dimanche 23 mars 2025
L'Orphéon catalan et le Palau de la Música catalana — Reportage photos
jeudi 20 mars 2025
Le Lohengrin iconoclaste de Katharina Wagner au Liceu de Barcelone
| Klaus Florian Vogt (Lohengrin) et le cygne noir © A. Bofill |
La nouvelle production de Lohengrin mise en scène par Katharina Wagner au Liceu vient enfin d'être portée sur les fonts baptismaux après avoir connu une double annulation, d'abord à Barcelone en 2020 en raison du confinement lié au Covid, puis à Leipzig en 2022 à cause de problèmes logistiques (voir notre article). Katharina Wagner a repris son projet initial en y apportant de légères modifications. La metteure en scène, qui avait déjà mis en évidence la face sombre et cachée du personnage principal dans son Lohengrin de Budapest en 2004, a tenté de l'explorer en profondeur : elle fait de Lohengrin un être manipulateur, ambitieux et criminel capable de tuer pour accéder au pouvoir. Le cygne, témoin de son crime, le hantera tout au long de l'opéra, tourmentant sa conscience jusqu'à ce qu'il craque et passe aux aveux.
Dès le prélude d'ouverture, on suit les jeux d'une paire de jeunes gens en train de mimer un combat puis un couronnement, comme le feraient des enfants : le jeune homme porte une épée en bois, la jeune femme le sacre roi en posant une couronne de carton sur sa tête. La jeune fille s'éloigne, apparaît alors Lohengrin qui se met à livrer combat contre le jeune homme, il l'accule dans un marais dans lequel le jeune homme tombe. Lohengrin lui maintient la tête sous l'eau jusqu'à ce que mort s'ensuive. Derrière le marais s'élève un monticule de schiste feuilleté sur lequel repose un cygne noir grandeur nature qui fait froufrouter les plumes de ses ailes et dont la tête et le col sont mobiles, une petite merveille de mécanique. Le cygne est le témoin du meurtre de Gottfried, le frère d'Elsa de Brabant. Lohengrin laisse le cadavre au fond de la mare et cache la couronne sous des strates de schiste. La scène se passe dans une forêt sombre, des séries d'arbres morts placés aux entrées des coulisses encadrent la scène. Derrière le monticule schisteux l'image boisée en fond de scène accroît encore l'effet de profondeur. Le scénographe Marc Löhrer a réussi un décor spectaculaire qui nous transporte dans l'atmosphère froide et glaciale du Duché de Brabant.
La metteure en scène s'éloigne délibérément de la définition romantique de l'opéra Lohengrin qui est traditionnellement perçu comme un conte fantastique et mythique. Elle dépouille l'opéra de ses composantes surnaturelles pour nous offrir un roman noir, un thriller qui fait de Lohengrin un être double, rayonnant dans la blancheur lumineuse de ses vêtements et dans la ligne romantique de son chant, mais dont la noble apparence cache une personne fourbe sans foi ni loi, sinon la sienne propre. Katharina Wagner provoque et déstabilise le public en pratiquant une inversion des rôles, qui blanchit l'ambitieux Telramund et donne à Ortrud une dimension jusqu'ici inconnue. Si cette perspective nouvelle surprend, on peut l'accueillir avec étonnement et curiosité pendant le premier acte. Mais elle devient bien vite incompréhensible, tant le livret et la musique la contredisent. La dichotomie entre l'opéra d'origine et le concept de la mise en scène s'exacerbe. À la fin de l'opéra on assiste à un bain de sang shakespearien. Ortrud, qui en fouillant le marais avec Telramund avait déjà retrouvé le vêtement de Gottfried, le frère d'Elsa, retire son corps sans vie des eaux fétides. Ce cadavre ne ressuscitera pas, Lohengrin étranglera Ortrud avant de se suicider en se taillant les veines des poignets. Elsa s'effondre pour ne plus se relever. La metteure en scène n'a pas servi l'oeuvre mais s'en est emparée pour la détourner au profit de l'expression de sa propre vision. Lors des salutations, le public, enchanté par l'excellence de la direction d'orchestre, des choeurs et des chanteurs, les acclame avec vigueur, mais il va marquer sa mauvaise humeur par une houle de huées quand apparaît l'équipe de production.
