jeudi 30 juillet 2026

Rienzi au Festspielhaus de Bayreuth — La renaissance du premier chef-d'oeuvre de Wagner

 

" Ouvrir une plaie " : Bayreuth face au défi de Rienzi 

Lorsque Katharina Wagner décida d’inscrire Rienzi, der Letzte der Tribunen au programme du Festival de Bayreuth pour l’ouverture du cent cinquantième anniversaire des Festspiele, elle ne choisissait pas seulement d’ajouter une œuvre rare au catalogue de la Colline verte. Elle faisait un geste artistique et historique d’une portée considérable : rouvrir l’un des chapitres les plus complexes de l’histoire wagnérienne.

Car Rienzi n’est pas un opéra comme les autres. Il est à la fois le premier grand triomphe de Wagner, l’œuvre qui lui permit d’accéder à la reconnaissance publique, tant à Dresde en 1842 qu'à Paris en 1869 (voir notre dossier), et celle dont il cherchera ensuite progressivement à s’éloigner. Il est le point de départ d’une trajectoire, mais aussi une œuvre longtemps tenue à distance, comme si elle portait en elle une part encombrante de l’héritage wagnérien.

En choisissant de le présenter à Bayreuth, Katharina Wagner n’a donc pas simplement voulu réparer un oubli. Elle a accepté d’ouvrir une plaie (l'expression est de la metteure en scène Alexandra Szemerédy), de regarder une œuvre dans toutes ses contradictions, avec ce qu’elle révèle de l’artiste en devenir, mais aussi avec les questions politiques et historiques qu’elle continue de susciter aujourd’hui. Ce pari, la production l’a relevé avec une force qui dépasse largement la simple résurrection d’un ouvrage de jeunesse.

Créé au théâtre de la Cour de Dresde le 20 octobre 1842, alors que Wagner n’a pas encore trente ans, Rienzi fut le premier immense succès du compositeur. Après les années difficiles de formation, les échecs de jeunesse et les difficultés matérielles qui avaient marqué ses débuts, cette vaste fresque romaine lui apporta enfin la reconnaissance qu’il espérait. Avant Le Vaisseau fantôme, avant Tannhäuser, avant Lohengrin, c’est cette œuvre monumentale qui imposa son nom auprès du public allemand.

Le paradoxe est que cette partition fondatrice deviendra aussi l’une des plus problématiques de son catalogue. Wagner lui-même finira par considérer Rienzi avec une certaine distance, car l’œuvre lui rappelle une période où son langage musical reste encore profondément marqué par les modèles du théâtre lyrique européen de son temps. Dans Rienzi résonnent encore les influences de Spontini, de Meyerbeer et du grand opéra français : immenses tableaux historiques, scènes de foule, cérémonies solennelles, cortèges, effets spectaculaires et indispensable ballet. Hans von Bülow, avec une formule devenue célèbre, ironisera en affirmant que Rienzi était « le meilleur opéra de Meyerbeer ». La remarque, brillante mais réductrice, souligne cependant une réalité : Wagner n’a pas encore trouvé la forme qui deviendra la sienne.

Mais réduire Rienzi à un simple exercice d’apprentissage serait passer à côté de ce qui fait aujourd’hui sa fascinante modernité. Car derrière les fastes du grand opéra, derrière les fanfares et les scènes monumentales, l’œuvre contient déjà les grandes interrogations qui traverseront toute la création wagnérienne : Quel est le pouvoir d’un homme capable d’entraîner une communauté derrière lui ? Que devient un idéal lorsqu’il dépend entièrement de l’enthousiasme des foules et pourquoi les peuples cherchent-ils toujours un sauveur avant de se retourner contre lui ? 

Derrière le tribun romain se dessine déjà le futur héros wagnérien : un homme porteur d’une mission qui le dépasse, un être qui rêve de restaurer un ordre perdu, mais dont la grandeur contient aussi le germe de la catastrophe. Car Rienzi n’est pas seulement un homme politique. Il est un homme qui comprend instinctivement la puissance des signes. Il sait que le pouvoir ne repose pas uniquement sur les institutions ou la force militaire, mais sur la capacité à donner à une communauté une image d’elle-même. 

Avant même d’être un chef d’État, il est déjà un metteur en scène du pouvoir. Il organise des cérémonies, construit des symboles, transforme l’espace public en théâtre. Il ne propose pas seulement un programme politique : il offre un récit collectif, une vision de grandeur retrouvée. Son ambition est moins de gouverner une ville que de créer une représentation capable de faire croire à la renaissance de Rome.

C’est précisément cette dimension que la production bayreuthoise choisit de placer au cœur de sa lecture. Les metteures en scène Alexandra Szemerédy et Magdolna Parditka, avec le dramaturge Markus Kiesel, ne cherchent pas à reconstituer une Rome médiévale disparue. Leur regard se tourne vers notre époque, vers une société où le pouvoir passe de plus en plus par la maîtrise des images, des écrans et des récits collectifs. Leur question rejoint celle que Wagner posait déjà en 1842 : comment une image peut-elle transformer le monde ?

La destinée de Rienzi semble d’ailleurs prolonger son propre sujet. Comme son héros, l’œuvre connut une période de gloire avant de traverser une longue phase d’effacement. Le manuscrit autographe de la partition, que Wagner avait offert au roi Louis II de Bavière, disparut sans laisser de trace après la Seconde Guerre mondiale. Cette disparition contribua à faire de Rienzi une sorte de fantôme wagnérien : une œuvre dont tout le monde connaissait l’importance historique, mais dont la matérialité semblait condamnée à rester fragile.

Sa reconstruction au début des années 1980 représenta bien davantage qu’une opération musicologique. Elle permit de redécouvrir une partition longtemps considérée comme marginale et d’y entendre non plus seulement le passé de Wagner, mais les premiers signes de son avenir.

Car Rienzi est précisément cela : le lieu où Wagner n’est pas encore totalement Wagner, mais où apparaissent déjà les obsessions qui structureront toute son œuvre : le rapport entre l’individu et la communauté, la fascination pour les figures providentielles, la puissance des mythes collectifs, Le conflit entre idéal et réalité, la solitude du héros lorsque le peuple qui l’a porté se détourne de lui. L’œuvre est donc moins un simple prélude aux grands drames futurs qu’un laboratoire où se forme une pensée artistique et politique.

Cette complexité explique aussi les choix éditoriaux nécessaires pour cette résurrection bayreuthoise. Contrairement à des œuvres plus tardives de Wagner, Rienzi ne possède pas une version définitive établie par son auteur. Les différentes éditions du livret et de la partition présentent de nombreuses variantes, concernant aussi bien certains passages du texte que la structure de plusieurs scènes.

Après la première publication de l’œuvre, Wagner ne chercha jamais réellement à fixer une forme définitive. Lorsqu’il intégra le livret de Rienzi au premier volume de ses Gesammelte Schriften und Dichtungen en 1871, il le considéra moins comme un simple support théâtral que comme un texte littéraire autonome. Cette conception est typiquement wagnérienne : ses livrets ne sont pas seulement destinés à être chantés, mais aussi à être lus comme des œuvres poétiques. La production de Bayreuth s’appuie principalement sur cette version de 1871, tout en prenant en compte l’édition historico-critique réalisée par Egon Voss en 1982. Ce travail permet de retrouver un équilibre entre fidélité historique et nécessité théâtrale.

Mais pour comprendre pleinement le regard porté par la production sur Rienzi, il faut revenir à une source essentielle : non pas Wagner lui-même, mais le roman qui précède l’opéra.

Du roman de Bulwer-Lytton au petit frère oublié : la mémoire cachée de Rienzi


Avant de devenir un opéra de Wagner, Rienzi, der Letzte der Tribunen fut d’abord un roman. Publié en 1835 par l’écrivain britannique Edward Bulwer-Lytton sous le titre Rienzi, the Last of the Tribunes, l’ouvrage connut un immense succès au XIXᵉ siècle et nourrit profondément l’imaginaire du jeune compositeur.

Wagner ne se contente pourtant pas d’en réaliser une simple adaptation. Il prélève dans le roman une matière dramatique qu’il transforme selon ses propres préoccupations artistiques. Il simplifie certaines situations, modifie les rapports entre les personnages et concentre l’action autour de la figure du tribun. Le roman devient ainsi moins un modèle qu’un point de départ : Wagner y trouve les éléments d’un univers qui lui appartient déjà, celui du héros solitaire confronté à la communauté qu’il prétend sauver.

Mais le roman de Bulwer-Lytton demeure une présence souterraine. Il constitue une mémoire invisible de l’opéra, une couche enfouie que la production bayreuthoise choisit précisément de faire remonter à la surface. 

L’un des choix dramaturgiques les plus saisissants de cette nouvelle lecture est en effet la réintroduction, dès le début de l’œuvre, d’une figure absente du livret wagnérien : le jeune frère mourant de Rienzi. Ce personnage n’appartient pas à l’opéra tel que Wagner l’a conçu. Il est une invention dramaturgique d’Alexandra Szemerédy, Magdolna Parditka et Markus Kiesel, qui choisissent de puiser directement dans la source littéraire originelle. Leur geste n’est pas celui d’une reconstitution historique, mais celui d’une interprétation. Ils ne cherchent pas à ajouter artificiellement un épisode extérieur à l’œuvre : ils interrogent ce que le livret a laissé dans l’ombre. La mise en scène fait ainsi revenir un personnage disparu, comme si elle cherchait derrière l’œuvre officielle les traces d’une autre histoire, d’une autre mémoire.

