y a cent ans. Le dernier cri, du dernier chic !

Anecdote wagnérienne : Alexandre Dumas s'en va visiter Wagner qui lui rend sa visite

Alexandre Dumas photographié par Nadar
Cette anecdote a été rapportée par le Times du 19 février 1883 et reprise par plusieurs journaux parisiens en 1912. Voici la version du Pays du 18 août 1912 :

" Wagner avait l'habitude de recevoir ses visiteurs dans des costumes du moyen âge qu'il portait toujours quand il composait.

Alexandre Dumas père lui rendant visite fit quelques observations amusantes sur sa propre ignorance de la musique qu'il définit dans une occasion « le plus coûteux des bruits », mais ses plaisanteries ne furent pas reçues avec des sourires et, à son retour chez lui, il écrivit dans l'Opinion Nationale une protestation dédaigneuse contre le tintamarre wagnérien, inspiré par la « commotion des chats courant dans l'obscurité dans le magasin d'un marchand de ferraille ».

La veille du jour où cette protestation parut, Wagner rendit sa visite à Alexandre Dumas et on le fit attendre plus d'une demi-heure dans l'antichambre. Au bout de ce temps, l'auteur des Trois Mousquetaires parut, habillé magnifiquement d'un casque à plumes, d'une ceinture de sauvetage en liège et d'une robe de chambre à fleurs.

« Pardonnez-moi, dit-il majestueusement à Wagner, de paraître dans mon costume de travail. La moitié de mes idées sont logées dans ce casque et l'autre moitié dans une paire de bottes de dragon que je mets pour composer mes scènes d'amour. » "


jeudi 17 mars 2022

Les noces de diamant de Max et Ludovica en Bavière en 1888, un article du Gaulois