Pourquoi avoir choisi un cygne noir en lieu et place de l'habituel cygne à la blancheur immaculée qui souligne l'innocence du jeune Gottfried ? C'est au spectateur d'en déterminer la symbolique. Peut-être le cygne noir porte-t-il le deuil de la mort de Gottfried. Les doctes wagnériens se souviennent sans doute du récit qu'a donné Richard Wagner dans Mein Leben (Ma vie) des circonstances de son séjour dans le somptueux immeuble qui était alors la résidence de l'ambassadeur de Prusse à Paris. Wagner y fut accueilli du 11 au 31 juillet 1861. Wagner, en proie aux soucis d'argent et sans domicile, avait été discrètement soutenu par le comte Albert de Pourtalès, ambassadeur de Prusse à Paris, et par sa femme Anna, née Bethmann-Hollweg. « On m’y donna une jolie chambrette avec vue sur le jardin et d’où l’on apercevait les Tuileries. Dans le bassin se baignaient en solitaires deux cygnes noirs qui me plongeaient dans une douce rêverie. […] J’y composai deux pages d’album : l’une, destinée à la princesse Metternich […] l’autre, dédiée à la comtesse de Pourtalès, a été perdue ». La page d'album pour piano datée du 29 juillet 1861 a été retrouvée, elle a pour titre Ankunft bei den schwarzen Schwänen [WWV 95]. Dans la nouvelle production, le cygne noir accompagne Lohengrin tout au long de l'opéra, témoin silencieux du meurtre. Lohengrin tentera à plusieurs reprises de s'en débarrasser, d'abord en lui décochant un coup de pied qui le fait disparaître en coulisse, ce qui déclenche le rire des spectateurs, puis en essayant de l'enfermer dans une des nombreuses malles militaires. Mais le cygne accusateur revient toujours hanter le fils de Parsifal, comme un boulet au pied d'un condamné à mort.
| Miina-Liisa Värelä en Ortrud © David Ruano |
Les malles militaires constituent un autre leitmotiv scénique, et ici aussi c'est au spectateur d'en interpréter la fonction. Elles peuvent être les malles du voyageur Lohengrin arrivé d'un pays lointain ("In fernem Land"). Ou encore les malles militaires qui accompagnent les troupes parties au combat. Elles sont empilées pour servir d'estrade à un échafaud de fortune érigé par Telramund après qu'il a réalisé un noeud coulant dans la corde avec laquelle il compte bien faire pendre Elsa, dès que le roi aura reconnu sa légitimité de suzerain du peuple de Brabant. La couronne est un autre leitmotiv : elle est la couronne destinée à Gottfried, elle est la couronne convoitée avec avidité par Ortrud qui lorsqu'elle se retrouve seule s'en pare pour une parade solitaire, elle devient un objet dérisoire en fin d'opéra parce que tous les prétendants sont morts. La corde est un autre thème récurrent : destinée à la pendaison d'Elsa, elle retourne à son expéditeur qui veut s'en servir pour se suicider alors qu'il a perdu son honneur.
Le paysage naturel et désolé du prélude et du premier acte se voit ensuite complété par les trois grands cubes suspendus qui apparaissent au troisième acte, symbolisant les trois mondes de Lohengrin, d'Elsa et du couple Teralmund et Ortrud, des mondes condamnés à ne pas se comprendre. Les trois cubes sont juxtaposés et situés en surplomb de la scène, les personnages y accèdent par des escaliers de fer. Ce sont trois chambres au mobilier blanc, identique et spartiate, trois espaces qui viennent renforcer la psychologie complexe du drame, trois espaces dans lesquels les protagonistes peuvent dévoiler leur vrai visage et se laisser aller à leurs émotions, parce qu'ils ne s'y sentent pas surveillés : Elsa peut y donner libre cours à sa suspicion, Ortrud et Teralmund se laisser aller à leurs ambitions régaliennes et fomenter leurs projets malveillants, Lohengrin y retrouve son cygne dont il ne parvient pas à clouer le bec.