Dans le roman de Bulwer-Lytton, le jeune frère de Rienzi meurt lors d’un affrontement entre les deux grandes familles aristocratiques romaines, les Orsini et les Colonna, qui se disputent le contrôle de la ville. L’enfant est une victime innocente d’une guerre de clans où les puissants s’affrontent tandis que les plus faibles paient le prix de leur violence. Sa mort devient l’événement fondateur de la trajectoire politique de Rienzi. Elle nourrit sa colère contre l’ordre ancien et alimente son désir de rendre Rome au peuple. Avant d’être un tribun, il est donc un homme marqué par une blessure intime.

Cette dimension transforme profondément le regard porté sur le personnage.

Dans l’opéra de Wagner, Rienzi apparaît souvent comme une figure monumentale : un orateur capable de soulever les foules, un homme habité par une mission politique, un chef qui semble appartenir davantage à l’Histoire qu’à la vie privée. La présence du petit frère introduit une fissure dans cette image héroïque, elle rappelle qu’avant d’être un symbole, Rienzi fut un homme blessé. Avant d’être un tribun, il fut un frère qui a connu la perte.

L’enfant devient ainsi le contrepoint secret du personnage. Tandis que Rienzi regarde vers l’avenir et rêve de reconstruire une cité idéale, le jeune garçon rappelle le prix humain de cette ambition. Il incarne tout ce que les grands récits politiques ont tendance à effacer : les victimes invisibles, les existences sacrifiées, les souffrances particulières dissimulées derrière les mots de gloire, de nation ou de régénération. Il est la mémoire de ce que l’Histoire officielle préfère oublier.

Ce choix dramaturgique possède une force particulière parce qu’il joue aussi avec la connaissance du spectateur. Celui qui connaît le roman de Bulwer-Lytton comprend immédiatement la signification de cette présence. Il reconnaît un élément qui n’est pas une invention arbitraire, mais un retour aux sources littéraires de l’œuvre. Mais pour celui qui découvre Rienzi sans connaître le roman, l’apparition de cet enfant produit un effet d’étrangeté. Pourquoi cette fragilité apparaît-elle dans une œuvre dominée par les ambitions collectives et les grands mouvements historiques ?

C’est précisément cette interrogation qui donne à la scène sa puissance.

La mise en scène ne cherche pas à illustrer Wagner de manière littérale. Elle explore les absences de l’œuvre, ses silences, ses zones d’ombre. Elle considère que le théâtre ne consiste pas seulement à représenter ce qui est écrit, mais aussi à révéler ce qui demeure caché dans un texte. Le petit frère devient alors moins un personnage supplémentaire qu’une mémoire ressuscitée, une mémoire qui accompagne Rienzi tout au long de son ascension.

Car il existe un lien profond entre cette blessure intime et le destin politique du tribun. Son désir de sauver Rome naît d’un traumatisme personnel. Sa volonté de restaurer une communauté idéale trouve son origine dans la perte d’un être aimé. Toute la tragédie du personnage réside peut-être dans le fait qu’il va progressivement remplacer cette blessure humaine par une construction politique.

À mesure qu’il devient un symbole, Rienzi s’éloigne de l’homme qu’il était. À mesure qu’il devient l’image d’un sauveur, il perd le contact avec ce qui avait donné naissance à son combat. La mise en scène suggère ainsi que l’histoire du tribun n’est pas seulement celle d’une ascension et d’une chute politiques. Elle est aussi celle d’un homme qui transforme une douleur intime en projet collectif, avant de se retrouver prisonnier de l’image qu’il a lui-même créée.

Cette lecture rejoint profondément l’univers wagnérien. Chez Wagner, les héros sont rarement détruits par un simple échec extérieur. Ils sont souvent victimes d’une contradiction intérieure : ils portent un idéal trop grand pour eux-mêmes, une mission qui finit par absorber leur humanité. Rienzi annonce déjà ces figures futures : Tannhäuser déchiré entre désir et rédemption, Lohengrin incapable de vivre dans le monde humain, Siegfried enfermé dans une illusion de liberté, Wotan prisonnier des conséquences de ses propres actes. Le tribun romain appartient déjà à cette famille des héros wagnériens condamnés par l’écart entre leur rêve et la réalité.

La réintroduction du petit frère donne donc une profondeur nouvelle à toute la trajectoire du personnage. Elle rappelle que derrière le chef politique se cache une souffrance individuelle, et que derrière la grande Histoire existe toujours une histoire plus fragile, plus silencieuse.

Ce choix ouvre également la voie à la lecture contemporaine de la production. Car la Rome imaginée par les metteures en scène n’est pas une cité antique idéalisée. Elle est une société traversée par les fractures, les frustrations et les blessures collectives. Le jeune frère n’est donc pas seulement un souvenir du passé. Il devient aussi le symbole de toutes les victimes oubliées par les grandes promesses politiques.

À partir de cette mémoire intime peut alors se construire la grande question de la mise en scène : dans quel monde Rienzi tente-t-il de devenir un sauveur ?

Car la Rome de Bayreuth 2026 n’est ni celle des palais ni celle des monuments. C’est une ville abandonnée, fragmentée, dominée par les images, une Rome où le peuple qui cherche un héros vit déjà dans un univers où le réel semble avoir été remplacé par sa représentation

La tragédie sociale d'une société sous surveillance


Les metteures en scène ont choisi de déplacer l’action de Rienzi dans une Rome contemporaine. Ce déplacement temporel ne constitue pas un simple changement d’époque : il permet de révéler la modernité troublante du drame wagnérien et de replacer la trajectoire du tribun romain dans un univers marqué par les fractures sociales, les désillusions collectives et la fascination pour les figures providentielles. La Rome médiévale de Wagner devient ainsi une métropole actuelle où les aspirations à la justice et à la grandeur se heurtent aux mécanismes de domination, à la manipulation des foules et à l’effondrement des utopies.

L'espace imaginé par les metteures en scène ne se contente pas seulement d'offrir un décor contemporain, il constitue la véritable matrice dramaturgique du spectacle. Ces immenses barres d'habitation, inspirées des grands ensembles de logements sociaux, deviennent un personnage à part entière. Les appartements, alignés comme des cellules, révèlent une humanité enfermée dans un quotidien sans horizon. Chaque famille vit sous le regard des autres. Les coursives métalliques, les escaliers extérieurs, les balustrades en fer composent une architecture de l'enfermement où la promiscuité nourrit autant la solidarité que la violence. Rienzi n'apparaît plus comme le tribun romantique de la Rome médiévale, mais comme l'homme providentiel auquel une population abandonnée choisit de confier son destin.

À l'intérieur de ces logements presque interchangeables, un objet attire immédiatement le regard : un immense téléviseur qui occupe souvent la place autrefois réservée à l'autel familial. Cette présence n'a rien d'anecdotique. Elle devient le symbole d'une société où les images fabriquent le réel, où le pouvoir se conquiert autant par les écrans que par la parole politique. Les téléphones portables prolongent cette logique de surveillance permanente. Chacun filme, photographie, diffuse ; chacun peut devenir témoin, accusateur ou propagandiste. Les habitants semblent prisonniers d'un gigantesque dispositif panoptique où l'intimité disparaît peu à peu derrière la circulation ininterrompue des images.

Cette réflexion se prolonge jusque dans les murs des immeubles, recouverts d'affiches lacérées où ne subsistent plus que quelques mots : « Utopie », « Dystopie », « Révolte », « Révolution », slogans inachevés, promesses politiques décomposées par le temps. Rien n'est plus révélateur de l'ambiguïté du personnage de Rienzi. Son idéal démocratique demeure sincère, mais la frontière entre l'espérance populaire et la dérive autoritaire apparaît de plus en plus fragile. Les affiches déchirées racontent déjà l'échec des grandes idéologies modernes ; elles disent combien chaque rêve collectif porte en lui la possibilité de sa propre corruption.

Les pigeons qui envahissent régulièrement les projections vidéo renforcent encore cette impression de ville abandonnée. Ils ne sont pas seulement un élément naturaliste évoquant les quartiers populaires ; ils incarnent une présence envahissante, presque parasitaire. Ils colonisent les façades, salissent les espaces communs, rappellent que la cité se délite lentement tandis que les responsables politiques promettent un avenir qui ne vient jamais. La Rome de Rienzi cesse ainsi d'être une capitale historique pour devenir le miroir de toutes les métropoles européennes confrontées aux fractures sociales, à la pauvreté et au désenchantement démocratique.

Au cœur de cet univers apparaît la figure bouleversante du jeune garçon. Il traverse les scènes comme un témoin silencieux des violences du monde adulte. Son regard accompagne les humiliations, les espoirs puis les désastres. Il n'agit presque jamais ; il observe. Cette position en fait moins un personnage qu'une conscience scénique. Son destin rappelle que chaque révolution est d'abord vécue par ceux qui n'en comprennent pas encore les enjeux mais qui en subiront toutes les conséquences. L'enfant devient la mémoire de la cité, l'innocence sacrifiée sur l'autel des ambitions politiques.

L'avènement du tribun, une illusion démocratique

L'une des idées dramaturgiques les plus fortes de la production consiste à remplacer l'insurrection populaire imaginée par Wagner par une véritable campagne électorale. Rienzi n'est plus porté au pouvoir par l'élan révolutionnaire d'une foule exaltée ; il est élu selon les mécanismes familiers des démocraties contemporaines. Les habitants de ces tours d'habitation votent, espèrent un changement, confient leur destin à celui qui promet justice et renouveau. Cette transposition n'est nullement anecdotique. Elle inscrit immédiatement l'action dans les inquiétudes de notre temps, où les urnes peuvent devenir le marchepied d'un pouvoir toujours plus personnel. Dès lors, la multiplication des téléphones portables, la surveillance permanente des habitants, les écrans omniprésents et la fabrication de l'image publique de Rienzi cessent d'être de simples signes de modernité : ils composent la mécanique d'une démocratie médiatique où la conquête du pouvoir repose autant sur la maîtrise de la communication que sur le consentement populaire. La tragédie ne naît plus seulement de l'ambition d'un homme ; elle procède aussi de la fragilité des institutions démocratiques lorsqu'elles se laissent séduire par la figure providentielle.