Dessin de presse hors article, provenance inconnue

Un article du Gaulois du 30 août 1888 

NOCES DE DIAMANT

    Sur une des rives du ravissant lac de Starnberg s'élève un vieux château entouré d'un parc aux arbres séculaires, dont les cimes se confondent avec les murs crénelés.
    L'onde azurée court à travers les collines, les villas et les jardins ; au loin se dessinent les roches des Alpes et aussi les contours de l'abbaye des Bénédictins.
  C'est Possenhofen, le manoir historique, où se sont réunis les représentants d'illustres familles souveraines pour célébrer un double anniversaire.
  Aujourd'hui, la duchesse Louise [Ludovica] Wilhelmine, princesse de Bavière, fête le quatre-vingtième anniversaire de sa naissance et dans quelques jours, le 9 septembre, ses noces de diamant avec le duc Maximilien.
    La solennité sera tout intime ; la population riveraine, qui a toujours partagé les joies et les douleurs de la famille ducale et considère ses destinées comme siennes, y prendra seule part en offrant des fleurs et en chantant les chants des montagnards.
    C'est le 9 septembre 1828 que le duc Maximilien épousa, au château du lac de Teger, sa cousine, la princesse Louise, et le jubilé reverra le couple heureux au milieu d'une guirlande d'enfants, de petits-enfants et d'arrière-petits-enfants. Le prince palatin Maximilien IV, qui réunit toutes les possessions des lignes de Wittelsbach, et sous lequel la Bavière, augmentée de la Souabe et d'une partie de la Franconie, devint royaume,avait un frère cadet, le duc Pie Auguste, dont le fils est le duc Maximilien, né à Bamberg le 4 décembre 1803. Il épousa une des filles du fondateur du royaume bavarois ; ses autres cousines, la reine Elisabeth de Prusse, les reines Marie et Amélie de .Saxe, et l'archiduchesse Sophie d'Autriche (mère de François-Joseph), sont descendues dans la tombe.
    Cette union fut bénie du Ciel : huit enfants sont nés et entourent aujourd'hui les jubilaires. Tous ont donné des rejetons, qui font la joie et l'orgueil des châtelains de Possenhofen,
    Leur fille aînée, la princesse Hélène, veuve du prince héréditaire de Thurn et Taxis, a un fils le prince Maximilien. Leur seconde fille est devenue impératrice d'Autriche. 
    Les deux princesses Marie et Mathilde. ont épousé deux frères : le roi François II de Naples et le comte Louis de Trani. Enfin leur cinquième fille, la princesse Sophie, est mariée avec le duc d'Alençon, second fils du due de Nemours.
    Le fils aîné du couple ducal, le prince Louis, a renoncé aux droits de succession dans le majorat en laveur de son frère cadet Charles-Théodore, et a épousé morganatiquement la baronne Henriette de Wallersee, née Mendel.
    Le prince Charles-Théodore, veut de la princesse Sophie, la plus jeune des filles du feu roi Jean de Saxe, s'est remarié, à Klein-Heubach, avec l'infante Marie-Josèphe, fille du prince Miguel de Portugal. Enfin, leur troisième fils, le prince Maximilien-Emmanuel, le dernier-né des huit enfants, est le mari de la-princesse Amélie, fille du prince Auguste de Saxe-Cobourg-Kobary.
   Cette belle lignée a, comme l'on voit, des ramifications dans les plus illustres maisons régnantes. Le chef, quoique octogénaire, est un vieillard robuste, à l'intelligence toujours vive, au cœur toujours généreux.
   Élevé avec sollicitude sous les yeux de son aïeul, le duc Guillaume, le jeune duc Maximilien fréquenta l'Université de Munich. L'histoire, l'économie politique, les sciences naturelles, furent ses études de prédilection. A sa majorité, en 1827, il entra dans le conseil de l'empire et fut attaché à l'armée bavaroise; mais il n'aspira jamais à devenir homme d'Etat ou capitaine, et ce n'est qu'à titre nominal qu'il est général de cavalerie et propriétaire du 3e régiment des chevau-légers. N'étant pas placé assez près du trône pour pouvoir jamais y prétendre, pour lui ou pour les siens, il trouva sa vocation et son bonheur en. s'adonnant, dans la retraite, l'étude de ses sciences de prédilection et en cultivant les muses. La princesse, qui est sa compagne dévouée depuis soixante ans, a été surnommée, depuis longtemps, "l'ange du foyer et des hameaux".
   " L'amour maternel, la piété et la charité, voilà le bréviaire de la femme ", se plaît à répéter la vénérable duchesse en Bavière.
    Le château de Teger, dans la montagne, et Possenhofen, sur le lac de Starnberg, ont été toujours les résidences favorites où, chaque année, pendant les beaux jours d'été ou d'automne, les membres de la famille viennent oublier les soucis du trône et se reposer des fatigues de la vie de Cour. Le duc Maximilien a entrepris plusieurs fois de lointains voyages en Grèce, en Egypte, en Nubie et en Palestine. Il a raconté son intéressante excursion jusqu'à la seconde cataracte du Nil, dans un livre que j'ai lu ces jours derniers à la Bibliothèque nationale ; le récit, après un demi-siècle, a gardé toute sa fraîcheur d'impressions.
    Le duc s'est révélé aussi poète il à publié, sous le pseudonyme de Phantasus, plusieurs poèmes et des nouvelles où la fantaisie et l'humour alternent avec le sentiment de la nature et la connaissance du cœur humain. Ses inclinations poétiques furent le prétexte d'excursions à l'infini dans les montagnes de la Haute-Bavière, où le duc jouit depuis tant d'années d'une rare popularité.
    C'est au cours de ces pérégrinations que le duc Maximilien a recueilli les chants populaires, que chantent les chasseurs de chamois et les pâtres, les rouliers et les bûcherons; tous, ils connaissent le duc Maximilien comme un des leurs ; ils lui adressent la parole dans leur dialecte, et le prince se plaît à causer avec eux familièrement. Ils l'estiment comme un protecteur, un ami de leurs chansons nationales et aussi de la mandoline le duc en joue dans la perfection.
    II a fait acte de Mécène en répandant à profusion les recueils de ces poésies et mélodies nationales, auxquels il a vaillamment collaboré. 
    Sa plus grande joie est d'entendre, pendant ses promenades, les moissonneurs et les moissonneuses chanter quelque chanson, dont il a écrit lui-même le texte et composé la musique.
   Que de souvenirs dans le Tusculum du lac de Teger pour le duc et la duchesse en Bavière ! Ils revoient, en se reportant vers le passé, les cinq princesses, rivalisant de grâce et de beauté, et qu'ils appelaient dans la conversation : Unsere Mädeln (nos fillettes).
     A la promenade, le duc les montrait avec fierté, en disant : « Voilà mon attelage de poste » Et, lorsque la première se fut mariée, il ajoutait, en riant « Je ne peux plus me promener, maintenant, qu'avec un attelage à quatre. »
   L'installation du château n'a subi, jusqu'à ce jour, aucun changement ; elle est d'une simplicité touchante : chacune des filles n'y avait qu'une seule chambre ; les meubles sont recouverts de cretonne claire ; un petit clavecin se trouve dans une embrasure.
    Le passant, dans la matinée, entendait souvent à travers les fenêtres, des gamines : c'était la future impératrice d'Autriche, la reine de Naples ou la duchesse d'Alençon, qui répétait dès l'aube sa leçon de piano.
     Après le dîner, les jeunes princesses ramaient ; elles organisaient quelquefois des courses en canots sur le lac ; la victoire était saluée par les cris joyeux des montagnards et des riverains.
    Un jour, Elisabeth, plus tard impératrice d'Autriche, s'égare dans la forêt ; elle avise bravement un vieux bûcheron, prend son bras et s'en retourne ainsi, à la grande stupéfaction des touristes, au château.
   Cette existence si calme est parfois interrompue par de brillantes réceptions ; c'est le Czar et le souverain d'Autriche-Hongrie et aussi tous les princes des dynasties régnantes qui viennent rendre visite à l'auguste châtelain de Possenhofen. Les montagnes et les lacs sont alors féeriquement illuminés en leur honneur. Soixante ans se sont écoulés ; que de transformations dans le monde pendant ces douze lustres! 
    L'illustre couple assistera, comme dans un beau rêve, en évoquant les souvenirs du passé, au premier jour de mariage, à ces jours remplis de félicité où la même forêt murmurait au-dessus de leurs têtes, où les mêmes vagues déferlaient à leurs pieds.
    Dans les annales du lac de Teger, la date du 9 septembre 1888 sera gravée en lettres de diamant. La solennité sera unique en son genre depuis onze siècles, depuis qu'Otkar et Adalbert* ont inscrit pour la première fois ce mot, rempli de l'azur des vagues et de rayons de soleil : Tegarinseo**.