En choisissant d'écarter le caractère fantastique et mythique du drame, la metteure en scène a tenté d’interpréter Lohengrin d’une manière qui soit socialement pertinente et contemporaine. Elle met en exergue des thèmes tels que l'identité, le secret, le pouvoir, la confiance et la méfiance et interprète l'opéra comme une œuvre qui traite de questions actuelles. Mais voilà, ce qui en début de soirée a pu attiser la curiosité du public retombe aussi vite qu'un soufflé raté. Les ingrédients du sublime poème wagnérien et de sa musique grandiose contredisent constamment le propos de la mise en scène, et cela d'autant plus qu'ils sont portés par un chef wagnérien étoilé, par un orchestre et des choeurs de tout premier plan et par une constellation de chanteurs brillantissimes.
| Miina-Liisa Värelä en Ortrud Ólafur Sigurdarson en Telramund © David Ruano |
Depuis qu'il a pris la direction musicale de l'Orchestre du Gran Teatre del Liceu lors de la saison 2012-2013, Josep Pons s'est déjà illustré en y dirigeant des œuvres de Wagner :le Ring du Nibelungen, Tristan et Isolde et Parsifal. Il a fait de la musique de Wagner son fer de lance et est parvenu à faire en sorte que l'orchestre atteigne un degré de perfection rare. La beauté lyrique, la vivacité des tempi et la dynamique de l'exécution sont exceptionnels dans cette direction amoureuse de l'oeuvre. Dirigé par Pablo Assante, le choeur, dont le rôle est essentiel dans Lohengrin, atteint lui aussi un niveau d'excellence maximal. On retrouve des chanteurs et des chanteuses adoubés à Bayreuth. Günter Groisböck prête sa stature athlétique et les chaleurs de son timbre à un roi Heinrich solide sur le plan scénique mais qui peine à convaincre sur le plan vocal. Roman Trexel donne lui aussi un Héraut trop en retrait du rôle qui aurait pu recevoir un développement plus convaincant. Ólafur Sigurdarson dans le rôle de Friedrich von Telramund reste fort discret et linéaire au premier acte, mais parvient à prendre son envol aux deuxièmes et troisièmes actes et à donner toute sa dimension à son personnage. Parmi les protagonistes masculins, la palme revient sans conteste au Lohengrin de Klaus Florian Vogt qui reprend ici son rôle fétiche déjà chanté au Liceu lors de la saison 2012/2013. Son chant, d'un raffinement délicat et nuancé, peut devenir puissant et gagner en intensité, la projection, la diction et le phrasé sont irréprochables. Mais à l'impossible nul n'est tenu : le ténor reste fidèle à la partition et ne semble pas chercher à rendre compte de la duplicité imputée à son personnage par la mise en scène. Elisabeth Teige donne une Elsa d'une sensibilité à fleur de peau, elle dresse le portrait d'une femme juvénile, fragile, malheureuse et craintive, dépassée par les événements, influençable à souhait. La révélation de la soirée, le rôle le plus puissant est l'Ortrud de Miina-Liissa Värelä qui confirme sa vocation de grande soprano dramatique. Elle a brûlé les planches avec son total investissement dans le rôle,une présence scénique inouïe .Une telle qualité d'interprétation rend le personnage moins maléfique et en nuance les contours. Et si Ortrud n'est pas parvenue à ses fins en devenant duchesse de Brabant, son interprète est sans conteste la reine d'une soirée qui a connu le triomphe de la musique sur les errances de la mise en scène.
Distribution du 17 mars 2023
Mise en scène Katharina Wagner
Scénographie Marc Löhrer
Costumes Thomas kaiser
Lumières Peter E. Younes
Dramaturgie Daniel Weber
Heinrich Günter Groissböck
Lohengrin Klaus Florian Vogt
Elsa von Brabant Elisabeth Teige.