Rienzi n'est plus seulement un tribun, il devient un populiste élu démocratiquement. C'est une nuance essentielle. Wagner montre déjà un chef charismatique porté par le peuple ; la production de Bayreuth ajoute une réflexion sur les démocraties du XXIᵉ siècle, où l'élection elle-même ne garantit nullement la préservation de l'État de droit. Ainsi, lorsque Rienzi bascule ensuite dans l'autoritarisme, le spectacle ne raconte pas seulement la chute d'un héros : il interroge la manière dont une société peut fabriquer, par son propre vote, celui qui finira par la dominer. 

Les metteures en scène poussent la logique jusqu'à son terme : à la fin du spectacle, une seconde consultation populaire renverse Rienzi et réinstalle les Colonna et les Orsini à la tête de Rome. Le peuple qui avait porté le tribun au pouvoir lui retire sa confiance avec la même facilité, rappelant que les urnes peuvent aussi bien consacrer qu'abattre un dirigeant. La tragédie ne naît plus seulement de l'ambition d'un homme ; elle révèle l'extrême volatilité d'une opinion publique, capable d'ériger un sauveur avant de le livrer à sa chute.  Le pouvoir n'est jamais définitivement conquis, il reste soumis au verdict d'une foule dont les choix, tout en étant démocratiques, demeurent profondément versatiles. C'est l'une des idées politiques les plus fines du spectacle.

Le théâtre dans le théâtre : une pantomime sur la musique du ballet

La production a choisi de ne pas supprimer la longue scène du ballet.  Loin de proposer un simple divertissement, les metteures en scène transforment ce passage en une fascinante mise en abyme. Les habitants des HLM quittent leurs appartements, vêtus de smokings et de robes de soirée comme s'ils étaient invités à une première prestigieuse. Ils prennent place sur des gradins dressés au milieu du plateau. Un grand cadre de scène descend alors des cintres : le peuple devient spectateur d'un spectacle organisé par Rienzi lui-même. Le vestiaire de la scène tend alors un miroir à la salle, dont le public se voit soudain intégré à l'action de l'opéra. Le pouvoir se met en scène devant ceux qu'il prétend gouverner. Les gestes prennent le pas sur la parole ; les symboles remplacent les arguments. Le spectacle politique devient littéralement un spectacle théâtral.

En lieu et place d'un ballet les metteures en scène ont imaginé de faire défiler une amusante pantomime, un moment d'humour tout à fait étranger au livret wagnérien. La pantomime convoque déjà l'univers des futurs drames musicaux de Wagner. Les silhouettes, les attitudes, certaines figures héroïques qui se succèdent évoquent les personnages du Vaisseau fantôme, de Tannhäuser, de Lohengrin, des Maîtres chanteurs, et jusqu'au Ring. Comme si le compositeur regardait, depuis cette œuvre de jeunesse, l'ensemble de son avenir artistique. Cette idée est particulièrement féconde : Rienzi n'est plus seulement l'opéra que Wagner écrivit avant sa révolution esthétique ; il devient l'espace où son imaginaire futur apparaît encore à l'état de fragments, comme un rêve en train de se former. 

Ainsi, la mise en abyme dépasse largement le simple procédé dramaturgique. Le public de Bayreuth regarde des Romains qui regardent une pantomime dans laquelle se dessinent les héros du Wagner à venir. Trois niveaux de représentation se superposent et dialoguent constamment. Ce vertige du regard fait de cette séquence l'une des plus riches de tout le spectacle. Elle affirme que le théâtre n'est jamais seulement un miroir du monde : il est aussi une fabrique de mythes, capable d'inventer les récits auxquels les peuples choisissent ensuite de croire.

C'est précisément à cet endroit que la lecture des metteures en scène rejoint la pensée du dramaturge : le populisme ne naît pas uniquement des discours politiques ; il naît aussi des images que le pouvoir produit de lui-même. Rienzi comprend que gouverner consiste d'abord à construire une représentation. Mais, dès lors que le politique devient spectacle, la catastrophe est déjà en marche. Wagner semble ici annoncer, avec une étonnante clairvoyance, les mécanismes modernes de la communication politique, où la mise en scène finit souvent par remplacer la réalité.

La résurrection musicale : Nathalie Stutzmann révèle le « Wagner avant Wagner »

Une telle entreprise n'aurait sans doute pas atteint cette force de conviction sans une direction musicale capable de dépasser les apparences du Grand Opéra français pour mettre au jour ce que Rienzi contient déjà de profondément wagnérien. C'est précisément ce que réalise Nathalie Stutzmann dans une interprétation qui constitue l'un des événements majeurs de cette édition du Festival de Bayreuth.

La cheffe, qui a fait ses débuts bayreuthois en 2023, démontre dès les premières mesures de l'ouverture, qu'elle maîtrise les secrets de l'architecture sonore particulière de la fosse bayreuthoise. Les masses orchestrales respirent avec une étonnante souplesse ; jamais le volume ne devient écrasant, jamais les chanteurs ne sont sacrifiés au spectaculaire.

Son approche refuse toute emphase inutile. Là où Rienzi a souvent été dirigé comme une succession d'effets grandioses hérités du modèle meyerbérien, Nathalie Stutzmann recherche avant tout les lignes de force qui annoncent déjà Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser, Lohengrin et jusqu'aux grandes arches du Ring. Les motifs prennent une véritable fonction dramatique ; les transitions orchestrales acquièrent une continuité presque symphonique ; les longues périodes respirent avec une évidence qui fait oublier les dimensions monumentales de l'ouvrage.

La direction de Nathalie Stutzmann impressionne par le parti pris esthétique qui la sous-tend. Plutôt que de lire Rienzi à travers le prisme des drames musicaux de la maturité, la cheffe choisit d'en souligner les racines belcantistes et revendique la proximité de l'œuvre avec l'univers de Bellini. Cette conception irrigue toute son interprétation. L'orchestre ne recherche jamais la masse sonore pour elle-même ; il demeure léger, transparent, infiniment coloré, laissant respirer les lignes mélodiques avec une souplesse presque vocale. Chaque pupitre chante, chaque phrase semble portée par un souffle naturel, sans jamais sacrifier la tension dramatique. Le flux musical se déploie comme un organisme vivant, dont les épisodes les plus contrastés participent d'un même mouvement continu. Cette respiration permanente confère à la partition une fluidité qui révèle son extraordinaire richesse d'invention et rappelle que, derrière les élans héroïques du futur Wagner, demeure encore le compositeur fasciné par le chant italien et par l'art du legato.

Cette lecture révèle combien Wagner, dès 1842, dépasse déjà le simple cadre du Grand Opéra historique. Derrière les fanfares, les marches et les vastes ensembles choraux apparaissent des harmonies d'une audace surprenante, des modulations qui regardent déjà vers Tristan, des couleurs orchestrales où l'on entend poindre l'univers du Bayreuth futur. Nathalie Stutzmann ne force jamais ces rapprochements : elle les laisse naître naturellement de la partition, avec une intelligence architecturale qui donne à l'œuvre une unité rarement atteinte.

L'Orchestre du Festival répond avec une disponibilité admirable. Les pupitres de cuivres déploient une puissance impressionnante sans jamais perdre leur noblesse de timbre ; les bois apportent une poésie inattendue à plusieurs épisodes plus intimes ; les cordes, somptueusement fondues, installent cette profondeur harmonique qui deviendra l'une des signatures du Wagner de la maturité. Tout au long de la soirée, l'équilibre sonore demeure exemplaire, donnant à entendre une partition infiniment plus raffinée que sa réputation ne le laisse croire.

Les Chœurs du Festival constituent l'autre triomphe de cette représentation. Dans Rienzi, ils ne sont jamais un simple élément décoratif ; ils incarnent véritablement le peuple romain, avec ses enthousiasmes, ses peurs, sa violence et ses retournements. Leur cohésion, leur diction et surtout leur capacité à passer d'un murmure presque liturgique à une explosion sonore d'une extraordinaire ampleur rappellent que Bayreuth demeure l'un des rares théâtres où le chœur peut être considéré comme un personnage dramatique à part entière.

Au sommet de la distribution règne Andreas Schager. Son histoire avec Rienzi confère à cette prise de rôle bayreuthienne une valeur presque symbolique. Quatorze ans après avoir interprété l'œuvre en version de concert à Madrid, alors qu'il achevait sa métamorphose de ténor lyrique en Heldentenor, il retrouve aujourd'hui ce personnage avec une maturité exceptionnelle.

Andreas Schager impose un Rienzi d’une puissance peu commune. Son émission éclatante et héroïque possède cette projection métallique propre aux grands ténors wagnériens, mais elle ne se réduit jamais à la force : derrière l’image du tribun triomphant, le chanteur fait entendre les fragilités et les doutes d’un homme progressivement submergé par la responsabilité qu’il s’est lui-même imposée. Schager refuse ainsi de faire de Rienzi un simple héros de bronze. Sa diction claire, son engagement scénique total et son sens du phrasé donnent au personnage une véritable profondeur humaine. Le timbre conserve sa lumière caractéristique, tandis que le phrasé gagne une intériorité nouvelle ; les moments de doute deviennent aussi bouleversants que les grandes proclamations héroïques.