MICHEL KANNER

* Fondateurs,  en 746, de l'abbaye de Tegernsee.
** Tegarine seo signifie « vieux lac ».

mercredi 16 mars 2022

L'infedeltà delusa de Haydn — Nouvelle production de l'Opéra Studio munichois au Théâtre Cuvilliés


Peut-on aimer une personne quand on en veut une autre ?
(Sandrina dans L'infedeltà delusa)

Au printemps 1773, le prince Esterházy commande à son maître de chapelle Joseph Haydn un opéra qui est achevé dès le 26 juillet de la même année. Première de L'Infedeltà delusa. Burletta per Musica, l'opéra de chambre de Haydn, ce 19 mars 2022 au Théâtre Cuvilliés.
 
La deuxième représentation de l'œuvre a eu un grand retentissement après la première. Le 1er septembre 1773, à l'occasion de la visite prévue de l'impératrice Marie-Thérèse, l'œuvre fut représentée une nouvelle fois sur scène. L'impératrice elle-même écrivit à ce sujet : "Si je veux entendre du bon opéra, je vais à Estherházy". Mais en fin de compte, l'impératrice ne se rendit pas à Estherhàzy, ce qui n'empêcha pas  L'Infedeltà delusa de rester au répertoire du château jusqu'en 1774. À l'instar de la plupart des oeuvres de la production lyrique de Haydn, cet opéra ne fut longtemps plus représenté. Il ne fut repris qu'en 1963 dans le cadre du festival de Hollande. Depuis, elle compte parmi les pièces de Haydn les plus réussies, ce qui peut être attribué en grande partie à la caractérisation vivante et complexe des personnages dans la musique de Haydn.
 
Le livret se limite à un petit cercle de personnages en situation conflictuelle. L'infidélité, évoquée dans le titre, y est tournée en dérision par des moyens comiques.

Sandrina, une jeune fille sans grand argent, doit être mariée. Son père Filippo s'est déjà mis d'accord  avec le riche héritier Nencio. Nencio est également prêt à renoncer sans hésiter à sa maîtresse Vespina pour conclure cette union. Les deux hommes font toutefois leurs arrangements sans consulter les femmes concernées. Mais voilà,  le cœur de Sandrina bat pour un d'autre : Nanni. Et Vespina n'est pas non plus disposée à renoncer à son Nencio. Elle va tendre un piège aux hommes, dans lequel ceux-ci se laissent rapidement prendreen raison de leur propre soif de pouvoir et d'argent. Vespina pousse le jeu jusqu'à organsiser un mariage, Ce n'est qu'une fois le contrat signé que le fiancé déguisé se révèle être Nanni. Le père est dupé et Nencio est empêché de poursuivre sa route vers l'infidélité.
 