Telramund Ólafur Sigurdarson
Ortrud Miina-Liisa Värelä
Héraut Roman Trekel
Chevaliers Jorge Rodríguez Norton, Gerardo López, Guillem Batllori, Toni Marsol. Jeunes nobles Carmen Jiménez / Mariel Fontes / Mariel Aguilar / Elizabeth Gillming
Orchestre symphonique du Gran Teatre del Liceu
Choeur du Gran Teatre del Liceu
Chef du choeur Pablo Assante
dimanche 16 mars 2025
Proyecto Zarza - Le Teatro de la Zarzuela offre Gran Via dans une version rajeunie
Direction musicale, Néstor Bayona; mise en scène, Enrique Viana ; scénographie, Carmen Castañón; costumes, Gabriela Salaverri; lumières, Alfonso Malanda; chorégraphie, Cristina Arias; visuels, Alba Trapero.
Orchestre de chambre (membres de JONDE).
Avec Rosa Maria Abella, Lucia Beltran, Arantxa Cooper, Albert Diaz, Marina Fita, Yasmin Forastiero, Iago Garcia Rojas, Rosa Gomariz, Iria Goti, Luis Maesso, Alicia Moreno Royo, Alex Parra, Nacho Quiñonero, Adrian Quinones, Andrea Rey, Miguel Angel Roldan, Miriam Silva, Marcelo Solis, Rodrigo Turegano et Nacho Zorrilla.
Photos © del Real fotografía / Teatro de la Zarzuela
jeudi 13 mars 2025
Gypsy au Teatro Apolo de Madrid dans une mise en scène d'Antonio Banderas
jeudi 6 mars 2025
Le Projet Zarza (Proyecto Zarza) du Théâtre madrilène de la Zarzuela
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| Proyecto Zarza © BacArana 2022 |
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| Logo du Proyecto Zarza |
mercredi 5 mars 2025
Gays et fiers de l'être ! La nouvelle Cage aux Folles du Theater-am-Gärtnerplatz ravit le public munichois.
| Ballet aérien en ouverture |
| La périlleuse visite de la famille Dindon |
| Albin et Georges triomphants et unis pour la vie |
Direction musicale Jeff Frohner
Mise en scène Josef E. Köpplinger
Chorégraphie Adam Cooper
Scène Rainer Sinell
Costumes Alfred Mayerhofer
Lumières Peter Hörtner / Josef E. Köpplinger
Dramaturgie Michael Alexander Rinz
vendredi 28 février 2025
Les Divers Châteaux du Graal, un texte d'Ernest Gaubert
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| Monastère de Montserrat © Photo Gyrofrog, Novembre 2004. |
Les Divers Châteaux du Graal
in Les Annales politiques et littéraires du 11 janvier 1914
L'homme cherche toujours une terre promise, un domaine de Rédemption, et la légende médiévale de Parsifal en quête du Graal et poursuivant son errante destinée, à la rencontre du château miraculeux, de la lance sainte et de la Coupe Vénérable, a eu maintes répliques et, selon les siècles, ce sont, tour à tour, les richesses spirituelles, l'or ou le plaisir, qui tentent le chevalier, l'explorateur, le conquistador ou même le sociologue. L'aventure de Parsifal est un thème à variantes, mais un thème éternel. Elle a été fort imitée non seulement dans la littérature, mais encore dans la vie.
En poésie, on reconnaît facilement les souvenirs de la légende de Parsifal au chapitre de La Jérusalem Délivrée, où nous voyons Ubalde et le chevalier danois en proie aux tentations des Filles-Fleurs et à leurs maléfices, dans ces jardins d'Armide (une réplique de Kundry), où Renaud reste captif des artifices et des charmes de la magicienne.