À cette présence vocale exceptionnelle s’ajoute une endurance presque athlétique. Durant toute la soirée, dans une partition d’une longueur et d’une exigence considérables, Schager conserve un rayonnement intact, sans jamais laisser paraître la fatigue. Cette résistance physique impressionnante lui permet de porter la trajectoire de Rienzi jusqu’à son effondrement final avec une intensité constante : le héros ne semble jamais simplement proclamer son pouvoir, il lutte jusqu’à l’épuisement, comme un homme consumé par l’idéal qu’il a voulu incarner. Andreas Schager est le moteur essentiel de cette production : par son engagement vocal et scénique, il en porte toute la tension dramatique.

Adriano et Irene

Adriano fut dès l'origine un rôle travesti. Wagner l'avait confié à Wilhelmine Schröder-Devrient, une soprano qui fut considérée comme la plus grande tragédienne allemande du XIXe siècle. À Bayreuth Adriano est interprété par Jennifer Holloway, qui s'inscrit dans la tradition de de son illustre devancière.  Son parcours singulier, commencé dans le répertoire de mezzo-soprano avant une évolution progressive vers les grands rôles de soprano lyrique-dramatique, donne à son interprétation une couleur particulièrement adaptée à ce personnage ambigu, partagé entre la fidélité familiale, l’amour et le conflit intérieur.

Cette évolution vocale se ressent dans chaque phrase musicale. Elle conserve de son passé de mezzo une assise remarquable, une profondeur du médium et une chaleur de timbre qui confèrent à Adriano une noblesse altière, sans jamais effacer la vulnérabilité du personnage. Mais son approche du répertoire de soprano lui permet également d’apporter aux lignes les plus élevées une lumière nouvelle, une liberté dans l’aigu et une intensité dramatique qui font entendre toute la complexité de cette figure déchirée. Jennifer Holloway nous offre un Adriano d’une remarquable richesse expressive agrémenté d'une grande variété de nuances..

Face au Rienzi incandescent d’Andreas Schager, elle compose un Adriano moins dans l’affirmation que dans la résistance intérieure. Son chant révèle un être partagé entre l’admiration pour celui qui veut sauver Rome et la conscience progressive de la catastrophe vers laquelle cet idéal conduit. La densité du grave héritée de son passé de mezzo et l’éclat plus lumineux du soprano se rejoignent ainsi pour dessiner un personnage profondément humain, témoin impuissant de l’effondrement d’un rêve politique et familial.

Gabriela Scherer chante une Irene d'une grande noblesse. La ligne vocale demeure constamment élégante, portée par un timbre lumineux qui contraste avec la noirceur croissante du drame. Son personnage échappe au simple emploi de l'héroïne romantique ; il devient l'une des rares figures à conserver une véritable intégrité morale jusqu'aux dernières scènes.

Autour de ce trio gravite une distribution d'une homogénéité exemplaire, qualité indispensable dans un ouvrage où les nombreux rôles secondaires participent pleinement à la construction dramatique. Aucun personnage n'est traité comme un simple faire-valoir ; chacun contribue à faire vivre cette Rome contemporaine imaginée par les metteures en scène. Les grandes scènes d'ensemble gagnent ainsi une densité dramatique rare, chaque intervention venant nourrir la progression du drame. 

À cette réussite s'ajoute la prestation magistrale du Chœur du Festival de Bayreuth. Dans Rienzi, Wagner lui confie un rôle d'une ampleur exceptionnelle. Véritable protagoniste collectif, il incarne tour à tour l'enthousiasme populaire, la peur, la violence et l'instabilité d'une foule dont les enthousiasmes se renversent avec une effrayante rapidité. La précision de la diction, la richesse des couleurs et la puissance des effectifs rappellent pourquoi les chœurs bayreuthiens demeurent une référence absolue. Le choeur  ne représente pas seulement le peuple romain : il est le véritable moteur dramatique de l'action. C'est lui qui porte Rienzi au pouvoir, lui qui nourrit son rêve politique, lui encore qui se laisse gagner par la peur, le doute et la manipulation avant de précipiter sa chute. Bien avant Les Maîtres Chanteurs ou Parsifal, Wagner expérimente déjà cette idée d'un chœur devenu personnage collectif, doté d'une véritable psychologie.

La prestation bayreuthienne force l'admiration. La précision des attaques, l'homogénéité des pupitres, l'intelligibilité remarquable du texte allemand et surtout la richesse des nuances composent un véritable miracle musical. Les immenses fresques chorales ne sont jamais de simples démonstrations de puissance sonore. Chaque intervention possède une couleur dramatique spécifique : l'enthousiasme populaire des premières acclamations, la ferveur presque religieuse des grands ensembles, puis l'angoisse, l'hésitation et enfin la violence d'une foule devenue incontrôlable.

Ce qui frappe surtout est la manière dont Nathalie Stutzmann modèle cette masse vocale comme un immense organisme vivant. Les pianissimi semblent surgir de très loin, presque comme une respiration collective, tandis que les explosions sonores emplissent le Festspielhaus sans jamais perdre leur lisibilité. Grâce à l'acoustique si particulière de la salle, les voix se fondent dans l'orchestre sans rien sacrifier de leur articulation. Rarement le chœur aura paru à ce point respirer avec les solistes et la fosse, comme si l'ensemble de la représentation obéissait à une seule pulsation.

Cette réussite est capitale, car elle révèle l'une des intuitions les plus géniales du jeune Wagner. Le véritable héros de Rienzi n'est peut-être ni Rienzi lui-même ni Adriano, mais ce peuple changeant, exalté, versatile, capable d'élever un homme jusqu'au rang de sauveur avant de l'abandonner avec la même ferveur. En donnant à cette foule une telle vérité musicale et dramatique, le Chœur du Festival devient l'un des principaux artisans du triomphe de cette production.

Au terme de près de quatre heures de musique, une évidence s'impose : cette production ne cherche jamais à réhabiliter Rienzi par simple souci patrimonial. Elle démontre que cette œuvre, longtemps considérée comme un corps étranger dans le catalogue wagnérien, renferme déjà les grandes interrogations qui irrigueront toute la création du compositeur : la séduction du pouvoir, le rapport ambigu entre le peuple et son chef, la fabrication du mythe politique, le conflit entre l'idéal et son inévitable corruption. Sous les fastes hérités du grand opéra français, Wagner expérimente déjà les chemins qui le conduiront vers Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Tristan und Isolde et, finalement, vers la Tétralogie.

Conclusion – Le moment où Wagner devient Wagner

Il existe des spectacles qui réussissent une production, et d'autres qui modifient notre regard sur une œuvre. Ce Rienzi appartient incontestablement à la seconde catégorie.

Pendant près de cent cinquante ans, Bayreuth avait entretenu avec cet opéra une relation faite de silence, de gêne et de méfiance. Silence parce que Wagner lui-même s'en était progressivement éloigné ; gêne parce que l'ouvrage demeurait associé à une esthétique qu'il croyait avoir dépassée ; méfiance enfin en raison des récupérations idéologiques dont il fut victime au XXᵉ siècle. En faisant entrer Rienzi au Festspielhaus, le Festival n'efface pas cette histoire complexe : il la regarde enfin en face.

Le mérite des metteures en scène est précisément de ne jamais chercher à disculper l'œuvre. Elles montrent au contraire combien son sujet — l'ascension d'un tribun porté par le peuple avant d'être englouti par sa propre image — résonne avec une inquiétante acuité dans nos démocraties contemporaines. Les HLM, les écrans omniprésents, les téléphones portables, les affiches déchirées, la pantomime, la mise en abyme, tout concourt à faire de cette Rome un miroir de notre époque. Rienzi n'est plus seulement un personnage historique ; il devient la figure intemporelle de tout pouvoir qui finit par croire à sa propre représentation.

Mais la réussite la plus profonde de cette soirée est peut-être ailleurs. Grâce à la direction magistrale de Nathalie Stutzmann et à une distribution exceptionnelle dominée par Andreas Schager et Jennifer Holloway, la partition retrouve sa véritable identité. On n'y entend plus seulement le brillant héritier de Meyerbeer ; on y découvre un compositeur déjà habité par les visions musicales qui feront bientôt sa singularité. Les leitmotive ne sont pas encore constitués, la révolution dramatique n'a pas encore eu lieu, mais l'imagination harmonique, le souffle orchestral, la puissance des grands récits et cette volonté de faire de l'orchestre le moteur du drame sont déjà présents.

Il est toujours émouvant d'assister à la naissance d'un chef-d'œuvre ; il l'est plus encore d'assister à la naissance d'un génie. C'est précisément ce que donne à voir et à entendre cette production. Derrière les ors du grand opéra, derrière les processions, les marches triomphales et les immenses chœurs, apparaît un artiste qui cherche encore sa langue mais dont chaque page laisse déjà entrevoir un continent nouveau.

Le premier mérite de Nathalie Stutzmann est d'avoir rendu à Rienzi sa force théâtrale. En opérant une nouvelle réduction de la partition, elle ramène la durée musicale à un peu moins de quatre heures – auxquelles s'ajoutent, comme le veut la tradition bayreuthienne, les longs entractes du Festspielhaus. Loin de mutiler l'œuvre, ces coupes en resserrent la tension dramatique. Les longueurs qui ont souvent nourri la réputation de Rienzi disparaissent au profit d'un récit plus fluide, où chaque scène semble conduire avec une irrésistible logique vers la suivante.