C'est la première fois que la française Marie-Eve Signeyrole, qui a déjà connu de grands succès avec des opéras contemporains et à caractère politique en France et en Allemagne, met en scène une œuvre à la Bayerische Staatsoper. Elle s'est d'abord fait un nom en tant que réalisatrice de films, notamment en 2009 avec le long métrage Alice au pays s'émerveille, tourné en Serbie, avec Emir Kusturica dans le rôle principal. Parallèlement, elle a poursuivi une carrière au théâtre. En 2012, elle monte sa première mise en scène d'opéra, La petite renarde rusée de Leos Janáček, à l'Opéra de Montpellier. Depuis 2012, elle collabore avec le scénographe Fabien Teigné. C'ets la première fois qu'elle travaille en collaboration avec la chef d'orchestre Giedrė Šlekytė.
 
C'est la première fois que la cheffe d'orchestre Giedrė Šlekytė dirige une nouvelle production à Munich, où elle a déjà dirigé des représentations de La traviata, au répertoire du BSO. Originaire de Lituanie, elle est très demandée à l'opéra et en concert et a été nominée en 2018 comme "Newcomer of the Year" aux International Opera Awards 2018.
 
L'ensemble des jeunes chanteurs est composé de membres de l'Opera Studio de l'Opéra national de Bavière. On pourra découvrir les talents de Jasmin Delfs (Vespina), Emily Sierra (Nanni), Jessica Niles (Sandrina), Armando Elizondo (Filippo), Joel Williams (Nencio) et Andrew Gilstrap (Il padre di Nencio).

Au théâtre Cuvilliés de Munich les 17, 19, 21, 23, 24, 27 et 29 mars 2022.

Source du texte : librement traduit de la présentation du BSO.

Voir la vidéo de présentation du Bayerische Staatsoper

Wagner chez Mme de Schleinitz à Berlin — Les souvenirs de Lord Frederick Hamilton

Marie von Schlienitz par Lenbach en 1873
En 1929, la Revue belge publiait une traduction des Souvenirs d'un diplomate : le Berlin impérial de Lord Frederick Spencer Hamilton dans laquelle le diplomate évoquait les soirées de Marie de Schleinitz :