La légende du Graal a des racines dans les mythes les plus anciens de la jeunesse du monde. Les livres védiques nous font espérer un endroit, une terre, d'où toute misère, d'où toutes douleurs sont bannies, où règne la complète félicité, où la soif de science est apaisée et où l'âme jouit d'une paix inaltérable. Ce Paradis sur terre, chaque peuple l'a rêvé différent, chaque période humaine l'imagine selon ses caprices. D'après le poème du cycle breton dont s'inspira Wolfram d'Eschenbach, une pierre précieuse d'une grosseur prodigieuse serait tombée de la couronne de Lucifer, le jour de sa révolte et de sa défaite ; elle fut ciselée en coupe. C'est dans cette coupe que Joseph d'Arimathie recueillit le sang du Christ lorsqu'un soldat romain perça le flanc du Sauveur sur la montagne sainte.
« Cette coupe est douée des forces de la vie éternelle. »
Le Vendredi Saint, une blanche colombe descend du ciel, apportant une hostie quelle dépose dans le vase sacré dont elle renouvelle les vertus. Les anges ont confié la garde de cette coupe à la race de Perillus, chevalier de la Cappadoce, évangélisateur de la Gaule et de l'Espagne, sous le règne de Vespasien. Une chevalerie spirituelle sur le modèle de l'ordre des Chevaliers du Temple a été instituée pour veiller à la conservation du Saint-Graal. Ces chevaliers devaient se soumettre au célibat. Leur roi seul se mariait, pour perpétuer la dynastie.
Mais le château du Graal, au moment où s'ouvre l'opéra wagnérien, est dans l'affliction. La lance sainte, dont le légionnaire Longin ouvrit le flanc divin, a été dérobée à Amfortas, roi du Graal, par Klingsor, un roi maure, aidé de Kundry, la magicienne, tour à tour servante de Klingsor ou des chevaliers du Graal. Amfortas a été blessé par cette lance qui seule pourra guérir la blessure qu'elle a faite. Seul, un être pur et qui aura résisté, à la tentation pourra reconquérir la lance, guérir Amfortas et ramener la joie dans Montsalvat. Cet être, ce sera Parsifal, qui, une fois déjà a pénétré dans Montsalvat. sans comprendre la grandeur de sa mission, et qui devra traverser une série d'épreuves avant de rentrer, après avoir dédaigné l'appel des plaisirs, dans le domaine spirituel du Graal.
Pendant plus de trois siècles, les romans de chevalerie nous ont montré le chevalier errant à la recherche des routes qui mènent vers le château de l'Eternel Salut, où l'on ne parvient qu'après avoir vaincu toutes les révoltes de notre cité intérieure, ce qui est plus tard le véritable idéal chrétien. Symbole du renoncement et du courage, Parsifal a eu des successeurs dans l'histoire et la légende qui ne le valent pas.
En effet, ce domaine de Montsalvat, on nous en parle encore, on nous en a toujours parlé sous d'autres noms, et bien des voyageurs le cherchent encore ; il se nomme, aujourd'hui, la « Cité Future ». Il se nommait, il y a soixante-quinze ans, l' « Heureuse Icarie » de Cabet ; c'est la Salente de Fénelon et c'est l'Eldorado des légendes espagnoles du temps de la conquête américaine. Rabelais nous y promettait une vie de bonne chère et de grande liesse ; les récits des conquistadors faisaient entrevoir de féeriques palais d'or et de pierreries ; le bon Cabet entraînait ses disciples vers une terre où régnerait le bonheur saint-simonien. Tous nous donnaient à croire que, sur terre, l'homme peut réaliser le bonheur qu'il attend ! La légende de Parsifal est plus sage, qui ne réalise rien sans le secours du ciel, par l'abnégation et la pureté.
D'ailleurs, le domaine du Graal a existé. Il existe encore, à quelque mille kilomètres de Paris, tel que Wagner l'a évoqué. Beaucoup de discussions se sont élevées à propos de la situation topographique du Montsalvat et de nombreuses hypothèses ont été mises en avant.
Une des plus vraisemblables, en apparence, consistait à identifier Montségur et Montsalvat.
Montsalvat le grand sanctuaire, l'acropole et la suprême citadelle de l'Albigéisme avec le château du Graal. En effet, si le Montségur bâti par la comtesse Esclarmonde, sur un des pics les plus sourcilleux de l'Ariège, est postérieur à la légende bretonne, on n'ignore pas que le château construit par Ramon de Perelha, pour être le dernier refuge des Albigeois, fut édifié sur les ruines d'un autre château déjà célèbre.