Cette condensation permet surtout de mettre en lumière l'extraordinaire qualité de l'écriture orchestrale. Libérée de certains épisodes plus conventionnels hérités du grand opéra français, la partition révèle un visage plus personnel. Nathalie Stutzmann fait entendre un Wagner déjà en rupture avec ses modèles. Sous sa baguette, les vastes fresques chorales conservent toute leur puissance, mais elles s'intègrent dans une architecture dramatique d'une remarquable cohérence. Les grandes transitions respirent avec une ampleur toute symphonique ; les épisodes plus intimes trouvent un lyrisme d'une rare délicatesse ; les cuivres rayonnent sans jamais écraser les voix, tandis que les cordes tissent ce tissu harmonique profond qui annonce déjà Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser et Lohengrin.

Une telle lecture orchestrale ne prend toutefois tout son sens que parce qu'elle est servie par une distribution d'un niveau exceptionnel. Bayreuth a réuni pour cette première historique un plateau dont la cohérence impressionne autant que les individualités qui le composent. Chacun semble habiter son personnage avec une évidence rare, comme si cette redécouverte de Rienzi avait suscité un engagement particulier de tous les interprètes.

Sous la direction de Nathalie Stutzmann,les chanteurs trouvent un équilibre idéal. La cheffe veille constamment à préserver les voix sans jamais affaiblir la puissance orchestrale. Cette respiration commune, cette écoute permanente entre la fosse et le plateau, donnent à l'ensemble une unité organique exceptionnelle. L'orchestre ne se contente plus d'accompagner les chanteurs : il dialogue avec eux, prolonge leurs émotions, éclaire leurs silences et participe pleinement à la construction psychologique des personnages.

À l'issue de cette soirée, le spectateur quitte le Festspielhaus avec une impression paradoxale. Il n'a pas seulement découvert un Rienzi admirablement défendu ; il a eu le sentiment d'avoir assisté à l'instant presque insaisissable où un compositeur cesse d'être un héritier pour devenir lui-même. C'est sans doute la plus belle réussite de ce Bayreuth 2026 : avoir montré que Rienzi n'est pas un prélude embarrassant à l'œuvre future, mais le lieu où, pour la première fois, Wagner commence véritablement à devenir Wagner.

Il faut espérer que cette résurrection de Rienzi ne demeure pas un simple événement isolé, un one shot destiné à satisfaire la curiosité des wagnériens avant de retomber dans l'oubli. Une telle réussite artistique, qui révèle toute la puissance dramatique et musicale d'une œuvre longtemps condamnée par les circonstances de son histoire plus que par ses qualités intrinsèques, mérite bien davantage. Cette production démontre que Rienzi a toute sa place sur la Colline verte, non comme une exception ou une curiosité archéologique, mais comme une étape essentielle pour comprendre la genèse du théâtre wagnérien. Souhaitons donc que le Festival de Bayreuth ait l'audace de l'inscrire durablement à son répertoire et que cette renaissance marque le début d'une véritable redécouverte, plutôt que l'éclat fugace d'une saison exceptionnelle. Puissent les portes du Festspielhaus ne plus se refermer sur Rienzi. Car cette œuvre n'a pas seulement retrouvé son passé ; elle a, enfin, retrouvé son avenir.

Production  et distribution du 26 juillet 2026

Direction musicale Nathalie Stutzmann
Direction du chœur Thomas Eitler-de Lint
Mise en scène, scénographie et costumes Alexandra Szemerédy, Magdolna Parditka
Lumières Bernd Gallasch
Vidéo Léonard Koch
Dramaturgie Markus Kiesel

Cola Rienzi Andreas Schager 
Irène, sa sœur Gabriela Scherer
Steffano Colonna Andreas Bauer Kanabas 
Adriano  Colonna Jennifer Holloway
Paolo Orsini Michael Nagy 
Cardinal Raimondo, légat pontifical Vitaly Kovalyov 
Baroncelli Matthias Stier 
Cecco del Vecchio  Michael Kupfer-Radecky 
Une messagère de la paix Victoria Randem 

mercredi 29 juillet 2026

La Walkyrie à Bayreuth. Dans le brouillard des images, les clartés de la musique.

Les conversations allaient bon train hier soir alors que le public s'amassait autour du Festspielhaus dans l'attente de  la première journée, celle de la Walkyrie. Après le désastre scénique du prologue, on se demandait, sans grand espoir cependant, si l'intelligence artificielle, combinée au live-coding et à l'holographie, avait mis la nuit à profit pour changer les données de la nouvelle représentation.  On entendait plutôt de la résignation, on allait fermer les yeux pour ne pas être étourdi par la valse des images et des couleurs, on allait se concentrer sur l'écoute des merveilleux chanteurs et se laisser porter par l'extraordinaire musique interprétée avec maestria par l'orchestre, on se consolait en se disant qu'on ferait contre mauvaise fortune bon coeur, et qu'on apprécierait le Ring de cette année à la manière d'une version de concert. Au premier entracte, l'impression était à la résignation, même si on percevait quelque amélioration : on voyait mieux les chanteurs, ils ne semblaient plus miniaturisés, à certains moments ils se positionnaient dans des trouées ménagées dans les projections lumineuses, et, dans l'ensemble, il y avait davantage de mouvement. Cependant les projections restaient floutées dans leur mouvance incessante, les costumes de pigeons froufroutant n'avaient pas beaucoup évolué, ils étaient davantage ailés, sans plus, et puis le projet annoncé de retracer par l'image l'histoire des représentations du Ring au Festspielhaus ne semblait pas plus abouti. Les quelques documents d'époque épars ci et là perdaient toute netteté visuelle en raison de leur agrandissement démesuré, et on ne voyait pas toujours la raison de leur présence. Quel lien établir entre Hitler et ses sbires, quelques Africains faméliques et que venait donc faire ici Thomas Mann ? Et en quoi ces images apparaissant de manière aléatoire correspondaient-elles au livret ? En gros on voyait surtout défiler des projections à l'esthétique abstraite très colorée, le genre d'oeuvres qu'on apprécierait sans doute pendant quelques minutes dans une exposition d'art contemporain. La perspective du retour constant de ce procédé pendant toute la durée du Ring était désolante. À la fin de la représentation, on entendit à nouveau des huées pour la mise en scène, moins longues que la veille, mais suffisantes pour indiquer la désapprobation d'une importante partie du public.


Une direction musicale exemplaire

Mais fi de la sinistrose ! La direction musicale de Christian Thielemann, — précise, au plus près des indications de la partition, intelligente et inspirée, a balayé toutes les désillusions de l'absence de mise en scène et des strates visuelles plongeant les chanteurs dans un brouillard lumineux malvenu. Ce que les images se refusaient à raconter, la musique et le chant nous l'ont magistralement communiqué, en combinant leurs forces narratives et en nous faisant vibrer dans l'intensité de la ferveur wagnérienne. Christian Thielemann dirige moins les effets que les métamorphoses. Avec lui, l'orchestre ne commente pas l'action ; il révèle les mouvements souterrains de la psychologie des personnages. Cette capacité à faire sentir, par le seul modelé du son, le passage de la puissance au doute, de l'amour au renoncement ou de la révolte à la compassion fait de sa lecture une véritable dramaturgie musicale, où la fosse devient le lieu secret où s'élabore le destin des héros. Christian Thielemann pense l'œuvre comme un immense arc dramatique qui crée une architecture monumentale de l'oeuvre. Son attention aux chanteurs est constante, il développe une respiration commune à l'orchestre et aux chanteurs, qui marie harmonieusement le phrasé orchestral au chant. C'est particulièrement sensible dans le monologue de Wotan au deuxième acte, qu'il traite comme un grand récit intérieur.

"Wer meines Speeres Spitze fürchtet, durchschreite das Feuer nie !"

Un plateau d'exception

L'incarnation de Wotan par Michael Volle saisit par sa fulgurante dualité : il joint la majesté d'un dieu déchu à la vibrante vulnérabilité d'un père brisé. Porté par un timbre somptueux de baryton au métal noble et chaleureux, son chant frappe par une diction d'une clarté cristalline où le mot se fait théâtre, transfigurant le long monologue de La Walkyrie en une confession d'une intimité déchirante. Loin du simple tyran mythologique, Volle déploie une présence scénique magnétique et une intelligence dramatique rare, sculptant un souverain las du monde, emprisonné par ses propres lois, dont les adieux farouches à Brünnhilde exhalent une mélancolie profondément humaine et poignante.

Camilla Nylund dessine une Brünnhilde à rebours des figures de légende qui ont longtemps imposé une conception presque surhumaine du rôle. Elle n'incarne pas ici une Walkyrie faite d'airain, mais une progéniture de Wotan dont l'humanité s'éveille peu à peu au contact de Siegmund. Son timbre, lumineux et intense comme une aurore boréale, dispense une douceur qui n'exclut jamais la grandeur, tandis que la pureté de sa diction et la noblesse de son phrasé donnent à chaque mot une force poétique singulière. Plus que la puissance brute, c'est l'intelligence du texte, l'infinie palette des couleurs et le souffle de la ligne qui gouvernent son interprétation. Dans les derniers adieux de Wotan, cette Brünnhilde cesse d'être une héroïne mythologique pour devenir une femme bouleversante de fragilité et de vérité. Une telle approche trouve son accomplissement sous la direction de Christian Thielemann, dont la lecture, ample, respirante et d'une infinie richesse de couleurs, semble porter la voix de Camilla Nylund comme un écrin orchestral, révélant toute la tendresse et la profondeur humaine de cette incarnation.