[...] Les Berlinois des « années soixante-dix », n'avaient pas acquis ce que les Français appellent l'art de vivre. La Prusse, dans son évolution rapide d'insignifiante petite principauté sablonneuse, à l'état militaire prépondérant qu'elle avait atteint, devait pratiquer l'économie la plus stricte. Depuis la famille royale jusqu'au dernier sujet, la plus grande frugalité était de rigueur. L'art de vivre, tel qu'il était pratiqué en France, en Angleterre et même en Autriche, pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, était impossible en Prusse dans les conditions mesquines de l'époque, et c'est un art qui ne s'apprend pas en un jour. Les petits dîners intimes, les soirées réunissant quelques amis sympathiques étaient inconnues à Berlin.
    Les richards locaux donnaient parfois de grands dîners de trente couverts, à l'heure grotesque de 5 heures de l'après-midi. Il semblait presque immoral d'arborer une cravate blanche et un habit à 4 heures. Les dîners dans ces occasions étaient tous envoyés d'un grand restaurant, et ne présentaient aucun luxe d'argenterie ; jamais on n'y voyait une fleur. Dès que nous avions avalé notre café, on attendait que nous prissions congé, sans aucune espèce de causerie « de digestion » — et cela à 7 heures du soir !
    Trente personnes étaient réunies pour manger weiter nichts, et il faut leur rendre cette justice que la plupart d'entre elles remplissaient admirablement le but pour lequel elles avaient été invitées.
   Les habitations aussi étaient laides : aucun objet d'art, rien de personnel, et pas une fleur. Les chambres auraient pu être des chambres d'hôtel, sans caractère.
    En dehors de quelques dissertations philosophiques, je ne me souviens pas d'avoir entendu discuter de questions littéraires quelconques à Berlin. Pour une raison inconnue les romanciers n'avaient jamais pris racine en Allemagne. Les auteurs de qualité se comptaient sur le bout des doigts ; personne ne semblait s'intéresser aux choses de la littérature. Il en était autrement pour la musique. Chaque Allemand est un amant-né de la musique ; la plus grande des mélomanes était la baronne de Schleinitz, femme du Ministre de la Cour. Ses hôtes étaient très intéressants, réunis dans l'imposant Hausministerium du XVIIIe siècle, avec sa Fest-Saal rococo. Dans ce hall à la décoration un peu trop surchargée, tous les grands musiciens de l'Europe défilèrent. Le baron Schleinitz était le plus beau vieillard que j'aie jamais vu, aux délicieuses manières vieux-jeu.
    C'était un privilège d'être invité aux soirées musicales de Mme de Schleinitz. Elle invitait rarement plus de quarante personnes ; cependant, tout musicien de marque passant par Berlin se rendait chez elle. A l'époque de mon arrivée, Mme de Schleinitz avait conclu un véritable contrat avec Wagner, et donnait deux soirées musicales par semaine. Elle voulait familiariser les amateurs berlinois avec la musique du Ring. A cette époque la merveilleuse Tétralogie n'avait été donnée qu'à Bayreuth et à Munich, et je ne sais même pas si elle avait été exécutée entièrement dans la capitale bavaroise.
    Dans la Fest-Saal aux volutes rococo, torturées et enchevêtrées, deux pianos à queue étaient placés côte à côte, condition exigée par Wagner. C'est là que le maître exécuta, un soir, son oeuvre splendide. Je crois que nous fûmes tous un peu déroutés par la musique du Ring; nos oreilles n'avaient pas été suffisamment éduquées à comprendre l'étonnante beauté d'une trame d'harmonies aussi subtile. Son jeu terminé, une petite table très simplement servie fut placée au milieu de la salle, et Wagner s'y installa, seul à l'honneur !
    Alors vint l'instant longuement attendu par ses adoratrices. Les grandes dames de Berlin ne voulaient laisser à personne qu'à elles-mêmes, l'honneur de servir le maître et les descendantes des plus anciens et des plus nobles noms de Prusse s'affairaient en une prodigieuse agitation, apportant des plats de Sauerkraut, de saucisson de foie, de pudding noirs, de salade de harengs, se bousculant l'une l'autre, et encombrant la table de plus de délicatesses teutoniques que le vaste appétit de Wagner n'en pouvait absorber.
    Je crois bien qu'aucune de ces grandes dames n'eût trouvé facilement un poste de serveuse dans quelque restaurant, car leur adresse à manier les plats était loin d'égaler leur zèle. À vrai dire, les serveuses professionnelles ne sont point entravées par les longues et lourdes traînes qui étaient de mode à l'époque pour les robes de soirées. Ces grandes dames, désireuses d'étaler leurs connaissances intimes des goûts du musicien, se morigénaient l'une l'autre.
 — Vous devriez savoir, chère Comtesse que le Maître ne touche jamais au pain blanc !
 — Très chère Princesse, le fromage de Limbourg est le seul que le Maître apprécie. Vous feriez mieux d'emporter ce gruyère.
    Une très charmante petite comtesse portant un grand nom allemand, trottinait à gauche et à droite annonçant au monde que « Le Maître croyait pouvoir manger encore deux puddings noirs. Où croyez-vous que je puisse en trouver ? »
    D'un autre côté, on entendait dire, d'un air affairé : « Très chère Princesse, pôurriez-vous vous procurer du jambon crû ? Le Maître croit qu'il en mangerait, ou bien du foie d'oie fumé.»
— Überallerliebste grafin, wissen sie nicht dass der Meister trinkt nur dunkles Bier (1), s'écriait sous forme de protestation pathétique une des admiratrices qui venait d'être rabrouée pour son ignorance des goûts gastronomiques du Maître.
    Pendant ce temps, Wagner, vêtu d'une redingote, et de pantalons de drap noir luisants, la tête couverte de son invariable béret de velours noir, continuait à mastiquer tranquillement, sans donner aucune attention à celles qui l'entouraient.
    Le reste d'entre nous, debout à une distance respectueuse, contemplait avec une sorte d'effroi ce merveilleux tisserand d'harmonies engouffrant tout cela. C'était pour nous une sorte de festin de Barmecide, car, en plus du spectacle de Wagner, prenant un dîner auquel nous n'étions pas conviés, aucune sorte de rafraîchissement .ne nous était offert...
    Peu de temps après, Rubinstein, en route pour St-Pétersbourg, joua chez Mme de Schleinitz. Ayant appris que Wagner exigeait toujours d'avoir deux pianos à queue, il en demanda tout aussitôt autant. [...]

(1) Mais, charmante Comtesse, ne savez-vous pas que le Maître ne boit que de la bière brune.

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© Marco Pohle Percée sur sa colline dominant le lac d’Ammersee, en Bavière, l’abbaye d’Andechs est aujourd’hui mondialement connue pour sa b...