Cependant, comme tous les auteurs qui ont adapté ou renouvelé le thème de Parsifal parlent toujours de l'Espagne et d'un château des montagnes du nord de l'Espagne, il y a quelque imprudence à situer Montsalvat dans les ruines antérieures aux ruines actuelles de Montségur. D'autres le situent à Salvatierra, petite ville de Biscaye, station entre Alsasua et Vittoria, sur la ligne de Alsasua à Miranda de Ebro. Cette hypothèse placerait Montsalvat parmi les monts Cantabres, dans un décor assez semblable à celui des récits légendaires. Mais les quelques pans de muraille qu'on y retrouve ne datent guère que du douzième siècle. Si c'est là que se dressa le château du Graal, il n'en reste rien. Ceux qui le placent dans la Galice méridionale, près d'une autre Salvatierra, au confluent du Tea et à la frontière portugaise, semblent avoir de meilleures raisons. Ce pays de gorges étroites, de défilés pittoresques et de cascades bondissantes, les restes d'un vieux château du onzième siècle et quelques légendes pourraient appuyer plus sérieusement leur opinion, quoiqu'il ne s'agisse plus ici d'un château de montagne, tel qu'il est expressément décrit dans le poème.
Aussi s'accorde-t-on à croire, aujourd'hui, que les conteurs et les poètes ont désigné, sous le nom de Montsalvat, l'antique monastère de Montserrat, dans la province de Barcelone, entre Monistrol et Manresa. Nous avons développé nos raisons dans une étude spéciale. (1) En effet, ce monastère s'élève sur cette Montagne de la Scie (Montserrat), qui se fendit en deux le vendredi de la Passion, à l'heure ou le Christ expira ; il est bien situé dans ces montagnes wisigothes du nord de l'Espagne dont parle Wagner au premier acte de Parsifal. On y conserve, depuis des siècles, une statue miraculeuse de la Vierge sculptée par saint Luc et qui a le pouvoir de guérir les blessures. On y retrouve tous les paysages décrits par le poème: l'ermitage, la source, le lac, les essences d'arbres énumérées dans Wolfram d'Eschenbach, les grands contrastes de lignes, les longues perspectives. Il y florit une école de musique vieille de mille ans, dont les élèves sont appelés les « pages de la Vierge ».
Les légendes catalanes content, d'ailleurs, que c'est là que les chevaliers du Graal trouvèrent un asile.
Depuis l'établissement de la foi catholique en Espagne, le monastère bénédictin de Montserrat — détruit par les Français en 1808 et rebâti en 1812 — est demeuré le centre le plus important de pèlerinages, dans la péninsule ibérique. C'est un site merveilleux, au-dessus des plaines de Catalogne, dans un massif aride, à mille mètres d'altitude. Un chemin de fer à crémaillère, d'une hardiesse extraordinaire, escalade des rampes difficiles découvrant des panoramas splendides.
Pour les habitants de la plaine qu'il domine, ce pic dans les nuages devait bien être, en effet, le château de l'âme, lieu de la Rédemption et de Spiritualité.
Enfin, n'oublions pas — au moment où le chef-d'oeuvre de Wagner entre dans le répertoire de notre Opéra — qu'un roi essaya de créer chez lui, dans ses hauts châteaux du Rhin, des Montsalvat artificiels à Neu-Schwanstein, à Chiemsee, à Linderhof; qu'il y a vingt-cinq ans, Louis II de Bavière mourait dans les eaux du lac de Starnberg, entraînant avec lui l'aliéniste qui lui donnait ses soins. Lui aussi avait essayé de réaliser et de vivre, tour à tour, le rêve de Lohengrin et celui de Parsifal, et de rebâtir, parmi les hautes forêts d'Allemagne, le château du Graal, le château du Bonheur et le château du Songe.
ERNEST GAUBERT.
(1) Ernest Gaubert, Sur les pas de Parsifal, in Je sais tout du 15 janvier 1914
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