Klaus Florian Vogt poursuit son marathon wagnérien entamé hier avec le rôle de Loge. Il revient aujourd'hui en Siegmund, une partie qu'il chante à Bayreuth depuis 2020. IL aborde Siegmund en empruntant un chemin singulier, loin de l'image du Wälsung héroïque à la voix sombre et tellurique. Son timbre, d'une clarté presque irréelle, confère au personnage une innocence et une vulnérabilité qui renouvellent profondément son portrait. Dès son entrée, cet homme traqué apparaît moins comme un guerrier que comme un être blessé, porté par un idéal plus que par la force. La ligne de chant, d'une pureté souveraine, épouse les longues arches mélodiques avec une simplicité presque mozartienne, tandis que chaque phrase semble naître naturellement du texte. Lorsque vient le  « Winterstürme wichen dem Wonnemond » (Littéralement : Les tempêtes d'hiver ont cédé le pas au mois de la joie / au mois de mai)», Vogt suspend le temps dans une cantilène lumineuse où l'éclosion de l'amour l'emporte sur l'exploit héroïque. Cette conception, profondément lyrique et d'une sincérité désarmante, trouve sous la baguette de Christian Thielemann un équilibre idéal : ici comme ailleurs, l'orchestre ne cherche jamais à dominer la voix, mais la soutient, l'enveloppe et fait rayonner cette vision d'un Siegmund dont la véritable grandeur réside moins dans la puissance que dans la noblesse du cœur.

La soprano Elza van den Heever, dont les débuts dans ce rôle furent salués avec enthousiasme à la Scala de Milan avant de conquérir également le Festival de Bayreuth, offre une Sieglinde d’une intensité rare, à la fois farouche, vibrante et traversée par une profonde blessure intérieure. Son passé de mezzo-soprano confère à son timbre une densité particulière : le médium, riche et sombrement coloré, porte toute la violence contenue d’une femme prisonnière d’un destin conjugal oppressant aux côtés de Hunding. Mais cette profondeur terrienne se conjugue à l’éclat du grand soprano dramatique, avec des aigus lumineux, lancés avec une remarquable assurance et une projection d’une grande noblesse. De cette tension entre ombre et lumière naît une Sieglinde profondément humaine, où la puissance vocale ne se sépare jamais de la fragilité de l’âme. Elle s’impose ainsi comme l’une des grandes voix wagnériennes de notre temps.

De son timbre de basse d'une profondeur sonore spectaculaire, Mika Kares propose une incarnation magistrale et d'une noirceur abyssale de Hunding, Il émane de son interprétation une puissance  tellurique primale. Zélateur de Fricka, le chanteur finnois sculpte avec un charisme magnétique un gardien du foyer despotique et sournois. Sa férocité inspire une terreur glaçante, transformant la confrontation avec Siegmund en un face-à-face d'une tension psychologique qui prend à la gorge.

Saluée comme la révélation berlinoise de l'année, la mezzo-soprano/contralto hongroise Anna Kissjudit, âgée de 28 ans, qui  avait déjà fait ses débuts dans le rôle d'Erda sous la direction de  Christian Thielemann dans le nouveau cycle du Ring  au Staatsoper Berlin, revient cette année à Bayreuth en Fricka. Face à une distribution réunissant quelques-uns des plus grands interprètes wagnériens de notre temps, Anna Kissjudit ne démérite nullement. Si son instrument ne possède pas encore l'ampleur ni l'homogénéité vocale de certains de ses prestigieux partenaires, elle fait preuve d'un engagement dramatique constant et d'une réelle intelligence musicale. Quelques tensions dans l'aigu et une émission parfois légèrement nasalisée rappellent que la voix est encore en pleine évolution. Dotée d'une personnalité affirmée et de solides qualités de musicienne, la jeune mezzo-soprano dispose d'un potentiel évident qui laisse entrevoir une belle marge de développement dans ce répertoire exigeant.


Entre intelligence artificielle et intelligence musicale : la Walkyrie retrouvée

Au terme de cette Walkyrie, une évidence s'impose : à Bayreuth, le miracle wagnérien ne réside pas toujours là où on l'attend. Lorsque la scène peine à ouvrir un espace imaginaire à la hauteur du mythe, lorsque l'accumulation des images finit par brouiller ce qu'elle prétend révéler, c'est finalement la musique qui reprend possession du drame. Dans le silence intérieur qu'elle impose, loin des artifices visuels, Wagner retrouve toute sa puissance de révélation.

Car La Walkyrie n'est pas seulement une succession de tableaux héroïques ou de symboles à illustrer ; elle est avant tout une exploration vertigineuse des âmes, des blessures et des renoncements. Et c'est précisément cette dimension que Christian Thielemann, entouré d'un plateau exceptionnel, restitue avec une intensité rare. Sous sa direction, les passions humaines ne sont jamais écrasées par la monumentalité de l'œuvre : elles respirent, elles tremblent, elles souffrent. Le dieu Wotan devient un père inconsolable, Brünnhilde découvre la compassion, Siegmund et Sieglinde incarnent une humanité qui cherche encore une lumière au milieu du chaos.

Peut-être est-ce là le paradoxe de cette production : alors que la scène cherche à convoquer l'image du monde, c'est la fosse qui en révèle l'essence. Là où les projections multiplient les signes, l'orchestre retrouve le sens. Là où la technologie échoue à  fabriquer du spectacle, le chant et la musique rappellent que le véritable théâtre wagnérien naît d'abord d'une respiration, d'un mot, d'une ligne mélodique capable de traverser les siècles.

Cette Walkyrie aura donc offert une expérience contrastée, parfois frustrante dans son écriture visuelle, mais profondément bouleversante dès que l'on accepte de se laisser guider par ce qui demeure le cœur battant de l'œuvre : la rencontre mystérieuse entre le drame humain et la musique. Et à la fin, lorsque Wotan murmure son adieu à sa fille bien-aimée, lorsque le dieu renonce à ce qu'il possède de plus précieux, il ne reste plus ni images ni dispositifs, seulement cette émotion suspendue qui rappelle pourquoi, près de cent cinquante ans après sa création, le Ring continue de nous atteindre avec une force intacte. 

Production et distribution le 28 juillet 2026

Conception artistique et technique Marcus Lobbes et Nils Corte
Dramaturgie Andri Hardmeier
Narration numérique et intelligence artificielle Roman Senkl
Code créatif / Arts visuels : Nils Corte et Phil Hagen Jungschläger
Scénographie Wolf Gutjahr
Costumes Pia Maria Mackert
Direction musicale Christian Thielemann

Hunding: Mika Kares
Wotan: Michael Volle
Siegmund Klaus Florian Vogt
Sieglinde: Elza van den Heever
Brünnhilde: Camilla Nylund
Fricka: Anna Kissjudit
Gerhilde: Martina Welschenbach
Ortlinde: Brit-Tone Müllertz
Waltraute: Karis Tucker
Schwertleite: Freya Apffelstaedt
Helmwige: Magdalena Hinterdobler
Siegrune: Alexandra Ionis
Grimgerde: Marie Henriette Reinhold
Rossweisse: Natalia Skrycka

Crédit des photographies Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

samedi 25 juillet 2026

Rienzi retrouvé : l’étrange destin du premier triomphe de Richard Wagner — Notre dossier

 Plaque commémorative à Dresde - Photo personnelle.

Longtemps considéré comme l’enfant encombrant de Richard Wagner, Rienzi, der Letzte der Tribunen occupe pourtant une place essentielle dans l’histoire du compositeur. Créé à Dresde en 1842, l’ouvrage fut le premier grand succès public de Wagner et révéla un musicien encore en quête de son langage. Avant Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser ou Lohengrin, c’est Rienzi qui imposa son nom auprès du public allemand.

Mais l’histoire de l’œuvre est aussi celle d’une longue disparition : rejeté par Wagner lui-même, absent du canon de Bayreuth, instrumentalisé au XXᵉ siècle pour des raisons politiques, Rienzi porte en lui les contradictions de son créateur et de sa réception. Son retour au Festspielhaus en 2026 ouvre ainsi un vaste champ de réflexion historique, musical et esthétique.  

À l'occasion du retour de Rienzi au Festival de Bayreuth en 2026, j'ai rassemblé l'ensemble des recherches que je consacre depuis plusieurs mois à cette œuvre fascinante, longtemps oubliée et souvent mal comprise. 

Premier grand triomphe de Richard Wagner en 1842, Rienzi, der Letzte der Tribunen fut aussi l'œuvre qu'il renia progressivement, avant qu'elle ne soit durablement écartée du répertoire et instrumentalisée au XXᵉ siècle. Son histoire est celle d'un opéra, mais aussi d'un mythe, d'une réception critique et d'un héritage complexe.

Ce dossier réunit vingt articles consacrés à toutes les facettes de cette aventure : les sources littéraires, la création de 1842 à Dresde, les premières critiques allemandes et françaises, la création parisienne de 1869, les caricatures et documents iconographiques, le monument romain à Cola di Rienzo, une étonnante publicité Tobler de 1913, jusqu'au retour de l'œuvre à Bayreuth sous la direction de Nathalie Stutzmann.

📚 Au sommaire : vingt posts à découvrir en cliquant sur les liens

De 1835 à 1842

1842 / 1843

1850
1869

Création parisienne de Rienzi à Paris — L'article du compositeur Ernest Reyer

Le compositeur français Ernest Reyer (1823-1909) était un admirateur fervent et un critique musical influent de Richard Wagner. Les liens entre les deux compositeurs s'articulent autour de plusieurs points clés. Alors que dans les années 1850 et 1860 Wagner était rejeté par une grande partie du public et de la critique parisienne, Reyer a utilisé sa plume dans la presse française (notamment au Journal des Débats) pour défendre et faire connaître son œuvre. Les deux hommes se sont rencontrés au moins une fois en Suisse, à Triebschen où Wagner résidait. Le compositeur allemand avait chaleureusement accueilli Reyer en signe de gratitude pour son soutien. L'opéra Sigurd, l'oeuvre majeure d'Ernest Reyer, fut créé à Bruxelles en 1884 puis à l'Opéra de Paris en 1885 ;l est basé sur la légende nordique des Nibelungen, la même source mythologique que la Tétralogie de Wagner. Reyer y utilise  le système de leitmotiv wagnérien dans une composition dont l'écriture reste fondamentalement française.

L'intérêt de son article réside dans la compétence musicologique de son auteur, à une époque où la plupart des critiques s'intéressent davantage au résumé du livret, à la mise en scène et à l'interprétation et n'abordent que peu l'analyse musicale. 

in Le Théâtre illustré du 1er avril 1869

REVUE MUSICALE du Journal des Débats du 18 avril 1869

Théâtre Lyrique — Rienzi, opéra en cinq actes de Richard Wagner, traduction française de MM. Nuitter et Guillaume. 

Richard Wagner écrivait dernièrement à un de ses amis : « Je viens de relire la partition de Rienzi. Tout n'est pas à tuer dans cette œuvre de ma jeunesse. » Malgré l'expression germanique dont il s'est servi, Richard Wagner a parfaitement rendu sa pensée, et ce serait être injuste que de se montrer plus sévère que lui. Le public avait été prévenu, avant la première représentation de Rienzi, qu'il ne devait pas considérer cet ouvrage comme l'expression caractéristique de la personnalité du compositeur et de son système ; il ne s'est donc point montré trop surpris d'y rencontrer des formules surannées, des airs de bravoure et des cavatines rappelant le style et la facture des maîtres italiens. D'ailleurs, ces cavatines, ces airs de bravoure et ces formules surannées ne lui déplaisent point ; son oreille y est depuis longtemps habituée partout où il les rencontre, il leur fait bon accueil et les salue comme de vieilles connaissances. Mais, pour Richard Wagner, c'est précisément là ce qui est à tuer, c'est là ce que l'auteur des Maîtres chanteurs et des Niebelungen considère avec raison comme choses malsaines dans une œuvre dramatique, c'est ce qu'il réprouve absolument et voudrait peut-être bien désavouer aujourd'hui. À l'époque où Richard Wagner écrivit Rienzi Meyerbeer avait déjà établi, et l'on sait avec quel succès, une fusion entre l'élément germanique et l'élément italien ; l'exemple du maître séduisit d'autant plus facilement le jeune compositeur, que celui-ci destinait son œuvre à notre première scène lyrique ; pensée ambitieuse s'il en fût! Wagner, ayant foi en son talent, s'imaginait que cela devait suffire à lui aplanir des difficultés qu'il ignorait alors et dont il ne devait pas tarder à se rendre compte. Au bout de trois ans de séjour à Paris il perdit sa dernière illusion dans une dernière épreuve. M. Léon Pillet, directeur de l'opéra, lui acheta quelques centaines de francs le poème du Hollandais volant et en fit hommage à M. Dietsch. J'ai raconté déjà, d'après Wagner lui-même, cet incident de sa vie, ainsi que les déboires et les humiliations de toute sorte qu'eut à subir l'amour-propre du musicien. Mais du moins une compensation l'attendait à Dresde, où Rienzi fut représenté avec un brillant succès, et Wagner, de retour dans son pays, put oublier, au milieu de sa nouvelle fortune qu'il laissait à Paris un arrangement pour piano et chant des partitions de la Reine de Chypre et de la Favorite, arrangement qui existe encore et auquel il a attaché son nom. Les temps sont bien changés, les usages aussi, et on ne verrait pas aujourd'hui un compositeur étranger obligé, pour vivre, de se résigner à faire une pareille besogne. C'est aux prix de Rome qu'elle est exclusivement réservée. Si l'exemple de Meyerbeer et les fiers accents de la muse de Spontini exercèrent quelque influence sur le style de Richard Wagner à son début, l'auteur de Rienzi ne trahit pas moins la profonde impression qu'avaient laissée dans son esprit les œuvres de Weber. Cette impression (il n'hésite pas à le reconnaître) le poursuivit longtemps, et ce n'est guère que dans ses derniers ouvrages qu'il s'en est presque complètement dégagé. Dans Rienzi comme dans Lohengrin, le souffle héroïque et chevaleresque Euryanthe se fait particulièrement sentir. Mais, hâtons-nous de le dire, malgré ces souvenirs et malgré ces emprunts mal déguisés faits aux productions les plus vulgaires de l'école italienne, on voit bien qu'on est en présence d'une individualité puissante, vigoureuse et originale on sent, dans les parties mêmes les plus faibles de l'œuvre, la main exercée et hardie d'un compositeur appelé à devenir, lui aussi, un grand maître.

Les critiques souvent très passionnées qu'a soulevées en France le système de Richard Wagner n'ont pas porté seulement sur ceux de ses ouvrages qui sont conçus d'après les bases de ce système au lieu de suivre le compositeur dans sa progression ascendante, quitte à se séparer de lui au moment où il entre dans une phase trop nuageuse ou trop abstraite, on a voulu voir, même dans ses premières partitions, l'application de théories développées par lui dans des écrits qui ne parurent que quelques années plus tard. Ajoutez à cela que ceux qui combattent avec le plus d'acharnement le système de Richard Wagner n'ont guère entendu que le Tannhäuser (encore l'ont-ils bien entendu?) et des fragments détachés du Vaisseau-fantôme et de Lohengrin de sorte qu'il est bien permis de dire que jusqu'à présent, en France, les détracteurs du maître ont puisé leurs arguments bien plus dans ses écrits que dans ses compositions. En effet, voici un opéra en tout conforme aux traditions acceptées, et qui, avant d'être connu à Paris, n'avait cependant pas échappé à l'anathème lancé contre les doctrines subversives du musicien allemand, à l'hostilité habilement entretenue contre l'ensemble de son œuvre. De sorte que le public, bien qu'on l'eût charitablement averti peu de temps avant la première représentation de Rienzi, qu'il n'y avait rien dans cet ouvrage qui pût blesser ses instincts, ses goûts, ses préjugés, ni troubler ses convictions en matière d'art musical, ne s'attendait pas moins à y rencontrer, à côté des cavatines italiennes particulièrement signalées à son attention, quelques-unes de ces longues mélopées, quelques uns de ces récits dramatiques qui lui semblent interminables, et pour lesquels il éprouve apparemment une répulsion invincible.

Calmons l'impatience du lecteur et donnons-lui une courte analyse du poème de Rienzi, dont les principaux épisodes ont été fournis à Richard Wagner par le roman de sir Edward Bulwer Lytton. Voulant faire de Rienzi le héros d'un drame lyrique, le poète-musicien ne pouvait guère rester fidèle à la vérité de l'histoire mais peut-être aurait-il dû s'apercevoir du défaut d'intérêt qu'il est si aisé de remarquer dans le roman anglais (j'en appelle à ceux qui l'ont lu), et y suppléer par quelques efforts d'imagination. De cette façon, nous eussions eu bien certainement un meilleur livret, plus fertile en incidents dramatiques, plus intelligible et plus varié. Rienzi est donc bien loin du Tannhäuser, du Hollandais volant et de Lohengrin. C'est un poème presque sans amour, la passion d'Adriano pour Irène étant peu développée, et l'amour de la patrie n'éveillant que bien imparfaitement ces douces et brûlantes émotions que la majeure partie du public a l'habitude d'aller chercher au théâtre. Avant d'être chanté par Wagner, Cola di Renzo ou di Rienzi avait été chanté par Pétrarque dont nous trouvons l'épître louangeuse dans une édition peu connue de la vie du célèbre tribun, écrite en langue vulgaire romaine par Tomao Fiortifiocca, scribasonato, et qui porte la date de 1624 

Sopra'l monte Tarpeo, canzon, vedrai,
Un cavalier ch'Italia tutta honora
Pensoso più d'altrui che di se stesso.

Notons pour mémoire la tragédie de Rienzi que Gustave Drouineau fit représenter en 1826 sur le théâtre de l'Odéon, une œuvre que l'on dit très remarquable et qui est antérieure d'une dizaine d'années au roman de Bulwer Lytton.

La toile se lève enfin, après une ouverture dans laquelle sont habilement agencés les principaux motifs de l'ouvrage, brillante préface que M. Pasdeloup avait déjà fait applaudir, sans trop d'opposition, aux habitués de ses concerts du dimanche. Des nobles du parti d'Orsino ont pénétré la nuit dans la maison de Rienzi et enlevé sa soeur Irène. Adrien Colonna, suivi dequelques partisans, arrive à temps pour délivrer la jeune fille des mains de ses ravisseurs. Le combat s'engage, et ni l'intervention du peuple ni les pacifiques exhortations du légat Raimondo ne peuvent arrêter la fureur des combattants. Alors paraît Rienzi. À sa voix, la foule s'écarte avec respect; les nobles eux-mêmes remettent l'épée au fourreau et s'éloignent, mais après s'être promis, pour vider leur querelle, de se retrouver le lendemain aux portes de la ville. C'est là que Rienzi ira les rejoindre, aux premières lueurs du jour, à la tête des bourgeois et des hommes du peuple qui lui ont décerné le titre de tribun romain.

                                                                  Rienzi, gloire à toi !
Gloire au tribun du peuple-roi !

Au second acte, la paix est faite, et de jeunes messagers vêtus à l'antique et tenant à la main un bâton d'argent viennent en confirmer l'heureuse nouvelle. Les chefs des deux factions ennemies que le danger de la lutte a réconciliées, Orsino et Colonna, apportent eux-mêmes à Rienzi des assurances de fidélité et de dévouement mais à peine se sont-ils humiliés devant le tribun, leur fierté se redresse, leur haine se réveille, et ils conspirent entre eux la mort de Rienzi.

C'est Colonna qui le frappera de son poignard au milieu de la fête pour laquelle s'illuminent déjà les galeries du Capitole. Adriano reproche vainement aux conjurés la lâcheté d'un pareil attentat ; en vain le fils se traîne aux genoux de son père, le sort en est jeté : Rienzi doit mourir. Mais l'amour d'Adriano pour Irène sauvera les jours du tribun, lequel a pris d'ailleurs la précaution de revêtir une cuirasse sous son pourpoint.

Le poignard de Colonna a glissé sur l'acier ; Rienzi rassure le peuple ; les gardes entourent les conjurés et les emmènent dans la salle du fond où l'arrêt qui les condamne va être exécuté. Adriano implore en faveur de son père la clémence de Rienzi ; un chant lugubre, le chant du Miserere, s'entend dans la coulisse. Rienzi reste inflexible, mais Irène prie à son tour, et le tribun pardonne, malgré les clameurs de vengeance poussées par les bourgeois et par le peuple.

Le troisième acte, c'est la bataille au bord du Tibre, car les nobles auxquels Rienzi vient de faire grâce ont de nouveau violé leur serment. Au milieu des chants de victoire, on entend les accents d'une marche funèbre, et, porté sur une civière, le corps de Colonna traverse la scène accompagné par les cris de désespoir d'Adriano, qui jure de punir le tribun.

Les destins sont changeants au troisième acte 
En Rienzi l'on n'a plus foi!

Le Pape a lancé contre lui une bulle d'excommunication, et les bourgeois, excités par Adriano, n'attendent qu'un signal pour briser leur idole. A la tête d'un brillant cortége Rienzi s'avance vers l'église de Saint-Jean-de-Latran; les moines et le légat se retirent à son approche et ferment les portes du saint lieu où retentit bientôt le chant de malédiction

                                                Voe, voe tibi, maledetto !

Le tribun, abandonné par le peuple et ralii par l'Eglise, reste plongé dans une stupeur profonde. Revenu à lui, il voit Irène à ses côtés et la serre tendrement sur son cœur. La toile tombe.

Au commencement du cinquième acte, Rienzi, dont la mauvaise fortune n'a point abattu le courage, adresse au ciel cette touchante prière 

Dieu de lumière, en ton appui j'ai foi,
Car tout pouvoir terrestre vient de toi. 
Viens dissiper la nuit profonde
Qui règne encor sur la cité,
Surgis, soleil, et sur le monde
Fais resplendir la liberté!

Puis, entraîné par l'espoir de réveiller encore le sentiment de l'indépendance chez ce peuple romain prêt à retomber sous la domination de ses oppresseurs, il court vers le Capitole dont il gravit les degrés à la lueur des torches qui promènent déjà l'incendie autour de l'édifice ; à ses exhortations, la foule répond par des cris de mort, on lui jette des pierres, et bientôt fe palais qui s'écroule engloutit au milieu de ses débris fumants le dernier tribun de Rome. Irène et Adriano, étroitement enlacés, échangent un baiser suprême et périssent avec lui. Ainsi finit ce drame pour lequel M. Pasdeloup a dépensé plus d'argent qu'il ne s'en dépense en toute une année au théâtre de l'Opéra Comique.

La partition a dû subir quelques coupures nécessaires, indispensables, si l'on veut, mais qui n'en sont pas moins nuisibles à l'intelligence du sujet. Le rôle d' Adriano a été particulièrement écourté, et ce rôle étant ce qu'on appelle, en langage de théâtre, un travesti, le jeune Colonna ne nous a intéressé que très faiblement à son amour pour la sœur de Rienzi.

Lorsque je fus présenté à l'auteur de Guillaume Tell, du Barbier de Seville et d'une très grande quantité d'ouvrages qui ne valent pas ces deux-là, l'illustre maître me dit « Monsieur, je suis charmé d'avoir l'honneur de faire votre connaissance. » À quoi je répondis « Cher maître, tout l'honneur est pour moi. » Cela m'est revenu à l'esprit en lisant les deux télégrammes échangés entre M. Richard Wagner et M. Pasdeloup après la première représentation de Rienzi. « Votre partition vient d'obtenir un très grand succès. — Mon cher ami, je vous en laisse tout le mérite. » Cet excès de modestie du côté de M. Richard Wagner a été très remarqué. Pourtant, sans vouloir amoindrir le mérite de M. Pasdeloup, n'avons-nous pas quelque raison de croire que la nouvelle du succès de Rienzi n'a pas été tout à fait indifférente au célèbre compositeur et qu'il est bien aussi pour quelque chose dans ce très légitime succès ? Il l'a dit lui-même « Tout n'est pas à tuer dans cette œuvre de ma jeunesse », et nous nous empressons d'ajouter que les pages dignes de survivre à celles que le maître condamne et que nous ne prétendons nullement arracher au trépas sont de la plus grande beauté. L'auteur du Tannhäuser et de Lohengrin s'y montre déjà en pleine possession de sa puissance dramatique, de son habileté à traiter les grands ensembles et à combiner les différentes sonorités de l'orchestre. Comme il n'était guère possible, à propos de Rienzi, de parler du défaut de carrure de la phrase mélodique et de reprocher à Richard Wagner d'avoir répudié pour la coupe de ses morceaux toutes les formes acceptées, on a vertement critiqué le luxe de son instrumentation. Beaucoup trop de bruit, a-t-on dit. Il ne faut pas confondre le bruit avec l'excès de sonorité. Ce qui est du bruit, c'est cet éternel final que vous rencontrez dans la plupart des opéras italiens, cette longue suite d'accords de tonique et de dominante, accompagnés par tous les instruments à percussion de l'orchestre.

Wagner, comme Weber, sait intéresser l'oreille, sans sortir de la tonalité, et dans les tutti les plus énergiques, il n'emploie, toujours comme Weber, ni les cymbales ni la grosse caisse. A-t-il, dans Rienzi, un peu trop abusé des fanfares de cuivre ? a-t-il donné aux trombones un rôle un peu trop important ? Je le veux bien ; mais cet inconvénient disparaîtrait ou passerait inaperçu dans une salle plus vaste que celle du Théâtre Lyrique, dans la salle de l'Opéra, par exemple, où Wagner, en écrivant sa partition de Rienzi, s'imaginait qu'elle serait exécutée ; non, ce n'est pas là le côté vulnérable de l'oeuvre, je l'ai déjà signalé, et il me parait inutile d'y revenir. Mais quelle grâce, quelle fraîcheur et quelle pureté mélodique dans cet adorable chœur des messagers de paix, dans le solo du soprano, dans le chant de Rienzi que les basses et les ténors accompagnent, II est bien possible que cela soit inspiré de Weber, mais Weber eût assurément signé cette poétique inspiration, Richard Wagner excelle à faire mouvoir les masses, et, comme il peut mettre une science solidement acquise au service de son génie dramatique, il sait donner un caractère particulier à chacune des parties qui concourent à l'effet de l'ensemble. Cela frappe les musiciens,  le public ne s'en aperçoit guère et se contente de dire : Trop de bruit ! Je signalerai cependant à son attention et à ses applaudissements la belle progression harmonique du chœur : Salut, ô jour vermeil! ;  la chaleur, le mouvement et l'éclat du final du premier acte ; le bel adagio : Que la clémence sainte pénètre dans vos cœurs à l'acte suivant, et l'entraînante péroraison dans laquelle reparaît le thème allegro de l'ouverture. Au troisième acte, citons l'appel aux armes, la marche qui nous a fait songer à celle d'Olympie (Olympie est un opéra de Spontini, qu'on a peu joué et qu'on a tort de ne plus jouer), l'hymne guerrier Sancto spirito cavaliere! et surtout la magnifique prière des femmes pendant la bataille. C'est aussi une scène émouvante et largement traitée, que la scène de la malédiction. Quant à la prière de Rienzi, au commencement du cinquième acte, il faut la louer comme une des plus belles inspirations de Richard Wagner (ce farouche ennemi de la mélodie), depuis le premier accord de l'orchestre jusqu'à cette pédale finale de si bémol sur laquelle passent de si pénétrantes harmonies. Et qu'on me permette maintenant de répéter ce que j'ai dit dans une petite note insérée aux faits divers de ce journal le lendemain de la première représentation de Rienzi : « Cette œuvre de la jeunesse de Richard Wagner couronnerait dignement la carrière de plus d'un compositeur. » À part quelques légères fautes de prosodie, la traduction de MM. Nuitter et Guillaume est faite avec beaucoup d'exactitude et de soin. 

Les décors sont superbes, la mise en scène est splendide, l'exécution excellente. M. Monjauze se costume avec un goût exquis, il joue en grand comédien et chante en grand artiste. Y a-t-il un ténor à  Paris qui eût été comme lui à la hauteur de ce rôle de Rienzi, qui en eût fait valoir avec un tel art le côté poétique et chevaleresque, la douleur résignée et l'énergique grandeur ? `Mlle Priolat, par la facon dont elle a chanté la partie de soprano solo dans le chœur des messagers de paix, a posé sa candidature (influence du moment) à "un premier rôle. Sa voix est charmante, très juste et d'un timbre extrêmement sympathique. Sa figure a un remarquable cachet de finesse et d'intelligence. Mlle Priolat a en elle l'étoffe d'une véritable artiste.

C'est bien de nous avoir fait connaître une partition que l'Allemagne applaudit depuis trente années mais cela ne fait pas grand chose à la popularité de Wagner, ou du moins au succès qu'il a le droit d'ambitionner chez nous, et quand on jouera Lohengrin, on verra bien que tout est à recommencer. 

E. REYER.

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